



{"id":8,"date":"1999-04-14T00:00:00","date_gmt":"1999-04-13T22:00:00","guid":{"rendered":"http:\/\/www.largeur.com\/?p=8"},"modified":"2023-01-23T14:52:24","modified_gmt":"2023-01-23T13:52:24","slug":"analyse-7","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/largeur.com\/?p=8","title":{"rendered":"\u00abShakespeare in love\u00bb n\u2019est pas l\u2019histoire d\u2019un homme amoureux"},"content":{"rendered":"<p>Non, \u00abShakespeare in love\u00bb n\u2019est pas un film sur l&rsquo;amour. Sa profonde intelligence tient dans son apparente audace: s&#8217;emparer du plus grand dramaturge de tous les temps pour le travestir en h\u00e9ros romantique d&rsquo;un spectacle hollywoodien. Mais ce culot qui veut d\u00e9culotter Shakespeare (Joseph Fiennes, yeux de braises) et lui rendre l&rsquo;inspiration dans les bras de la d\u00e9licieuse Viola de Lesseps (Gwyneth Paltrow) n&rsquo;est qu&rsquo;un pr\u00e9texte destin\u00e9 \u00e0 raconter la naissance du texte.<\/p>\n<p>Bien s\u00fbr, si on lit l&rsquo;histoire au premier degr\u00e9, on peut la condamner comme se fourvoyant dans les mythes romantiques. Shakespeare rencontre une muse par laquelle il retrouve l&rsquo;inspiration et peut enfin \u00e9crire \u00abRom\u00e9o et Juliette\u00bb. Une oeuvre qui devient si bien la pi\u00e8ce de son amour qu&rsquo;il peut passer, sans solution de continuit\u00e9, de ses \u00e9bats d&rsquo;alc\u00f4ves aux r\u00e9p\u00e9titions de th\u00e9\u00e2tre. Ses sc\u00e8nes de th\u00e9\u00e2tre deviendraient pures r\u00e9p\u00e9titions de ses sc\u00e8nes de vie.<\/p>\n<p>Fantasme romantique, disent les uns, sucre hollywoodien disent les autres. Comme si le film de John Madden voulait accoucher de cette platitude: que la vie engendre la fiction. Bien au contraire. L&rsquo;histoire d&rsquo;amour n&rsquo;est que le pr\u00e9-texte \u00e0 l&rsquo;histoire v\u00e9ritable: la naissance d&rsquo;une grande pi\u00e8ce dont l&rsquo;amour n&rsquo;est que l&rsquo;un des p\u00e8res. Elle se d\u00e9nonce elle-m\u00eame comme fiction, fiction engendrant la r\u00e9alit\u00e9 et la passion du th\u00e9\u00e2tre.<\/p>\n<p>Dans son sc\u00e9nario, Tom Stoppard se joue de la fiction comme s&rsquo;en jouait le grand Will: comme d&rsquo;un instrument destin\u00e9 \u00e0 d\u00e9crypter la vie, la vie n&rsquo;\u00e9tant qu&rsquo;une vaste sc\u00e8ne. \u00abLa vie n&rsquo;est qu&rsquo;une ombre qui passe, un pauvre histrion qui se pavane et s&rsquo;\u00e9chauffe une heure sur la sc\u00e8ne et puis qu&rsquo;on n&rsquo;entend plus&#8230; Une histoire cont\u00e9e par un idiot, pleine de fureur et de bruit et qui ne veut rien dire\u00bb, disait McBeth.<\/p>\n<p>Le sc\u00e9nariste Tom Stoppard d\u00e9mystifie l&rsquo;histoire d&rsquo;amour d\u00e8s son d\u00e9clenchement. Shakespeare n&rsquo;\u00e9prouve pas le coup de foudre pour Viola de Lesseps, mais pour le jeune com\u00e9dien qui vient se pr\u00e9senter \u00e0 un casting. Lorsqu&rsquo;il apprend que le jeune com\u00e9dien est en fait la belle Viola, il est d\u00e9j\u00e0 saisi d&rsquo;amour et s&rsquo;arrange du changement de sexe. Pourquoi alors les ex\u00e9g\u00e8tes \u00e9m\u00e9rites s&rsquo;insurgent-ils contre la romance h\u00e9t\u00e9ro, rappelant \u00e0 l&rsquo;envi que Shakespeare le mal mari\u00e9 adressait ses sublimes sonnets \u00e0 un homme? Le film en a fait son affaire avec une astucieuse ambigu\u00eft\u00e9, qui permet autant de lectures qu&rsquo;il y a de public, sauf si la vue s&rsquo;est brouill\u00e9e au moment du coup de foudre.<\/p>\n<p>Mais donc le coup de foudre se produit dans le th\u00e9\u00e2tre pour la voix d&rsquo;un com\u00e9dien, \u00e9v\u00e9nement initial qui permet une mise en acte magistrale et jouissive du th\u00e9\u00e2tre \u00e9lisab\u00e9thain, ainsi qu\u2019une mise en question de l&rsquo;auteur &#8211; montr\u00e9 comme n&rsquo;\u00e9tant pas le seul g\u00e9niteur de ses pi\u00e8ces. Le film ne nous fait pas croire que l&rsquo;oeuvre th\u00e9\u00e2trale na\u00eet \u00e0 la source de l&rsquo;amour, mais la d\u00e9voile comme oeuvre collective et ouverte &#8211; ce qu&rsquo;elle \u00e9tait. Le dramaturge empruntait sa mati\u00e8re aux anciens, ou recopiait de larges passages chez ses contemporains; c&rsquo;est Shakespeare piquant Christopher Marlowe, tandis que les successeurs \u00e9pient en attendant leur heure; c&rsquo;est John Webster qui nourrira son oeuvre macabre de son observation de la troupe shakespearienne.<\/p>\n<p>Le dramaturge aussi composait avec sa troupe. On tente encore aujourd&rsquo;hui d&rsquo;identifier certains passages pour savoir s&rsquo;ils sont de Shakespeare ou de l&rsquo;un de ses com\u00e9diens. C&rsquo;est le premier acteur imposant une sc\u00e8ne suppl\u00e9mentaire et trouvant le titre de \u00abRom\u00e9o et Juliette\u00bb.<\/p>\n<p>Enfin, l&rsquo;auteur d\u00e9pendait de la reine-vierge, la reine-m\u00e9c\u00e8ne, Elisabeth, qui dans le film descend en dea ex-machina pour r\u00e9soudre l&rsquo;intrigue. C&rsquo;est elle qui d\u00e9lie la fiction d&rsquo;amour, renvoyant Shakespeare \u00e0 son \u00e9criture, Viola \u00e0 son mari et \u00e0 l&rsquo;Am\u00e9rique, dictant par cette r\u00e9alit\u00e9 retrouv\u00e9e et impos\u00e9e la pi\u00e8ce \u00e0 venir, \u00abLa Nuit des rois\u00bb. Cela \u00e9galement est pure fiction. \u00abLa Nuit des rois\u00bb n&rsquo;a pas suivi \u00abRom\u00e9o et Juliette\u00bb, qui n&rsquo;a pas \u00e9t\u00e9 \u00e9crite en l&rsquo;an 1593. Une pure fiction servant \u00e0 rappeler la d\u00e9pendance, qui n&rsquo;\u00e9tait pas que financi\u00e8re, de l&rsquo;auteur \u00e0 sa reine et \u00e0 clore sur une autre fiction &#8211; la nouvelle pi\u00e8ce. L&rsquo;\u0153uvre a d\u00e9pass\u00e9, englouti son auteur. \u00abShakespeare in love\u00bb n&rsquo;est pas l&rsquo;histoire d&rsquo;un homme amoureux, mais celle d&rsquo;une oeuvre en train de na\u00eetre.<\/p>\n<p>&#8212;&#8212;-<br \/>\nSandrine Fabbri, journaliste et critique de th\u00e9\u00e2tre, vit \u00e0 Zurich. Elle d\u00e9die ce texte \u00e0 celui qui l\u2019a inspir\u00e9.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>C\u2019est un film qui raconte la naissance d\u2019un texte. Sandrine Fabbri argumente.<\/p>\n","protected":false},"author":10,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[3],"tags":[],"class_list":["post-8","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-pop-culture","pop-culture"],"aioseo_notices":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/8","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/10"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=8"}],"version-history":[{"count":1,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/8\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":13591,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/8\/revisions\/13591"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=8"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=8"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=8"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}