



{"id":7461,"date":"2018-05-01T23:04:38","date_gmt":"2018-05-01T21:04:38","guid":{"rendered":"https:\/\/largeur.com\/?p=7461"},"modified":"2018-05-01T18:08:15","modified_gmt":"2018-05-01T16:08:15","slug":"societe-33","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/largeur.com\/?p=7461","title":{"rendered":"Quand la nouveaut\u00e9 fait peur"},"content":{"rendered":"<p>A partir de l\u2019\u00e2ge de 18 mois et jusque vers 6 ans, tous les enfants traversent une p\u00e9riode o\u00f9 ils refusent de nouveaux aliments. Mais pour spectaculaire qu\u2019elle soit, cette phase finit dans la majorit\u00e9 des cas par passer. Les sp\u00e9cialistes appellent cette p\u00e9riode \u00abn\u00e9ophobie alimentaire\u00bb. Il ne s\u2019agit ni d\u2019une anomalie s\u00e9v\u00e8re, ni d\u2019une pathologie. Ce choix terminologique remonte aux ann\u00e9es 1980. Il semble d\u2019autant plus malheureux que les chercheurs soulignent que ce comportement n\u2019est pas dangereux et en principe pas vou\u00e9 \u00e0 perdurer. Cette phase aurait m\u00eame sa raison d\u2019\u00eatre dans le d\u00e9veloppement de l\u2019enfant.<\/p>\n<p>Une question, pourtant, n\u2019est pas tranch\u00e9e: celle du pourquoi. Les explications rel\u00e8vent de plusieurs ordres: biologique, psychologique, social ou culturel. \u00abDes travaux en psychologie du d\u00e9veloppement ont montr\u00e9 que la n\u00e9ophobie alimentaire intervenait \u00e0 un \u00e2ge o\u00f9 l\u2019enfant prenait de l\u2019autonomie et entrait en opposition, explique Laurence Ossipow, anthropologue et professeure \u00e0 la Haute \u00e9cole de travail social Gen\u00e8ve \u2013 HETS-GE.<\/p>\n<p>Ces recherches indiquent que le refus d\u2019aliments inconnus repr\u00e9senterait un moyen de s\u2019affirmer par rapport aux parents, mais aussi de g\u00e9rer les angoisses que suscitent tous les nouveaux apprentissages qui interviennent \u00e0 cet \u00e2ge.\u00bb Par ailleurs, la n\u00e9ophobie ne concerne pas qu\u2019une p\u00e9riode de l\u2019enfance, mais l\u2019\u00eatre humain dans sa globalit\u00e9. Laurence Ossipow cite notamment les travaux de l\u2019anthropologue Claude Fischler, qui d\u00e9finit la tension entre la peur de consommer ce qu\u2019on ne conna\u00eet pas \u2013 la n\u00e9ophobie \u2013 et le d\u00e9sir d\u2019essayer ce qui est nouveau \u2013 la n\u00e9ophilie \u2013 comme un paradoxe, constitutif de notre condition humaine d\u2019omnivore.<\/p>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignnone size-full wp-image-7462\" src=\"https:\/\/largeur.com\/wp-content\/uploads\/2018\/05\/ImageJour_010518.jpg\" alt=\"\" width=\"468\" height=\"311\" srcset=\"https:\/\/largeur.com\/wp-content\/uploads\/2018\/05\/ImageJour_010518.jpg 468w, https:\/\/largeur.com\/wp-content\/uploads\/2018\/05\/ImageJour_010518-300x199.jpg 300w, https:\/\/largeur.com\/wp-content\/uploads\/2018\/05\/ImageJour_010518-272x182.jpg 272w\" sizes=\"auto, (max-width: 468px) 100vw, 468px\" \/><\/p>\n<p>Etre omnivore pr\u00e9sente en effet des avantages, notamment celui de ne pas d\u00e9pendre d\u2019un seul type de nourriture. Mais cela induit la difficult\u00e9 de devoir distinguer les bons des mauvais aliments. Des recherches montrent que la n\u00e9ophobie alimentaire a des racines phylog\u00e9n\u00e9tiques: \u00e0 l\u2019\u00e9poque de la pr\u00e9histoire, refuser la nourriture lorsqu\u2019on \u00e9tait incapable de discerner les aliments sains des toxiques constituait un facteur de survie. Par rapport \u00e0 l\u2019enfant n\u00e9ophobe, Claude Fischler dans Manger. Mode d\u2019emploi?, ajoute qu\u2019\u00abun chiffre montre les avantages de cette discrimination alimentaire: c\u2019est entre 2 et 3 ans qu\u2019il y a le plus d\u2019accidents domestiques li\u00e9s \u00e0 l\u2019ingestion d\u2019un produit toxique.\u00bb<\/p>\n<p>Reste que certains parents se sentent perdus face \u00e0 leur enfant soudainement \u00abchipoteur\u00bb. \u00abD\u2019un point de vue nutritionnel, il est rarissime que la n\u00e9ophobie entra\u00eene des carences, rel\u00e8ve Sophie Bucher Della Torre, di\u00e9t\u00e9ticienne dipl\u00f4m\u00e9e et adjointe scientifique \u00e0 la Haute \u00e9cole de sant\u00e9 Gen\u00e8ve \u2013 HedS-GE. Mais elle s\u2019accompagne d\u2019une r\u00e9duction drastique de la vari\u00e9t\u00e9 alimentaire. Or, on sait aussi que la n\u00e9ophobie est un trait de personnalit\u00e9. Les personnes les plus n\u00e9ophobes ont tendance \u00e0 le rester.\u00bb<\/p>\n<p>De fait, les sp\u00e9cialistes estiment qu\u2019il vaut la peine d\u2019essayer de faire d\u00e9passer cette phase aux enfants, \u00abdans la perspective d\u2019une vari\u00e9t\u00e9 alimentaire \u00e0 long terme\u00bb, souligne la di\u00e9t\u00e9ticienne. Loin du \u00abdressage\u00bb qui pr\u00e9valait autrefois, il existe actuellement un consensus g\u00e9n\u00e9ral parmi les p\u00e9diatres pour des strat\u00e9gies p\u00e9dagogiques. \u00abProposer 5 a\u0300 10 fois l\u2019aliment probl\u00e9matique permet en g\u00e9n\u00e9ral de transformer le rejet initial en acceptation, explique Sophie Bucher Della Torre. Les enfants sont aussi plus enclins \u00e0 go\u00fbter ce qu\u2019ils ont cuisin\u00e9. Enfin, il y a le cadre g\u00e9n\u00e9ral. Il doit \u00eatre encourageant et fixer certaines r\u00e8gles, comme celle de favoriser les repas ensemble \u00e0 table. Mais surtout, il faut que les parents donnent l\u2019exemple.\u00bb<\/p>\n<p>Bref, patience et pers\u00e9v\u00e9rance sont de mise. Sans oublier les erreurs \u00e0 ne pas commettre, comme le d\u00e9taille la di\u00e9t\u00e9ticienne: \u00abPousser un enfant a\u0300 manger des aliments \u2018bons pour lui\u2019, lui promettre un dessert s\u2019il mange ses l\u00e9gumes ou le forcer a\u0300 finir son assiette sont autant d\u2019attitudes \u00e0 \u00e9viter.\u00bb Marguerite Dunitz-Scheer, p\u00e9diatre sp\u00e9cialis\u00e9e dans les troubles du comportement alimentaire et directrice adjointe de la Division psychosomatique \u00e0 la Clinique universitaire pour enfants et adolescents de Graz, en Autriche, va encore plus loin: \u00abLes parents devraient moins intervenir dans l\u2019alimentation de leur enfant. Manger est un acte naturel. Il n\u2019y a pas \u00e0 f\u00e9liciter les enfants quand ils mangent bien, ni \u00e0 les pousser \u00e0 manger ceci ou cela. C\u2019est inutile, agressant, et cela p\u00e8se sur la relation.\u00bb<\/p>\n<p>_______<\/p>\n<p><strong>Le rejet des nouvelles musiques<\/strong><\/p>\n<p>La peur de la nouveaut\u00e9 ne concerne pas seulement le domaine alimentaire. En musique, par exemple, de nombreuses pi\u00e8ces ont d\u2019abord \u00e9t\u00e9 rejet\u00e9es par le public, \u00e0 cause de leur caract\u00e8re trop moderne ou simplement diff\u00e9rent de ce les gens avaient l\u2019habitude d\u2019\u00e9couter.<\/p>\n<p>Les premi\u00e8res repr\u00e9sentations du Sacre du printemps d\u2019Igor Stravinski (1913) avaient par exemple fait scandale. L\u2019\u0153uvre d\u00e9routait les spectateurs avec une nouvelle conception de la musique comprenant des rythmes r\u00e9p\u00e9titifs, des sons nouveaux et une chor\u00e9graphie audacieuse. Pourtant, le Sacre ne choque plus aujourd\u2019hui. Il fait m\u00eame partie int\u00e9grante de notre culture musicale. Igor Stravinski n\u2019est de loin pas le seul \u00e0 avoir subi les critiques: des compositeurs tels que Bach ou Mozart n\u2019ont jamais \u00e9t\u00e9 c\u00e9l\u00e9br\u00e9s comme des g\u00e9nies de leur vivant. Bach, trop novateur? \u00abDans une p\u00e9riode o\u00f9 l\u2019op\u00e9ra bouffe (op\u00e9ra \u00e0 sujet comique) triomphait en Italie, les \u0153uvres de Bach semblaient aller \u00e0 contre-courant, explique Nancy Rieben, musicologue et charg\u00e9e d\u2019enseignement \u00e0 l\u2019Universit\u00e9 de Gen\u00e8ve. La valeur de ses compositions pour clavier n\u2019a \u00e9t\u00e9 reconnue qu\u2019apr\u00e8s sa mort, lorsque qu\u2019on a red\u00e9couvert sa musique.\u00bb<\/p>\n<p>Les nouveaux artistes et les nouveaux styles de musique que l\u2019on a d\u2019abord vivement critiqu\u00e9s avant de les acclamer ne se cantonnent d\u2019ailleurs pas seulement \u00e0 la musique classique\u2026<\/p>\n<p>Il suffit de se rappeler les premi\u00e8res chansons et d\u00e9hanchements suggestifs d\u2019Elvis Presley ou les premi\u00e8res m\u00e9lodies rock-punk des Sex Pistols. Pour Philippe Alb\u00e9ra, professeur d\u2019histoire de la musique \u00e0 la Haute Ecole de Musique de Gen\u00e8ve \u2013 HEM-GE, le rejet de la nouveaut\u00e9 musicale s\u2019expliquerait par la nature m\u00eame du son: \u00abLa musique est sans doute l\u2019art le plus puissant physiologiquement. Si les sons sont proches, tendus, cela provoque des effets corporels et psychiques imm\u00e9diats.\u00bb Et lors d\u2019un concert, impossible de \u2018fermer ses oreilles\u2019. Pour toute nouvelle forme de musique, une acculturation se r\u00e9v\u00e8le n\u00e9cessaire: \u00abIl faut savoir entendre la musique nouvelle, en comprendre le sens, souligne le professeur. On donne ainsi une coh\u00e9rence aux sons pour les appr\u00e9cier.\u00bb<\/p>\n<p>________<\/p>\n<p><strong>Des r\u00e9sistances sociales \u00e0 la nouveaut\u00e9<\/strong><\/p>\n<p>Qui dicte les nouvelles mani\u00e8res de vivre? La soci\u00e9t\u00e9 se transforme constamment. Des formes de r\u00e9sistances \u00e0 cette \u00e9volution sont n\u00e9es \u00e0 travers le temps. \u00abPlusieurs th\u00e9ories expliquent le changement de soci\u00e9t\u00e9 et la r\u00e9sistance \u00e0 la nouveaut\u00e9 observ\u00e9e dans certaines couches de la population, indique Christophe Delay, sociologue et adjoint scientifique \u00e0 la Haute \u00e9cole de travail social de Gen\u00e8ve \u2013 HETS-GE. Des sociologues tels que Norbert Elias affirment que les classes dominantes sont celles qui accueillent le plus favorablement la nouveaut\u00e9. Elles proposent \u00e0 travers diff\u00e9rentes \u00e9poques \u00e9galement de nouvelles mani\u00e8res de manger, de nouvelles technologies, de nouveaux mod\u00e8les \u00e9ducatifs \u2013 comme ne pas taper les enfants, mais les \u00e9couter davantage, introduire de nouvelles normes d\u2019hygi\u00e8ne\u2026 \u2013 et les diffusent aux autres couches de la soci\u00e9t\u00e9.\u00bb<\/p>\n<p>Le processus d\u2019adoption de la nouveaut\u00e9 s\u2019observe de mani\u00e8re g\u00e9n\u00e9rale comme allant du haut vers le bas. Mais pourquoi les classes inf\u00e9rieures r\u00e9sisteraient-elle plus aux nouvelles valeurs? \u00abCette difficult\u00e9 \u00e0 s\u2019adapter \u00e0 la nouveaut\u00e9 ne cache pas seulement une r\u00e9sistance psychologique de la part des membres des classes populaires, analyse Christophe Delay. D\u2019une part il peut y avoir la peur de mettre en p\u00e9ril la coh\u00e9rence interne d\u2019un fonctionnement familial, et d\u2019autre part une impossibilit\u00e9 mat\u00e9rielle de s\u2019adapter aux nouvelles normes ou \u00e0 de nouveaux produits.\u00bb Le souhait de distinction de la part des classes sup\u00e9rieures face aux classes dites populaires intervient \u00e9galement dans ce mouvement et m\u00e8ne les premi\u00e8res \u00e0 toujours rechercher du nouveau d\u00e8s que l\u2019ancien a \u00e9t\u00e9 absorb\u00e9 par les autres.<\/p>\n<p>Mais parfois, la nouveaut\u00e9 suit aussi un mouvement du bas vers le haut. \u00abLes exemples de nouvelles pratiques qui \u00e9manent des classes populaires existent aussi\u00bb, indique Pierre Escofet, sociologue et collaborateur scientifique \u00e0 l\u2019Universit\u00e9 de Gen\u00e8ve. Elles concernant des domaines particuli\u00e8rement cr\u00e9atifs comme les arts ou la mode. \u00abLa musique rap, la mode vestimentaire \u2018punk\u2019 ou les arts martiaux repr\u00e9sentent autant d\u2019exemples de nouveaut\u00e9s provenant de population marginales, poursuit le sociologue. Ils se sont ensuite largement diffus\u00e9s dans la population.\u00bb<\/p>\n<p>_______<\/p>\n<p>Collaboration: C\u00e9line Bilardo<\/p>\n<p>_______<\/p>\n<p>Une version de cet article est parue dans la revue H\u00e9misph\u00e8res (no 9)<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>La n\u00e9ophobie est un comportement inn\u00e9 chez les b\u00e9b\u00e9s, en particulier dans le domaine de l\u2019alimentation. 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