



{"id":815,"date":"2001-08-07T00:00:00","date_gmt":"2001-08-06T22:00:00","guid":{"rendered":"http:\/\/www.largeur.com\/?p=815"},"modified":"-0001-11-30T00:00:00","modified_gmt":"-0001-11-29T22:00:00","slug":"livre","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/largeur.com\/?p=815","title":{"rendered":"J\u2019avoue, j\u2019aime toujours \u00abLolita\u00bb"},"content":{"rendered":"<p>Bonne journ\u00e9e: le conseiller d&rsquo;Etat Peter Aliesch se r\u00e9pand en excuses publiques, Kim Jong Il poursuit son tourisme blind\u00e9 en Russie, Clinton annonce qu&rsquo;il va publier ses m\u00e9moires et je viens de lire \u00abLolita\u00bb de Vladimir Nabokov.<\/p>\n<p>Disons plut\u00f4t que je viens de le relire. Lentement. D\u00e9licieusement. En laissant agir la beaut\u00e9 fatale de cette prose qui, d\u00e8s les premi\u00e8res lignes, vous met litt\u00e9ralement le roman en bouche: \u00abLolita, lumi\u00e8re de ma vie, feu de mes reins. Mon p\u00e9ch\u00e9, mon \u00e2me. Lo-lii-ta: le bout de la langue fait trois petits pas le long du palais pour taper, \u00e0 trois, contre les dents. Lo. Lii. Ta.\u00bb On en salive\u2026<\/p>\n<p>Les intoxiqu\u00e9s de Nabokov auront bien s\u00fbr not\u00e9 que la langue fait ici \u00abtrois petits pas\u00bb, et non \u00abtrois petits bonds\u00bb comme dans la pr\u00e9c\u00e9dente traduction d&rsquo;Eric Kahane. Maurice Couturier, qui signe la traduction nouvelle, affirme avoir corrig\u00e9 les d\u00e9fauts de son pr\u00e9d\u00e9cesseur (libert\u00e9s abusives, approximations, contresens, barbarismes\u2026). On le croit sur parole, faute d\u2019avoir conduit jusqu\u2019\u00e0 son terme l\u2019exercice de comparaison syst\u00e9matique auquel se serait certainement livr\u00e9 un critique s\u00e9rieux.<\/p>\n<p>Il faut donc remercier Maurice Couturier d\u2019avoir longtemps transpir\u00e9 pour nous permettre de retrouver \u00abLolita\u00bb.  Le prodigieux r\u00e9cit d\u2019une attraction d\u00e9moniaque. La confession f\u00e9roce d\u2019un certain Humbert Humbert, universitaire europ\u00e9en exil\u00e9 aux Etats Unis, qui se damne pour le corps soumis d\u2019une \u00abnymphette\u00bb. La fuite hallucin\u00e9e de ce quadrag\u00e9naire cynique, esclave de ses d\u00e9lectations secr\u00e8tes, qui entra\u00eene sa proie sur les routes am\u00e9ricaines, avalant des milliers de kilom\u00e8tres, prenant son plaisir \u00e0 l\u2019abri des motels, ponctuant sa descente aux enfers d\u2019arr\u00eats dans les restos routiers et les milk bars o\u00f9 l\u2019on sert des glaces napp\u00e9es de sirop synth\u00e9tique.<\/p>\n<p>Publi\u00e9 pour la premi\u00e8re fois en 1955, le roman se d\u00e9roule \u00e0 la fin des ann\u00e9es 40. Mais rien n\u2019interdit d\u2019imaginer Lolita aujourd\u2019hui, qui \u00e9couterait Eminem en baillant, ou mordillerait son crayon en r\u00e9pondant aux tests plut\u00f4t salaces dont les magazines pour jeunes filles remplissent leurs num\u00e9ros d\u2019\u00e9t\u00e9. Lolita, Lolita\u2026 Ce nom n\u2019a pas cess\u00e9 de faire entendre sa petite musique: m\u00e9lange de gr\u00e2ce acidul\u00e9e et de s\u00e9ductions dangereuses.<\/p>\n<p>Mais gardons la t\u00eate froide et la libido au repos. On y est encourag\u00e9 par le m\u00eame Maurice Couturier qui, outre son r\u00f4le de traducteur, donne aussi une pr\u00e9face nouvelle. \u00abLe contexte social et culturel, a chang\u00e9, souligne-t-il. Il est donc devenu plus malais\u00e9 aujourd\u2019hui, \u00e0 bien des \u00e9gards, de prendre un plaisir esth\u00e9tique relativement serein \u00e0 la lecture de ce roman incandescent.\u00bb <\/p>\n<p>On respire ici l\u2019euph\u00e9misme et l\u2019embarras. Pour le dire clairement, a-t-on encore le droit d\u2019aimer \u00abLolita\u00bb \u00e0 l\u2019\u00e8re post-Dutroux?<\/p>\n<p>Car, tout de m\u00eame, cette enfant n\u2019a gu\u00e8re que onze ans quand Humbert Humbert l\u2019entra\u00eene dans ses turpitudes\u2026 Les mots justes seraient d\u2019ailleurs \u00abcrime\u00bb ou \u00abviol\u00bb, et le narrateur finit par l\u2019avouer: \u00abPas une seule fois elle ne vibra sous mes caresses\u2026\u00bb<\/p>\n<p>Est-il d\u00e8s lors tol\u00e9rable que l\u2019on pactise, f\u00fbt-ce sous les auspices de la meilleure litt\u00e9rature, avec de pareils fantasmes? Si l\u2019on pose les choses ainsi, les jeux sont faits: face \u00e0 cette sorte d\u2019indignation, le souci de \u00abprendre un plaisir esth\u00e9tique relativement serein\u00bb ne p\u00e8se pas bien lourd\u2026<\/p>\n<p>Alors bon, que faut-il faire? Oublier \u00abLolita\u00bb? Regretter le plaisir qu\u2019on y a pris? Expier? <\/p>\n<p>Le mieux serait encore que chacun se mette \u00e0 lire ou relire \u00abLolita\u00bb. On s\u2019apercevrait ainsi que la tension qui nous pr\u00e9occupe, entre le crime et l\u2019esth\u00e9tique, habite \u00e9galement le c\u0153ur du livre. Que ce cher Humbert Humbert, \u00e9crivain et professeur de lettres, se repr\u00e9sente comme Dante \u00abfollement amoureux de B\u00e9atrice qui n&rsquo;avait que neuf ans\u00bb. Et que Nabokov conduit jusqu&rsquo;\u00e0 ses limites extr\u00eames cette tentative de sublimer les d\u00e9mons de la chair par la jubilation artistique. Il y a l\u00e0 de quoi \u00e9clairer la face ombreuse de nos d\u00e9chirements: le roman permet bel et bien une continuation de la pens\u00e9e par d\u2019autres moyens.<\/p>\n<p><center><img src=http:\/\/www.largeur.com\/images\/large080801art1.jpg><\/center><\/p>\n<p>&#8212;&#8212;-<br \/>\n\u00ab<a href=http:\/\/www.amazon.fr\/exec\/obidos\/ASIN\/2862608300\/largeurcom08 target=_blank class=std>Lolita<\/a>\u00bb. De Vladimir Nabokov. Traduit de l&rsquo;anglais par Maurice Couturier. Gallimard.<\/p>\n<p>&#8212;&#8212;-<br \/>\nRachid Hema, journaliste, travaille \u00e0 Lausanne. Il entame aujourd\u2019hui sa chronique Livre sur Largeur.com.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>A-t-on encore le droit d\u2019aimer \u00abLolita\u00bb \u00e0 l\u2019\u00e8re post-Dutroux? C\u2019est la question pos\u00e9e par Rachid Hema dans sa premi\u00e8re chronique \u00abLivre\u00bb pour Largeur.com.<\/p>\n","protected":false},"author":10313,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[3],"tags":[],"class_list":["post-815","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-pop-culture","pop-culture"],"aioseo_notices":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/815","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/10313"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=815"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/815\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=815"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=815"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=815"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}