



{"id":853,"date":"2001-09-19T00:00:00","date_gmt":"2001-09-18T22:00:00","guid":{"rendered":"http:\/\/www.largeur.com\/?p=853"},"modified":"-0001-11-30T00:00:00","modified_gmt":"-0001-11-29T22:00:00","slug":"film","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/largeur.com\/?p=853","title":{"rendered":"\u00abLa Pianiste\u00bb qui ne jouissait pas"},"content":{"rendered":"<p>Certains croient peut-\u00eatre rep\u00e9rer les sado-masochistes au premier coup d\u2019\u0153il. L\u2019imagerie conventionnelle a l\u2019habitude de leur attribuer accoutrements de cuir et t\u00e9tons pierc\u00e9s. Mais le premier venu saurait-il sans se tromper pointer la cruaut\u00e9 perverse de telle m\u00e8re de famille ordinaire? Ou de telle prof de conservatoire aust\u00e8re et r\u00e9serv\u00e9e?<\/p>\n<p>C\u2019est que les rapports de force et de domination n\u2019\u00e9pargnent personne, soutient le cin\u00e9aste autrichien Michael Haneke d\u2019un bout \u00e0 l\u2019autre de son \u0153uvre. Ils se trouvent au c\u0153ur m\u00eame des civilisations humaines (la jud\u00e9o-chr\u00e9tienne en t\u00eate), et leur assurent leur principale condition de survie, constate-t-il depuis ses \u00abFragments du hasard\u00bb jusqu\u2019\u00e0 \u00abBenny\u2019s Video\u00bb ou \u00abFunny Games\u00bb.<\/p>\n<p>Sans la r\u00e9pression brutale de leurs pulsions, les individus s\u2019adonneraient anarchiquement au viol et \u00e0 l\u2019assassinat, observe-t-il sans rel\u00e2che. De fait chacun porte en son \u00eatre la marque d\u2019une \u00ab n\u00e9cessaire \u00bb violence. D\u2019une n\u00e9vrose qui se perp\u00e9tue sournoisement sur le terrain sexuel, affectif, social.<\/p>\n<p>Avec chaque nouveau film, Haneke traque les irruptions de cette agressivit\u00e9 persistante autant que larv\u00e9e. Il les d\u00e9c\u00e8le dans les formules de politesse, les courbettes, les anodines pressions quotidiennes, les petites hypocrisies comme dans les explosions de rage ouvertes: dans la multitude de ces comportements qui font de chacun tour \u00e0 tour la victime et le bourreau sur la dangereuse sc\u00e8ne du commerce humain.<\/p>\n<p>Pour \u00abLa Pianiste\u00bb, dont le sc\u00e9nario s\u2019inspire du roman d\u2019Elfriede Jelinek, le r\u00e9alisateur se penche sur le cas d\u2019Erika Kohut (Isabelle Huppert, digne laur\u00e9ate du prix d\u2019interpr\u00e9tation f\u00e9minine \u00e0 Cannes cette ann\u00e9e), produit malheureux de la bourgeoisie viennoise de notre temps. Et prisonni\u00e8re de l\u2019\u00e9touffante mainmise d\u2019une m\u00e8re elle-m\u00eame frustr\u00e9e (Annie Girardot, admirable), avec qui elle vit en vase clos.<\/p>\n<p>Une longue introduction nous montre le sinueux circuit par lequel les questions, les recommandations, la surveillance, les ordres maternels conduisent la vieille fille \u00e0 martyriser ses \u00e9l\u00e8ves de piano ou \u00e0 mutiler ses propres organes g\u00e9nitaux, quand elle ne jette pas en p\u00e2ture \u00e0 sa libido malmen\u00e9e une visite furtive au sex-shop.<\/p>\n<p>Puis surgit Walter, un fils de bonne famille, musicien talentueux et s\u00e9duisant (Beno\u00eet Magimel), qui ajoute un p\u00f4le \u00e0 ce duo sous tension. D\u00e8s leur premi\u00e8re rencontre, la mise en sc\u00e8ne insiste sur le bouleversement caus\u00e9 par le jeune homme chez la r\u00e9p\u00e9titrice. Bouleversement esth\u00e9tique, car il interpr\u00e8te Schubert sauvagement bien (sans avoir pour cela us\u00e9 ses pantalons sur les tabourets d\u2019une institution). Bouleversement intellectuel, car il se r\u00e9v\u00e8le un interlocuteur hors pair sur la folie de Schuman. Bouleversement intime, car on devine sous la dure carapace de l\u2019enseignante des vagues d\u2019\u00e9motions et de d\u00e9sir. Comble de ce d\u00e9sordre amoureux, il lui d\u00e9clare aussit\u00f4t sa flamme.<\/p>\n<p>Or une vie de brimades ne se dissipe pas sur un battement de c\u0153ur. La pianiste, complex\u00e9e, inexp\u00e9riment\u00e9e, refoul\u00e9e, ne sait se livrer au corps \u00e0 corps \u00e9rotique que sur le mode d\u2019une froideur qui culmine dans le sado-masochisme. Elle repoussera les caresses du gar\u00e7on et, dans les toilettes aseptis\u00e9es du Conservatoire, le masturbera m\u00e9caniquement. Elle lui dictera par \u00e9crit les s\u00e9vices qu\u2019il devra lui infliger.<\/p>\n<p>Devant le refus du soupirant de s\u2019abaisser \u00e0 de telles perversions, elle le suppliera jusqu\u2019\u00e0 lui extorquer coups et injures. Jalouse de la camaraderie qu\u2019il t\u00e9moigne \u00e0 une autre \u00e9l\u00e8ve, elle ira jusqu\u2019\u00e0 ruiner la carri\u00e8re de celle-ci en en la blessant \u00e0 la main. Bref, \u00e0 aucun moment, elle ne r\u00e9ussira \u00e0 se satisfaire elle-m\u00eame. Trop de r\u00e9pression lui aura ferm\u00e9 les portes du bonheur.<\/p>\n<p>Etant donn\u00e9 le titre du film, et vu la place que le cin\u00e9aste y r\u00e9serve \u00e0 la musique, on se demande alors &#8211;si la m\u00eame interdiction ne frappe pas \u00e9galement l\u2019acc\u00e8s de la pianiste au bonheur artistique. Erika ne parvient pas \u00e0 la jouissance amoureuse, soit. Conna\u00eet-elle au moins l\u2019\u00e9panouissement esth\u00e9tique? Autrement dit: sa sensibilit\u00e9 musicale r\u00e9sulte-t-elle de la sublimation de ses instincts \u2013 ou, au contraire, cette sublimation bride-t-elle une cr\u00e9ativit\u00e9 qui n\u2019attend que de pouvoir mieux s\u2019exprimer?<\/p>\n<p>Lib\u00e9rer ses pulsions e\u00fbt-il port\u00e9 Erika \u00e0 exercer plus pleinement son art &#8211; ou l\u2019e\u00fbt-il cantonn\u00e9e au strict assouvissement de ses besoins primaires? (Sur un plan collectif, on opposerait les effets sur la production artistique d\u2019un syst\u00e8me politique r\u00e9pressif \u00e0 ceux d\u2019un r\u00e9gime permissif\u2026)<\/p>\n<p>Apr\u00e8s avoir scrut\u00e9 les espaces o\u00f9 s\u2019exprime la violence humaine, apr\u00e8s avoir analys\u00e9 le fonctionnement de cette violence, c\u2019est bien ici l\u2019intervalle cr\u00e9\u00e9 par cette double interrogation qu\u2019explore Michael Haneke. Dans une \u0153uvre noire, aussi s\u00e9v\u00e8re que son h\u00e9ro\u00efne, mais que font palpiter l\u2019intelligence de son auteur comme le jeu tr\u00e8s physique de ses com\u00e9diens.<\/p>\n<p>&#8212;&#8212;-<br \/>\n\u00abLa Pianiste\u00bb (France 2001), de Michael Haneke, avec Isabelle Huppert, Beno\u00eet Magimel, Annie Girardot\u2026 Depuis le 5 septembre sur les \u00e9crans.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Un battement de coeur peut-il dissiper une vie de brimades? Un film passionnant de Michael Haneke sur la sc\u00e8ne du commerce humain.<\/p>\n","protected":false},"author":10659,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[3],"tags":[],"class_list":["post-853","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-pop-culture","pop-culture"],"aioseo_notices":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/853","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/10659"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=853"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/853\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=853"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=853"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=853"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}