



{"id":821,"date":"2001-08-15T00:00:00","date_gmt":"2001-08-14T22:00:00","guid":{"rendered":"http:\/\/www.largeur.com\/?p=821"},"modified":"-0001-11-30T00:00:00","modified_gmt":"-0001-11-29T22:00:00","slug":"alpes (iii)","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/largeur.com\/?p=821","title":{"rendered":"L\u2019illusion du vase clos"},"content":{"rendered":"<p>Bien qu\u2019install\u00e9es dans des montagnes ayant toujours servi de trait d\u2019union entre le nord et le sud du continent, les populations alpines ont v\u00e9cu en vase clos, dans l\u2019illusion d\u2019une \u00e9conomie autarcique. Il s\u2019agit bien d\u2019une illusion: les soci\u00e9t\u00e9s montagnardes ne furent jamais capables de pourvoir seules \u00e0 leurs besoins et surent d\u00e9velopper tr\u00e8s t\u00f4t des relations commerciales (vente de fromage ou de b\u00e9tail) avec les gens d\u2019en bas, du pi\u00e9mont, voire de la plaine.<\/p>\n<p>De plus, la n\u00e9cessit\u00e9 de maintenir les cols et chemins en \u00e9tat de fonctionner apporta aux montagnards des avantages mat\u00e9riels durables: ils v\u00e9curent de l\u2019entretien des cols et des chemins, de l\u2019\u00e9levage des b\u00eates de somme, du transport des marchandises et des voyageurs. Mais sans que ces contacts fr\u00e9quents et r\u00e9p\u00e9t\u00e9s avec les \u00e9trangers n\u2019entament leur propre mani\u00e8re de vivre.<\/p>\n<p><center><img src=images\/large160801art1.jpg><\/center><\/p>\n<p>Au cours de ces derni\u00e8res ann\u00e9es, suite \u00e0 l\u2019impulsion donn\u00e9e par Paul Guichonnet, ma\u00eetre d\u2019\u0153uvre de la monumentale \u00ab<a href=http:\/\/www.amazon.fr\/exec\/obidos\/ASIN\/2708923722\/largeurcom08 target=_blank class=std>Histoire des Alpes<\/a>\u00bb (1980), les <a href=http:\/\/www.isalp.unisi.ch\/fra\/aisa\/pres_aisa.htm target=_blank class=std>recherches<\/a> sur la soci\u00e9t\u00e9 alpine se sont multipli\u00e9es. Nous commen\u00e7ons \u00e0 bien conna\u00eetre l\u2019histoire des populations qui pendant sept ou huit si\u00e8cles v\u00e9curent du trafic \u00e0 travers les Alpes. Or, que l\u2019on lise la th\u00e8se que Pierre Dubuis a consacr\u00e9e \u00e0 la vall\u00e9e du Grand-Saint-Bernard (\u00abUne \u00e9conomie alpine \u00e0 la fin du Moyen Age\u00bb, Saint-Maurice, 1990) ou celle d\u2019Anselm Zurfluh sur Uri et le Gothard (\u00ab<a href=http:\/\/www.amazon.fr\/exec\/obidos\/ASIN\/2717823972\/largeurcom08 target=_blank class=std>Un monde contre le changement<\/a>\u00bb, Paris, 1993), le constat est le m\u00eame: l\u2019\u00e9conomie alpine a v\u00e9cu depuis le XIe si\u00e8cle du commerce (dans le sens large d\u2019\u00e9changes \u00e9conomiques et culturels) avec les \u00e9trangers sans que ces m\u00eames \u00e9trangers n\u2019aient la moindre influence sur leur culture.<\/p>\n<p>Zurfluh, qui a \u00e9pluch\u00e9 les registres paroissiaux uranais, remarque que si le 80% de la population est en contact avec des \u00e9trangers, ce contact ne se traduit par aucun apport ext\u00e9rieur: les mariages restent endogames et l\u2019immigration dans les vall\u00e9es d\u2019Uri est nulle.<\/p>\n<p><center><img src=images\/large160801art2.jpg><\/center><\/p>\n<p>Ce n\u2019est que dans la seconde moiti\u00e9 du XXe si\u00e8cle, qu\u2019une immigration stable parvient \u00e0 se fixer dans des r\u00e9gions qui jusqu\u2019alors, en raison d\u2019une pauvret\u00e9 end\u00e9mique et d\u2019une natalit\u00e9 galopante, avaient pay\u00e9 une lourd tribut \u00e0 l\u2019<a href=http:\/\/www.valaisans.com\/04_f.htm target=_blank class=std>\u00e9migration<\/a>.<\/p>\n<p>Ce retournement complet des flux migratoires est un \u00e9l\u00e9ment d\u00e9terminant de la x\u00e9nophobie de l\u2019espace alpin. C\u2019est l\u00e0 que r\u00e9side en grande partie la crise identitaire dans laquelle le populisme puise sa force.<\/p>\n<p>Zurfluh affirme aussi que le progr\u00e8s a toujours d\u00fb \u00eatre impos\u00e9 de l\u2019ext\u00e9rieur et que, par exemple, l\u2019ouverture de la ligne ferroviaire du Gothard a \u00e9t\u00e9 accueillie avec des drapeaux noirs en signe de deuil par la population. Dans un r\u00e9cent essai consacr\u00e9 \u00e0 la \u00abStrada cantonale del San Gottardo\u00bb (Lodrino, 1999), Giorgio Bellini note que, sur le versant tessinois du col, le p\u00e8re du conseiller f\u00e9d\u00e9ral <a href=http:\/\/www.admin.ch\/ch\/f\/cf\/br\/44.html target=_blank class=std>Giuseppe Motta<\/a>, dont la fortune reposait sur le monopole du trafic muletier, a vu son fonds de commerce dispara\u00eetre du jour au lendemain sans qu\u2019il ait song\u00e9 \u00e0 pr\u00e9venir ce d\u00e9sastre pourtant annonc\u00e9 par l\u2019immense chantier ouvert sous ses fen\u00eatres!<\/p>\n<p>Ce conservatisme, clairement manifest\u00e9 d\u00e8s les premi\u00e8res atteintes port\u00e9es par la modernit\u00e9 au mode de vie traditionnel, s\u2019est maintenu tout au long du si\u00e8cle qui de 1860 (apr\u00e8s les r\u00e9volutions de 1848) \u00e0 1960 (au lendemain de la Seconde guerre mondiale) a fait passer les populations alpines du statut de sujets autonomes relativement ma\u00eetres de leur destin politique et \u00e9conomique \u00e0 celui d\u2019objets de la civilisation de consommation, marginalis\u00e9s tant politiquement qu\u2019\u00e9conomiquement.<\/p>\n<p><center><img src=images\/large160801art3.jpg><\/center><\/p>\n<p>Quiconque a fait des randonn\u00e9es en moyenne montagne a pu s\u2019\u00e9merveiller de d\u00e9couvrir des <a href=http:\/\/www.snl.ch\/dhs\/externe\/protect\/textes\/F11182-1-321.html target=_blank class=std>chapelles baroques<\/a> aux ornements resplendissants, tel l\u2019autel de l\u2019\u00e9glise de <a href=http:\/\/www.matterhornstate.com\/d\/photos\/4089088.html target=_blank class=std>Ernen<\/a> dans la Vall\u00e9e de Conches. Mais combien sont-ils les randonneurs d\u2019aujourd\u2019hui qui voient dans ces petits chefs d\u2019\u0153uvre les t\u00e9moins expiatoires de violences pass\u00e9es?<\/p>\n<p>Le conservatisme fut aussi le fruit de la grande peur qui accompagna les guerres de religions et la reconqu\u00eate de l\u2019espace alpin dans sa presque totalit\u00e9 par la Contre-R\u00e9forme \u00e0 la fin du XVIe et au d\u00e9but du XVIIe si\u00e8cle. Une Contre-R\u00e9forme dont les principaux instigateurs furent d\u2019ailleurs des hommes du pays, <a href=http:\/\/perso.wanadoo.fr\/paimboeuf\/Eglise\/saintcharlesborromee.htm target=_blank class=std>Charles Borrom\u00e9e<\/a> (1538-1584), n\u00e9 sur les rives du lac Majeur, archev\u00eaque de Milan et <a href=http:\/\/www.salesien.com\/bosco\/fdsales.htm target=_blank class=std>Fran\u00e7ois de Sales<\/a> (1567-1622), n\u00e9 en Savoie, \u00e9v\u00eaque titulaire de Gen\u00e8ve. <\/p>\n<p>On a oubli\u00e9 qu\u2019un canton comme le Valais, aujourd\u2019hui encore tr\u00e8s homog\u00e8ne sur le plan de la religion, faillit passer \u00e0 la R\u00e9forme sous l\u2019impulsion d\u2019une bourgeoisie ouverte \u00e0 la modernit\u00e9 en opposition au prince-\u00e9v\u00eaque. Ce n\u2019est qu\u2019\u00e0 une petite voix de majorit\u00e9 que le chapitre de l\u2019Abbaye de Saint-Maurice repoussa la R\u00e9forme. On tait de m\u00eame qu\u2019au d\u00e9but du XVIIe si\u00e8cle la reconqu\u00eate du Valais par l\u2019Eglise romaine, loin d\u2019\u00eatre une mince affaire, provoqua de graves violences et de longs troubles politiques. Ce n\u2019est que lorsque son pouvoir fut \u00e0 nouveau solidement affermi que l\u2019Eglise sema par monts et par vaux ces petites merveilles baroques dont plus rien ne laisse deviner la douleur de leur gestation. Puis, pendant quatre si\u00e8cles elle ne cessa de contr\u00f4ler le pouvoir, rien d\u2019important ne pouvant se conclure dans les montagnes sans l\u2019aval de l\u2019\u00e9v\u00each\u00e9.<\/p>\n<p>A c\u00f4t\u00e9 du sentiment religieux, le sens de la propri\u00e9t\u00e9 est un autre \u00e9l\u00e9ment constitutif du conservatisme alpin. Mais, paradoxalement, dans les Alpes, la forme de propri\u00e9t\u00e9 se caract\u00e9rise \u00e0 l\u2019origine par une forte dominante collective. Elle se d\u00e9veloppe d\u00e8s le XIIe si\u00e8cle, avec la r\u00e9ouverture des cols, sur des bases f\u00e9odales classiques, mais aussi avec un large recours \u00e0 un droit de colonisation (<a href=http:\/\/www.wir-walser.ch\/deutsch\/wersind.html target=_blank class=std>droit walser<\/a>). Mais cela co\u00efncide aussi avec l\u2019apparition dans les plaines des premi\u00e8re communaut\u00e9s luttant contre la domination f\u00e9odale! C\u2019est l\u2019\u00e9poque qui voit le d\u00e9veloppement de la bourgeoisie, la construction des villes franches ou neuves, l\u2019apparition de la premi\u00e8re \u00abLega lombarda\u00bb sur le versant m\u00e9ridional des Alpes, Lega dont le nom a \u00e9t\u00e9 repris par les partisans d\u2019Umberto Bossi.<\/p>\n<p>Pour le paysan de montagne, la propri\u00e9t\u00e9 collective de la terre \u2013 quelle qu\u2019en soit la forme, communaux ou <a href=http:\/\/www.mollens.ch\/aminona\/alpages\/alpages.html target=_blank class=std>consortage<\/a> ici, <a href=http:\/\/www.snl.ch\/dhs\/externe\/protect\/textes\/D13704.html target=_blank class=std>allmend<\/a> ailleurs \u2013 est impos\u00e9e par les conditions climatiques ou g\u00e9ologiques et se double de l\u2019apparition de communaut\u00e9s politiques dont on voit encore de nombreuses traces dans l\u2019organisation des vall\u00e9es. <\/p>\n<p>Ces structures n\u2019emp\u00eachent pas le d\u00e9veloppement d\u2019une propri\u00e9t\u00e9 priv\u00e9e, mais elles sont la condition de son d\u00e9veloppement. Les pr\u00e9s proches du village ne sauraient \u00e0 eux seuls nourrir les quelques vaches du paysan. L\u2019alpage est n\u00e9cessaire, de m\u00eame que le syst\u00e8me d\u2019irrigation. Or alpages et irrigation imposent une propri\u00e9t\u00e9 et une gestion collectives. Ce syst\u00e8me, aujourd\u2019hui vid\u00e9 de sa substance, n\u2019a pas disparu depuis tr\u00e8s longtemps. Je l\u2019ai encore connu dans mon <a href=http:\/\/largeur.com\/expArt.asp?artID=810 target=_blank class=std>enfance<\/a>. Il en reste l\u2019\u00e2pret\u00e9 au gain, h\u00e9ritage atavique de si\u00e8cles de pauvret\u00e9 et de dur labeur.<\/p>\n<p>&#8212;&#8212;-<br \/>\nProchain \u00e9pisode, le populisme alpin.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Depuis dix si\u00e8cles, la Suisse alpine entretient d\u2019\u00e9troites relations commerciales avec l\u2019\u00e9tranger. Comment a-t-elle pu devenir aussi conservatrice et x\u00e9nophobe? Troisi\u00e8me volet de notre s\u00e9rie d\u2019\u00e9t\u00e9. <\/p>\n","protected":false},"author":26,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[6],"tags":[],"class_list":["post-821","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-glocal","glocal"],"aioseo_notices":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/821","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/26"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=821"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/821\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=821"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=821"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=821"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}