



{"id":785,"date":"2001-06-28T00:00:00","date_gmt":"2001-06-27T22:00:00","guid":{"rendered":"http:\/\/www.largeur.com\/?p=785"},"modified":"-0001-11-30T00:00:00","modified_gmt":"-0001-11-29T22:00:00","slug":"dans le miroir","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/largeur.com\/?p=785","title":{"rendered":"Quand l&rsquo;amour arrive par courrier B"},"content":{"rendered":"<p>Robert est un vieux gar\u00e7on bourr\u00e9 d\u2019habitudes et de pr\u00e9jug\u00e9s, notamment sur les femmes qu\u2019il juge frivoles, cupides et capricieuses. <\/p>\n<p>A soixante ans, il n\u2019en a connu que cinq, dont une qu\u2019il a failli \u00e9pouser avant qu\u2019il ne s\u2019aper\u00e7oive qu\u2019elle le trompait avec un joueur de football. Depuis trente ans, il vit  dans un appartement spacieux dont les tapisseries et les meubles sont rest\u00e9s inchang\u00e9s depuis la mort de sa m\u00e8re, directrice d\u2019une Ecole priv\u00e9e d\u2019infirmi\u00e8res. <\/p>\n<p>Dans l\u2019immeuble, on le surnomme la vieille charentaise. Il ne le sait pas. De toute mani\u00e8re, il n\u2019a aucun contact avec ses voisins. <\/p>\n<p>Un matin de juillet, Robert re\u00e7oit dans sa bo\u00eete une lettre qui ne lui est pas adress\u00e9e. L\u2019\u00e9criture fine et cisel\u00e9e de l\u2019enveloppe l\u2019attire. Une belle calligraphie de femme, \u00e9l\u00e9gante et rac\u00e9e. Pouss\u00e9 par la curiosit\u00e9, il d\u00e9cide d\u2019ouvrir la lettre:<\/p>\n<p>\u00abCher, tr\u00e8s cher Andr\u00e9,<\/p>\n<p>J\u2019ai bien re\u00e7u votre lettre du 23 juin. Vous dire qu\u2019elle m\u2019a fait plaisir serait une litote, elle m\u2019a remplie de bonheur! Je l\u2019ai lue dans mon jardin, sous la tonnelle, en buvant un th\u00e9 de menthe fra\u00eeche. <\/p>\n<p><center><img src=images\/large290601art4.jpg><\/center><\/p>\n<p>Je l\u2019ai ouverte sans pr\u00e9cipitation, les doigts tremblant, la bouche s\u00e8che et le c\u0153ur juv\u00e9nile. J\u2019ai savour\u00e9 chaque mot comme une friandise d\u2019enfant, lisant entre les lignes ce que, dans les lignes d\u00e9j\u00e0, vous me disiez pourtant sans fausse pudeur, avec d\u00e9licatesse et ferveur. <\/p>\n<p>Oserais-je vous confier que certaines de vos m\u00e9taphores m\u2019ont fait rougir comme une adolescente? Oserais-je vous avouer que quelques unes de vos phrases ont eu sur moi l\u2019effet de caresses hardies? <\/p>\n<p>Je ne sais pas \u00e0 quoi votre visage ressemble \u2013 les photos sont toujours trompeuses \u2013 mais je sais \u00e0 vous lire la beaut\u00e9 de votre \u00e2me et l\u2019\u00e9l\u00e9gance de vos exigences. Je r\u00eave de vous la nuit. Cela ne m\u2019\u00e9tait pas arriv\u00e9 depuis si longtemps\u2026. Je ne pensais pas qu\u2019\u00e0 58 ans la vie m\u2019offrirait ce luxe de me croire encore jeune fille, jeune fille d\u00e9sir\u00e9e et d\u00e9sirante.<\/p>\n<p>Je sais, cher Andr\u00e9, que je m\u2019emporte, que mon lyrisme ne sied pas forc\u00e9ment \u00e0 une femme qui, comme moi, a connu deux maris et \u00e9lev\u00e9 cinq enfants. Mais que voulez-vous! Contre le cynisme ambiant, je ne peux que r\u00e9pondre de mes \u00e9mois les plus simples.<\/p>\n<p>Sachez que votre lettre, et la promesse qu\u2019elle contient, m\u2019ont mis le c\u0153ur \u00e0 l\u2019envers. <\/p>\n<p>M\u00eame si mon empressement peut vous para\u00eetre de la l\u00e9g\u00e8ret\u00e9, je crois le moment venu de nous rencontrer. J\u2019ai h\u00e2te d\u2019entendre votre voix et de mettre une image, une pr\u00e9sence, une voix, sur ces belles lignes que je porte dans la poche gauche de mon tailleur, exactement au niveau du c\u0153ur.<\/p>\n<p> Pardonnez-moi si j\u2019outrepasse mon r\u00f4le \u2013 mais les temps ont bien chang\u00e9 depuis notre jeunesse! \u2013 en vous avouant mon impatience et en vous fixant un rendez-vous le plus vite possible. Que diriez-vous du samedi 3 juillet, \u00e0 20h30, au restaurant \u00abLe Mousquetaire\u00bb? Je serai votre Milady, vous serez mon d\u2019Artagnan.<\/p>\n<p>Si cette date ne vous convenait pas, appelez-moi au 789.75.88 ou informez-en l\u2019agence qui me fera suivre votre courrier.<\/p>\n<p>Dans la r\u00e9jouissance de ce moment tant attendu, je vous souhaite, mon bel ami, tout ce qu\u2019une femme combl\u00e9e peut d\u00e9sirer pour l\u2019homme qu\u2019elle aime.<\/p>\n<p>Votre Marguerite.\u00bb<\/p>\n<p>Robert relit la lettre plusieurs fois. A la dixi\u00e8me lecture, il se sent \u00e9mu, troubl\u00e9, excit\u00e9. Il se demande \u00e0 quoi peut bien ressembler cette femme d\u00e9j\u00e0 m\u00fbre mais tellement sensuelle dans l\u2019expression de ses sentiments. <\/p>\n<p>Sans penser \u00e0 mal, Robert d\u00e9cide de se faire passer pour Andr\u00e9 et de se rendre au rendez-vous. Pour l\u2019occasion, il s\u2019ach\u00e8te deux nouveaux costumes et va se faire couper les cheveux. <\/p>\n<p>Pendant les cinq jours qui pr\u00e9c\u00e8dent le rendez-vous, il se d\u00e9barrasse de tous les vieux journaux qui encombrent son appartement, descend \u00e0 la cave les trente maquettes d\u2019avions qui ont rempli pendant des ann\u00e9es ses soir\u00e9es en solo et ex\u00e9cute, en chantant, cinquante pompes par jour. <\/p>\n<p>Six mois plus tard, Robert est venu au Salon pour nous informer de son mariage avec Marguerite,  \u00abune veuve d\u00e9licieuse qui a fait chavirer mon c\u0153ur\u00bb. L\u2019amour l\u2019avait rajeuni de dix ans. Il n\u2019avait plus rien du vieux c\u00e9libataire aigri, r\u00e2leur et sinistre. Comme tous les amoureux du monde, il aimait la plan\u00e8te enti\u00e8re. Sans \u00eatre mesquine, j\u2019ai pu le constater \u00e0 son royal pourboire. <\/p>\n<p>J\u2019ai appris bien des ann\u00e9es apr\u00e8s, que Marguerite n\u2019avait jamais \u00e9t\u00e9 dupe de la v\u00e9ritable identit\u00e9 de Robert et du mensonge qu\u2019il avait trouv\u00e9, lors de leur premi\u00e8re rencontre, pour justifier l\u2019emploi de son pseudonyme.<\/p>\n<p>Qu\u2019importe Andr\u00e9 ou Robert! Toute \u00e0 sa joie de se sentir revivre, elle n\u2019avait pas voulu rompre le charme d\u2019un authentique coup de foudre.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Alice Vinteuil, coiffeuse, nous confie chaque semaine une chronique inspir\u00e9e par les confidences de ses clients. 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