



{"id":816,"date":"2001-08-08T00:00:00","date_gmt":"2001-08-07T22:00:00","guid":{"rendered":"http:\/\/www.largeur.com\/?p=816"},"modified":"-0001-11-30T00:00:00","modified_gmt":"-0001-11-29T22:00:00","slug":"alpes (ii)","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/largeur.com\/?p=816","title":{"rendered":"Beaut\u00e9 et nostalgie dans la solitude"},"content":{"rendered":"<br \/>\n<blockquote><p><font size=1>Observons les Alpes un instant&#8230; Depuis la domestication des pics jusqu&rsquo;au tourisme de masse et au populisme alpin, elles continuent \u00e0 modeler l&rsquo;imaginaire helv\u00e9tique. C&rsquo;est le sujet notre s\u00e9rie d&rsquo;\u00e9t\u00e9. La premi\u00e8re partie, consacr\u00e9e \u00e0 l\u2019enfance, est \u00e0 lire <a href=http:\/\/largeur.com\/expArt.asp?artID=810 target=_blank class=std>ici<\/a>.<br \/>\n<\/font><\/p><\/blockquote>\n<p><center><img src=http:\/\/www.largeur.com\/images\/large090801art1.jpg><\/center><\/p>\n<p>Sans le regard culturel port\u00e9 sur elle, la <a href=http:\/\/www.snl.ch\/dhs\/externe\/protect\/textes\/F8569-pref-565.html target=_blank class=std>civilisation<\/a> alpine aurait boucl\u00e9 le cours de son existence sans que ses voisins du bas, du pi\u00e9mont ou de la plaine, aient pris la dimension de son existence autrement que par les services qu\u2019elle leur aurait rendus: la livraison de quelques produits agricoles, l\u2019entretien de chemins importants et l\u2019appui fourni pour franchir les montagnes.<\/p>\n<p>Si l\u2019on excepte le d\u00e9veloppement du tourisme \u00e0 partir de la moiti\u00e9 du XIXe si\u00e8cle, personne n\u2019aurait eu l\u2019id\u00e9e de troubler la qui\u00e9tude des populations montagnardes. Or le tourisme est une <a href=http:\/\/www.snl.ch\/dhs\/externe\/protect\/textes\/F8569-1-77.html target=_blank class=std>invention<\/a> purement culturelle dont on peut suivre les \u00e9tapes au fil de la d\u00e9couverte de la montagne par les po\u00e8tes, les \u00e9crivains et les peintres.<\/p>\n<p><a href= http:\/\/www.britannica.com\/eb\/article?eu=60983 target=_blank class=std>P\u00e9trarque<\/a>, le premier, alors qu&rsquo;il \u00e9tait exil\u00e9 en Avignon, c\u00e9da en 1336 \u00e0 l&rsquo;attrait mont Ventoux malgr\u00e9 l&rsquo;interdit frappant les sommets. Dans l\u2019antiquit\u00e9, les cimes appartenaient aux divinit\u00e9s, sous le christianisme aux esprits malins.<\/p>\n<p>Quand, apr\u00e8s mille difficult\u00e9s, apr\u00e8s avoir aussi repouss\u00e9 la tentative ultime et symbolique d&rsquo;un berger de le faire rebrousser chemin, P\u00e9trarque arrive enfin au sommet, il donne le ton qui dominera d\u00e8s lors toute la litt\u00e9rature inspir\u00e9e par les Alpes: <\/p>\n<p>\u00abAu d\u00e9but, surpris par cet air \u00e9trangement l\u00e9ger et par ce spectacle grandiose, je suis rest\u00e9 comme frapp\u00e9 de stupeur. (&#8230;) Je le confesse: j&rsquo;ai pleur\u00e9 ce ciel d&rsquo;Italie que voyait mon \u00e2me et que cherchaient mes yeux, et un d\u00e9sir violent me br\u00fbla de revoir mon ami et ma patrie.\u00bb<\/p>\n<p>Beaut\u00e9 et nostalgie dans la solitude: les th\u00e8mes porteurs de la symbolique alpine sont d\u00e9finis quatre si\u00e8cles avant que le jeune savant Albert de Haller n\u2019\u00e9crive, en 1732, son po\u00e8me \u00ab<a href=http:\/\/www.snl.ch\/d\/fuehr\/expvirt\/etinhelv\/haller.htm target=_blank class=std>Les Alpes<\/a>\u00bb r\u00e9cemment r\u00e9\u00e9dit\u00e9 chez Zo\u00e9 \u00e0 Gen\u00e8ve, louange bucolique et proph\u00e9tique d\u2019un peuple condamn\u00e9 au bonheur par la nature:<\/p>\n<p>\u00abVis en paix, peuple satisfait, et remercie le destin \/ Qui t\u2019a refus\u00e9 l\u2019abondance, source des vices. (\u2026) Prends donc garde, pour toi, d\u2019aspirer \u00e0 plus haute condition: tant que durera ta simplicit\u00e9, tu resteras prosp\u00e8re.\u00bb<\/p>\n<p>Les vers de Haller rencontrent un succ\u00e8s immense. Les r\u00e9\u00e9ditions se succ\u00e8dent.<\/p>\n<p><center><img src=http:\/\/www.largeur.com\/images\/large090801art2.jpg><\/center><\/p>\n<p>Une vingtaine d\u2019ann\u00e9es plus tard, Jean-Jacques Rousseau, le citoyen de Gen\u00e8ve, prend le relais. En 1752, avec le \u00ab<a href=http:\/\/un2sg4.unige.ch\/athena\/rousseau\/devin\/jjr_devin_frame3.html target=_blank class=std>Devin du village<\/a>\u00bb, il emboite le pas de Haller, mais ce n\u2019est qu\u2019un coup d\u2019essai avant-gardiste. En 1761, il r\u00e9ussit son coup de ma\u00eetre. Il d\u00e9clenche alors avec \u00ab<a href=http:\/\/gallica.bnf.fr\/scripts\/ConsultationTout.exe?E=0&#038;O=N101488 target=_blank class=std>La Nouvelle H\u00e9lo\u00efse<\/a>\u00bb et sa lettre sur le Valais, ce que nous appellerions aujourd\u2019hui un ph\u00e9nom\u00e8ne de soci\u00e9t\u00e9:<\/p>\n<p>\u00abJusqu&rsquo;\u00e0 ce qu&rsquo;il vous plaise de terminer mon exil, \u00e9crit Saint-Preux \u00e0 Julie, je vais t\u00e2cher d&rsquo;en temp\u00e9rer l&rsquo;ennui en parcourant les montagnes du Valais tandis qu&rsquo;elles sont encore praticables. Je m&rsquo;aper\u00e7ois que ce pays ignor\u00e9 m\u00e9rite les regards des hommes, et qu&rsquo;il ne lui manque, pour \u00eatre admir\u00e9, que des spectateurs qui le sachent voir.\u00bb <\/p>\n<p>Ces spectateurs capables de voir ne tarderont pas \u00e0 arriver. Le Valais commence \u00e0 exister en raison du regard qu\u2019on lui porte.<\/p>\n<p>\u00abCe fut l\u00e0 que je d\u00e9m\u00ealai sensiblement dans la puret\u00e9 de l&rsquo;air o\u00f9 je me trouvais la v\u00e9ritable cause du changement de mon humeur, et du retour de cette paix int\u00e9rieure que j&rsquo;avais perdue depuis si longtemps. En effet, c&rsquo;est une impression g\u00e9n\u00e9rale qu&rsquo;\u00e9prouvent tous les hommes, quoiqu&rsquo;ils ne l&rsquo;observent pas tous, que sur les hautes montagnes, o\u00f9 l&rsquo;air est pur et subtil, on se sent plus de facilit\u00e9 dans la respiration, plus de l\u00e9g\u00e8ret\u00e9 dans le corps, plus de s\u00e9r\u00e9nit\u00e9 dans l&rsquo;esprit; les plaisirs y sont moins ardents, les passions plus mod\u00e9r\u00e9es. Les m\u00e9ditations y prennent je ne sais quel caract\u00e8re grand et sublime, proportionn\u00e9 aux objets qui nous frappent, je ne sais quelle volupt\u00e9 tranquille qui n&rsquo;a rien d&rsquo;\u00e2cre et de sensuel. Il semble qu&rsquo;en s&rsquo;\u00e9levant au-dessus du s\u00e9jour des hommes, on y laisse tous les sentiments bas et terrestres, et qu&rsquo;\u00e0 mesure qu&rsquo;on approche des r\u00e9gions \u00e9th\u00e9r\u00e9es, l&rsquo;\u00e2me contracte quelque chose de leur inalt\u00e9rable puret\u00e9. On y est grave sans m\u00e9lancolie, paisible sans indolence, content d&rsquo;\u00eatre et de penser: tous les d\u00e9sirs trop vifs s&rsquo;\u00e9moussent, ils perdent cette pointe aigu\u00eb qui les rend douloureux; ils ne laissent au fond du c\u0153ur qu&rsquo;une \u00e9motion l\u00e9g\u00e8re et douce; et c&rsquo;est ainsi qu&rsquo;un heureux climat fait servir \u00e0 la f\u00e9licit\u00e9 de l&rsquo;homme les passions qui font ailleurs son tourment.\u00bb<\/p>\n<p>Les Alpes apportent \u00e0 notre amoureux la paix int\u00e9rieure et une f\u00e9licit\u00e9 qui ne peuvent \u00eatre terrestres. C\u2019est humain: depuis toujours le bien se trouve en haut, le mal en bas, on monte au ciel et on descend en enfer.<\/p>\n<p>Rousseau apporte quelque chose de plus: il situe ce bien dans les Alpes, dans les montagnes. Et, d\u00e9j\u00e0, ouvrant la voie aux touristes (\u00e0 cette gentry qui faisait le <a href=http:\/\/www.fondation-hermitage.ch\/presse\/aquarelle_anglaise\/aquarelle_paysage_f.html target=_blank class=std>Grand Tour<\/a>), il pose un diagnostic \u00e9conomique qui va s\u2019av\u00e9rer d\u00e9finitif. Comme il se fait moins plumer dans le Haut-Valais que dans le Bas, il enqu\u00eate:<\/p>\n<p>\u00abJ&rsquo;\u00e9tais fort surpris de l&rsquo;opposition de ces usages avec ceux du Bas-Valais, o\u00f9 sur la route d&rsquo;Italie, on ran\u00e7onne assez durement les passagers, et j&rsquo;avais peine \u00e0 concilier dans un m\u00eame peuple des mani\u00e8res si diff\u00e9rentes. Un Valaisan m&rsquo;en expliqua la raison. \u00abDans la vall\u00e9e, me dit-il, les \u00e9trangers qui passent sont des marchands, et d&rsquo;autres gens uniquement occup\u00e9s de leur n\u00e9goce et de leur gain: il est juste qu&rsquo;ils nous laissent une partie de leur profit, et nous les traitons comme ils traitent les autres. Mais ici, o\u00f9 nulle affaire n&rsquo;appelle les \u00e9trangers, nous sommes s\u00fbrs que leur voyage est d\u00e9sint\u00e9ress\u00e9; l&rsquo;accueil qu&rsquo;on leur fait l&rsquo;est aussi. Ce sont des h\u00f4tes qui nous viennent voir parce qu&rsquo;ils nous aiment, et nous les recevons avec amiti\u00e9.\u00bb<\/p>\n<p>Ce bon sens en affaires se double de surcro\u00eet d\u2019un esprit \u00e9galitaire et d\u00e9mocratique. Rousseau encore: <\/p>\n<p>\u00abCe qui me paraissait le plus agr\u00e9able dans leur accueil, c&rsquo;\u00e9tait de n&rsquo;y pas trouver le moindre vestige de g\u00eane ni pour eux ni pour moi. Ils vivaient dans leur maison comme si je n&rsquo;y eusse pas \u00e9t\u00e9, et il ne tenait qu&rsquo;\u00e0 moi d&rsquo;y \u00eatre comme si j&rsquo;y eusse \u00e9t\u00e9 seul. Ils ne connaissent point l&rsquo;incommode vanit\u00e9 d&rsquo;en faire les honneurs aux \u00e9trangers, comme pour les avertir de la pr\u00e9sence d&rsquo;un ma\u00eetre, dont on d\u00e9pend au moins en cela. Si je ne disais rien, ils supposaient que je voulais vivre \u00e0 leur mani\u00e8re; je n&rsquo;avais qu&rsquo;\u00e0 dire un mot pour vivre \u00e0 la mienne, sans \u00e9prouver jamais de leur part la moindre marque de r\u00e9pugnance ou d&rsquo;\u00e9tonnement. Le seul compliment qu&rsquo;ils me firent apr\u00e8s avoir su que j&rsquo;\u00e9tais Suisse, fut de me dire que nous \u00e9tions fr\u00e8res, et que je n&rsquo;avais qu&rsquo;\u00e0 me regarder chez eux comme \u00e9tant chez moi. Puis ils ne s&#8217;embarrass\u00e8rent plus de ce que je faisais, n&rsquo;imaginant pas m\u00eame que je pusse avoir le moindre doute sur la sinc\u00e9rit\u00e9 de leurs offres, ni le moindre scrupule \u00e0 m&rsquo;en pr\u00e9valoir. Ils en usent entre eux avec la m\u00eame simplicit\u00e9; les enfants en \u00e2ge de raison sont les \u00e9gaux de leurs p\u00e8res; les domestiques s&rsquo;asseyent \u00e0 table avec leurs ma\u00eetres; la m\u00eame libert\u00e9 r\u00e8gne dans les maisons et dans la r\u00e9publique, et la famille est l&rsquo;image de l&rsquo;Etat.\u00bb<\/p>\n<p><center><img src=http:\/\/www.largeur.com\/images\/large090801art3.jpg><\/center><\/p>\n<p>Il y a dans cette lettre \u00e0 Julie les th\u00e8mes fondamentaux de l\u2019imaginaire qui inspire le regard que l\u2019Europe cultiv\u00e9e va d\u00e8s lors porter sur la montagne et que les montagnards vont int\u00e9grer et utiliser \u00e0 leur profit.<\/p>\n<p>En marge de la civilisation, les Alpes offrent une vie saine, voire paradisiaque, ses habitants dont les m\u0153urs rel\u00e8vent d\u2019une antique tradition d\u00e9mocratique ont le droit naturel pour eux et peuvent donc, en toute bonne conscience, commercialiser leur pr\u00e9 carr\u00e9 tout en prenant des mesures pour que l\u2019\u00e9tranger ne viennent pas le corrompre.<\/p>\n<p>&#8212;&#8212;-<br \/>\nDessins originaux: Alexia de Burgos<br \/>\nProchain article: X\u00e9nophobie et conservatisme<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>C\u2019est un v\u00e9ritable ph\u00e9nom\u00e8ne de soci\u00e9t\u00e9 que Jean-Jacques Rousseau d\u00e9clenche avec sa lettre sur le Valais. Nous sommes en 1761. Deuxi\u00e8me volet de notre s\u00e9rie sur \u00abL\u2019invention des Alpes\u00bb.<\/p>\n","protected":false},"author":26,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[6],"tags":[],"class_list":["post-816","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-glocal","glocal"],"aioseo_notices":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/816","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/26"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=816"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/816\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=816"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=816"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=816"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}