



{"id":599,"date":"2001-01-02T00:00:00","date_gmt":"2001-01-01T23:00:00","guid":{"rendered":"http:\/\/www.largeur.com\/?p=599"},"modified":"-0001-11-30T00:00:00","modified_gmt":"-0001-11-29T22:00:00","slug":"klemperer (iii)","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/largeur.com\/?p=599","title":{"rendered":"Un homme ordinaire dans un si\u00e8cle extraordinaire"},"content":{"rendered":"<p>Premier volet:<br \/>\n<b>\u00abJ\u2019ai \u00e9t\u00e9 captiv\u00e9 par le \u00abJournal\u00bb de Klemperer\u00bb.<\/b> A lire <a href=http:\/\/largeur.com\/expArt.asp?artID=549>ici<\/a>.<\/p>\n<p>Deuxi\u00e8me volet:<br \/>\n<b>L\u2019antis\u00e9mitisme v\u00e9cu au quotidien.<\/b> A lire <a href=http:\/\/largeur.com\/expArt.asp?artID=552>ici<\/a>.<\/p>\n<p><center><img src=images\/large030101art1.jpg><\/center><\/p>\n<p>Le 8 avril 1944, la guerre n\u2019en finit pas, le nazisme dure depuis douze longues ann\u00e9es, Victor Klemperer \u00e9crit: \u00abCe ne sont pas les grandes choses qui importent, mais la tyrannie au jour le jour que l\u2019on va oublier. Mille piq\u00fbres de moustiques sont pires qu\u2019un coup sur la t\u00eate. J\u2019observe, je note les piq\u00fbres de moustiques.\u00bb<\/p>\n<p>Moustique parmi les moustiques, voil\u00e0 la condition \u00e0 laquelle un esprit intelligent et cultiv\u00e9 est r\u00e9duit en plein milieu du XXe si\u00e8cle. Jamais, au fil de ces ann\u00e9es interminables de vexations et de tortures quotidiennes, Klemperer ne se d\u00e9partit de cette humilit\u00e9.<\/p>\n<p>Il pousse l\u2019honn\u00eatet\u00e9 jusqu\u2019\u00e0 ne rien cacher des petites faiblesse qui font la vie de tous les jours. Comme la quasi-totalit\u00e9 des universitaires allemands de sa g\u00e9n\u00e9ration (et probablement aussi des suivantes!), notre homme est tr\u00e8s sensible aux titres. Quand, d\u00e9but 1942, plus mort que vif, il p\u00e8le la neige dans les rues de Dresde et que quelqu\u2019un lui adresse la parole en lui donnant du \u00abHerr Professor\u00bb, il en est tout ragaillardi, comme si, oubliant la faim qui le taraude, il venait de manger un succulent et juteux r\u00f4ti. <\/p>\n<p>Il se comporte aussi comme un homme normal, d\u2019une ordinarit\u00e9 tout \u00e0 fait banale, quand, le 27 f\u00e9vrier 1943, il \u00e9crit: \u00abIl n\u2019est plus possible maintenant qu\u2019un seul Juif revienne vivant de Pologne. On les tuera avant de vider le camp. On raconte d\u2019ailleurs depuis longtemps que nombre d\u2019\u00e9vacu\u00e9s n\u2019arrivent m\u00eame pas vivants en Pologne. On dit qu\u2019ils sont gaz\u00e9s dans des wagons \u00e0 bestiaux pendant le transport, que le wagon s\u2019arr\u00eate pendant le trajet pr\u00e8s des fosses communes creus\u00e9es \u00e0 l\u2019avance. Je suis tr\u00e8s mauvais, j\u2019ai moins piti\u00e9 pour Caroli (un d\u00e9port\u00e9, ndlr) que peur d\u2019un sort semblable.\u00bb Comment ne pas avoir peur en une telle circonstance? <\/p>\n<p>Et que dire de cette r\u00e9action not\u00e9e le 27 janvier 1944 lorsque le journal local lui apprend la fortune d\u2019un de ses coll\u00e8gues: \u00abJ\u2019ai \u00e9t\u00e9 \u00e9branl\u00e9 hier matin par un entrefilet de la Dresdener Zeitung. Neubert, cette m\u00e9diocrit\u00e9 la plus parfaite parmi les romanistes de ma g\u00e9n\u00e9ration, un ma\u00eetre d\u2019\u00e9cole sans la moindre pens\u00e9e personnelle, vient d\u2019\u00eatre nomm\u00e9 professeur titulaire \u00e0 la chaire de litt\u00e9rature romane de Berlin. Quelle doit \u00eatre la qualit\u00e9 de ses convictions nazies, combien doivent-elles avoir \u00e9t\u00e9 prouv\u00e9es et r\u00e9it\u00e9r\u00e9es, \u00e0 la diff\u00e9rence de ses travaux d\u2019histoire litt\u00e9raire! Quel contraste v\u00e9ritablement moyen\u00e2geux entre son \u00e9l\u00e9vation et mon humiliation.\u00bb<\/p>\n<p>Klemperer travaille alors comme man\u0153uvre dans une usine de carton. Il a 63 ans. On pourrait croire (lui-m\u00eame en \u00e9tait intimement convaincu, m\u00eame s\u2019il \u00e9tait soutenu par une impressionnante envie de vivre) que son existence va s\u2019achever au milieu des ruines de ce IIIe Reich dont il ne cesse aussi d\u2019observer l\u2019\u00e9volution linguistique, \u00e9volution dont il rend compte dans un livre, \u00abLTI. La langue du IIIe Reich\u00bb (Albin Michel, 1996), disponible en livre de poche. <\/p>\n<p>Or il n\u2019en sera rien: Klemperer va compter parmi les quelques dizaines de Juifs dresdois qui survivront. Il va m\u00eame d\u00e9cider de rester dans sa ville apr\u00e8s la fin de la guerre, lorsque les Sovi\u00e9tiques commencent \u00e0 s\u2019y installer comme chez eux. Et en d\u00e9cembre 1945, alors que la dictature revient et qu\u2019il n\u2019est pas possible de travailler sans appartenir \u00e0 un parti, il va m\u00eame s\u2019inscrire au Parti communiste. <\/p>\n<p>Pendant toute la guerre, Klemperer s\u2019est montr\u00e9 (il l\u2019a \u00e9crit sans se cacher \u00e0 plusieurs reprises) autant anticommuniste qu\u2019antinazi et antisioniste. <\/p>\n<p>Pour lui, d\u00e9mocrate lib\u00e9ral allemand, toutes ces id\u00e9ologies m\u00e9ritaient la m\u00eame poubelle. <\/p>\n<p>Qu\u2019est-ce qui peut donc le pousser dans les bras du PC? Je pense qu\u2019il y a en premier lieu l\u2019envie de finir sa carri\u00e8re et de recueillir les fruits d\u2019un travail de longue haleine dans son domaine, de prendre sa revanche. Klemperer n\u2019\u00e9tait pas sans vanit\u00e9. Par ailleurs, il y avait le ton de l\u2019\u00e9poque, le r\u00f4le impressionnant jou\u00e9 par l\u2019arm\u00e9e sovi\u00e9tique dans la d\u00e9faite des nazis, l\u2019antifascisme militant et tr\u00e8s r\u00e9pandu. De plus, il le dit lui-m\u00eame, il tenait les communistes pour la seule force capable de faire rendre gorge aux nazillons de tous poils qui l\u2019avaient harcel\u00e9 pendant 13 ans. <\/p>\n<p>Mais, paradoxe des paradoxes d\u2019un si\u00e8cle extraordinaire, il a fallu que le gestapiste dresdois qui le pers\u00e9cuta pendant toutes ces ann\u00e9es r\u00e9ussisse apr\u00e8s la guerre une reconversion \u00e0 vrai dire assez banale elle aussi: d\u2019agent de la Gestapo, il devint agent double au service du KGB et du BKB, les services secrets de l\u2019URSS et de la R\u00e9publique f\u00e9d\u00e9rale! <\/p>\n<p>Sous la R\u00e9publique d\u00e9mocratique, Klemperer (qui mourut en 1960) devint un acad\u00e9micien couvert de lauriers. Mais ce qui m\u2019int\u00e9resserait, ce serait de lire son journal (car il l\u2019a tenu!) pendant le mois de juin 1953, au moment o\u00f9 les ouvriers allemands se sont r\u00e9volt\u00e9s contre les communistes.<\/p>\n<p>&#8212;&#8212;-<br \/>\nLe \u00abJournal\u00bb de Victor Klemperer est publi\u00e9 aux Editions du Seuil. <\/p>\n<p>Vol. I : \u00abMes soldats de papier\u00bb, Journal 1933-1941, traduit de l&rsquo;allemand par Ghislain Riccardi, 792 pages. <\/p>\n<p>Vol. II : \u00abJe veux t\u00e9moigner jusqu&rsquo;au bout\u00bb, Journal 1942-1945, traduit de l&rsquo;allemand par Ghislain Riccardi, Mich\u00e8le Kiintz-Tailleur et Jean Tailleur, 1055 pages. <\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Le \u00abJournal\u00bb de Victor Klemperer, publi\u00e9 r\u00e9cemment en fran\u00e7ais, est un document d\u2019une intensit\u00e9 inou\u00efe. Troisi\u00e8me et dernier volet du compte rendu de G\u00e9rard Delaloye.<\/p>\n","protected":false},"author":26,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[5],"tags":[],"class_list":["post-599","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-latitude","latitude"],"aioseo_notices":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/599","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/26"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=599"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/599\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=599"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=599"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=599"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}