



{"id":861,"date":"2001-09-27T00:00:00","date_gmt":"2001-09-26T22:00:00","guid":{"rendered":"http:\/\/www.largeur.com\/?p=861"},"modified":"-0001-11-30T00:00:00","modified_gmt":"-0001-11-29T22:00:00","slug":"livre","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/largeur.com\/?p=861","title":{"rendered":"Tous neveux de l\u2019oncle Sam"},"content":{"rendered":"<p>Dr\u00f4le de journ\u00e9e: un forcen\u00e9 d\u00e9cime le Parlement zougois, deux trains entrent en collision dans le sud de l\u2019Allemagne, un l\u00e9ger s\u00e9isme \u00e9branle la Haute Savoie et je viens de lire \u00abLe voyage en France\u00bb de Beno\u00eet Duteurtre.<\/p>\n<p>A l&rsquo;entr\u00e9e du McDonald, mon c\u0153ur et mon estomac balancent. Dois-je encore pr\u00eater l&rsquo;oreille \u00e0 Jos\u00e9 Bov\u00e9 qui me dissuade d&rsquo;en franchir le seuil? Ou faut-il d\u00e9sormais consid\u00e9rer le menu Big Mac comme l&rsquo;expression la plus avanc\u00e9e du n\u00e9o-patriotisme occidental?<\/p>\n<p>Nous qui \u00e9tions tous des Berlinois en 1963, tous des juifs allemands en 1968, voil\u00e0 que nous serions subitement tous devenus des Am\u00e9ricains (selon l\u2019expression popularis\u00e9e par le directeur du quotidien Le Monde, Jean-Marie Colombani). J\u2019en reste comme deux ronds de flanc. Vais-je devoir adopter ces choses pour moi plus inconnues que les dialectes pachtounes: le base-ball, les bombers ou la jouissance virile du battle dress?<\/p>\n<p>Ce serait aller un peu vite en besogne: le Vieux Monde n\u2019a pas dit son dernier mot dans cette histoire longue de deux si\u00e8cles, tortueuse, \u00e9nigmatique, passionnelle, qui est celle de sa confrontation avec le Nouveau. Il reste un oc\u00e9an entre ces deux versions de la modernit\u00e9. Une distance qu\u2019il serait peut-\u00eatre utile de mesurer quand, \u00e0 d\u00e9faut d\u2019avoir \u00e9t\u00e9 m\u00e9tamorphos\u00e9 en neveux de l\u2019Oncle Sam, on se retrouve comme aujourd\u2019hui non seulement avec l\u2019Am\u00e9rique mais aussi face \u00e0 elle. \u00c7a tombe bien, le dernier roman de Beno\u00eet Duteurtre nous y invite.<\/p>\n<p>\u00abLe voyage en France\u00bb entrecroise deux destins. Il y a celui qui dit \u00abje\u00bb. Un Fran\u00e7ais dans la quarantaine, suspendu dans une sorte d\u2019apesanteur existentielle. Un personnage chiffonn\u00e9 et touchant, mais gu\u00e8re plus malin que ne l&rsquo;exige son m\u00e9tier de r\u00e9dacteur en chef de \u00abTaxi Star\u00bb.<\/p>\n<p>Et il y a celui qui dit \u00abil\u00bb. Un Am\u00e9ricain de vingt ans, convaincu que \u00abl\u2019Europe d\u2019hier \u00e9tait sup\u00e9rieure \u00e0 l\u2019Am\u00e9rique d\u2019aujourd\u2019hui\u00bb, et qui s\u2019en va le v\u00e9rifier par un voyage tout en d\u00e9senchantements cocasses sur les traces de Monet et de la boh\u00eame parisienne.<\/p>\n<p>Ce sont donc deux Candide, chacun dans son genre, qui se partagent les chapitres, vont \u00e0 la rencontre l&rsquo;un de l&rsquo;autre et se trouvent au coin d\u2019un bar. A mi-chemin du roman, tr\u00e8s exactement. <\/p>\n<p>Ce qui \u00e9pate, chez Beno\u00eet Duteurtre, c\u2019est d\u2019abord l\u2019ing\u00e9niosit\u00e9 de ce voyage circulaire qui sollicite le bateau, l\u2019avion, la voiture, le train et les transports amoureux. Le r\u00e9cit est bien huil\u00e9. Pas le moindre cahot. On file entra\u00een\u00e9 par une prose l\u00e9g\u00e8re et parfaite, d\u2019une musicalit\u00e9 discr\u00e8te, dans laquelle l\u2019on ne saurait dire ce qui pr\u00e9domine de la dr\u00f4lerie ou de la m\u00e9lancolie.<\/p>\n<p>Aux d\u00e9sillusions culturelles de l\u2019Am\u00e9ricain r\u00e9pondent les d\u00e9convenues amoureuses du Fran\u00e7ais. Le premier tombe de Monet en t\u00e9l\u00e9s, d\u00e9rape dans la mondanit\u00e9 parisienne et d\u00e9couvre que Microsoft n\u2019a m\u00eame pas \u00e9pargn\u00e9 les couvents de la France profonde. Le second s\u2019amourache d\u2019une vid\u00e9aste post-moderne, tient son r\u00f4le d\u2019amant sous l\u2019\u0153il de la cam\u00e9ra et apprend \u00e0 ses d\u00e9pens o\u00f9 conduit la confusion de l\u2019art et de la vie.<\/p>\n<p>Le livre de Beno\u00eet Duteurtre est un miroir promen\u00e9 d\u2019une rive \u00e0 l\u2019autre de l\u2019Atlantique. Dans ses derni\u00e8res pages, le Fran\u00e7ais entreprend un voyage sym\u00e9trique \u00e0 celui qui avait amen\u00e9 l\u2019Am\u00e9ricain en France. Le voil\u00e0 \u00e0 New York. Dans l\u2019\u00e9bullition urbaine. Au c\u0153ur de ce tumultueux brassage des peuples, des couleurs et des langues qui, curieusement, lui rappelle Strasbourg\u2026. <\/p>\n<p>Tel est le paradoxe sur lequel on bute au terme du roman: il y a quelque chose de provincial dans cette Am\u00e9rique au centre du monde, et ce centre appara\u00eet d\u2019une certaine mani\u00e8re excentr\u00e9. Au fond, on n\u2019est pas tr\u00e8s loin de Tocqueville qui voyait l\u2019Am\u00e9rique \u00e9voluer \u00e0 la fois vers l\u2019insignifiance absolue, par l\u2019\u00e9galisation des diff\u00e9rences, par la concurrence fr\u00e9n\u00e9tique de d\u00e9sirs tous semblables, et vers une forme d\u2019originalit\u00e9 tout aussi absolue.<\/p>\n<p>J\u2019aime \u00e9galement que la r\u00e9alit\u00e9, chez Beno\u00eet Duteurtre, puisse tout \u00e0 coup faire un bond de c\u00f4t\u00e9 et prendre une direction inattendue. Au cours d\u2019un trajet en ascenseur. Ou au bord d\u2019une rivi\u00e8re paisible. Mais aucun avion ne traverse le ciel \u00e0 l\u2019instant o\u00f9 le Fran\u00e7ais, embarqu\u00e9 sur un ferry qui vogue vers Manhattan, se fait photographier \u00abavec un tr\u00e8s large sourire devant les tours du World Trade Center\u00bb.<\/p>\n<p>&#8212;&#8212;-<br \/>\n\u00abLe voyage en France\u00bb. De Beno\u00eet Duteurtre. Gallimard.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Vous vous demandez si l\u2019Europe est devenue une province des Etats Unis? Je vous conseille le dernier roman de Beno\u00eet Duteurtre qui, justement, se balade d\u2019une rive \u00e0 l\u2019autre de l\u2019Atlantique.<\/p>\n","protected":false},"author":10313,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[3],"tags":[],"class_list":["post-861","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-pop-culture","pop-culture"],"aioseo_notices":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/861","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/10313"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=861"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/861\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=861"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=861"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=861"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}