



{"id":578,"date":"2000-12-05T00:00:00","date_gmt":"2000-12-04T23:00:00","guid":{"rendered":"http:\/\/www.largeur.com\/?p=578"},"modified":"-0001-11-30T00:00:00","modified_gmt":"-0001-11-29T22:00:00","slug":"theatre","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/largeur.com\/?p=578","title":{"rendered":"En conversation avec les Deschamps (et Marthaler)"},"content":{"rendered":"<p>Les t\u00e9l\u00e9spectateurs de Canal Plus les connaissent sous le nom de Deschiens, mais oublions un instant ces fameux sketches vid\u00e9o et concentrons-nous sur la troupe qui les a invent\u00e9s.<\/p>\n<p>Cette compagnie, fond\u00e9e par J\u00e9r\u00f4me Deschamps et Macha Make\u00efeff, en couple \u00e0 la ville comme \u00e0 la sc\u00e8ne, s\u2019appelle d\u00e9sormais Deschamps &#038; Deschamps. Monsieur met en sc\u00e8ne et joue souvent, Madame signe les costumes, tous deux signent les spectacles qu\u2019ils concoctent dans un atelier-cuisine du XIIe arrondissement de Paris.<\/p>\n<p>Leur derni\u00e8re cr\u00e9ation s\u2019intitule \u00abLes Pensionnaires\u00bb. Avant de la montrer un seul soir en Suisse romande (jeudi 7 d\u00e9cembre \u00e0 Monthey), ils l\u2019ont jou\u00e9e trois fois \u00e0 Zurich, invit\u00e9s par le directeur du Schauspielhaus Christoph Marthaler. <\/p>\n<p>On retrouve dans cette production cr\u00e9\u00e9e en 1999 \u00e0 Rennes tous les ingr\u00e9dients qui font la patte Deschamps. Soit l\u2019humour grin\u00e7ant, la po\u00e9sie \u00e9mouvante de la chanson populaire, la gr\u00e2ce enfantine de Yolande Moreau, la voix a\u00e9rienne de Jean-Marc Bihour \u00e9ternel extra-terrestre, les bougonnements inachev\u00e9s d\u2019Olivier Saladin. Ainsi que les meubles en formica, les chemises orange en nylon, les cacophonies de bidons et vaisselles renvers\u00e9s.<\/p>\n<p>Mais en m\u00eame temps, on d\u00e9couvre avec stupeur un univers qui n\u2019a jamais \u00e9t\u00e9 aussi dur, o\u00f9 la cruaut\u00e9 des relations et des destins laisse bien peu de place au rire \u2013 m\u00eame grin\u00e7ant, m\u00eame jaune. <\/p>\n<p>Le lieu de l\u2019action se situe entre le r\u00e9fectoire, la salle des f\u00eates, le vestiaire de douche, l\u2019hospice, l\u2019asile, le centre de r\u00e9tention. En tous cas, \u00abla vie n\u2019y est pas aimable\u00bb, comme l\u2019\u00e9crit Macha Make\u00efeff dans son \u00abInventaire d\u2019un spectacle, Les Pensionnaires\u00bb (aux \u00e9ditions Actes Sud). Et ce qui s\u2019y passe est rarement dr\u00f4le, parfois \u00e0 la limite du supportable tant est pouss\u00e9 loin le d\u00e9montage de la m\u00e9canique du sadisme ordinaire, de l\u2019exclusion du plus faible, et mise en suspension b\u00e9ante la passivit\u00e9 effarante face au malheur de l\u2019autre.<\/p>\n<p>Install\u00e9s avec leur troupe au Schiffbau, le nouveau Centre culturel tr\u00e8s high-tech du Schauspielhaus, Macha Make\u00efeff et J\u00e9r\u00f4me Deschamps disent pourquoi ils en sont arriv\u00e9s \u00e0 ce spectacle si politique et parlent de leur cousinage si \u00e9vident avec Marthaler. <\/p>\n<p><b>Largeur.com<\/b>: Depuis vos premiers spectacles jusqu\u2019\u00e0 aujourd\u2019hui, citons \u00abC\u2019est dimanche\u00bb, \u00abC\u2019est magnifique\u00bb, \u00abLes Pieds dans l\u2019eau\u00bb, vous restez fid\u00e8le \u00e0 la m\u00eame esth\u00e9tique et aux m\u00eames acteurs. Vous ne vous laissez en rien contaminer par les nouveaux m\u00e9dias. Votre esth\u00e9tique est-elle une r\u00e9sistance aux modes?<\/p>\n<p><b>Macha Make\u00efeff<\/b>: C\u2019est vrai que notre esth\u00e9tique est une r\u00e9sistance. Ce qui m\u2019int\u00e9resse, c\u2019est le rebut, le rebut qui \u00e9volue doucement, naturellement. Je ne veux surtout pas faire r\u00e9tro. Mais je veux montrer ce qui est d\u00e9laiss\u00e9, mis de c\u00f4t\u00e9 dans la m\u00e9canique de consommation, ce qui \u00e9merge du circuit. L\u2019univers on-line, les journaux qu\u2019on y trouve, ce n\u2019est pas intimidant, nous sommes d\u2019ailleurs en train de constituer notre site web. Mais, d\u2019un point de vue artistique, ce qui m\u2019int\u00e9resse, ce sont tous ces ordinateurs abandonn\u00e9s, devenus poussi\u00e9reux, sales, morts. Qu\u2019est-ce qu\u2019on en fera? Des aquariums? Peut-\u00eatre qu\u2019un jour, j\u2019en mettrai sur sc\u00e8ne. <\/p>\n<p><b>Largeur.com<\/b>: Tous les deux, vous avez d\u00e9clar\u00e9 que \u00abLes Pensionnaires\u00bb sont nourris de souvenirs traumatisants de votre enfance, de ces moments o\u00f9 l\u2019autorit\u00e9 devient insupportable. Diriez-vous que vous avez ainsi cr\u00e9\u00e9 votre spectacle le plus autobiographique?<\/p>\n<p><b>Macha Make\u00efeff<\/b>: Sans doute, c\u2019est le spectacle o\u00f9 la part autobiographique est la plus lisible. Mais nous renvoyons toujours \u00e0 des choses que nous avons v\u00e9cues, ou que nous vivrons. Dans \u00abLes Pensionnaires\u00bb, nous montrons un lieu o\u00f9 l\u2019on \u00e9choue, dans les deux sens du terme. Au sens du bateau qui s\u2019est \u00e9chou\u00e9 et au sens de l\u2019\u00e9chec. C\u2019est un lieu o\u00f9 l\u2019on se retrouve tout \u00e0 coup parce qu\u2019on est devenu trop faible ou trop vieux, ou parce qu\u2019on a \u00e9t\u00e9 bris\u00e9 par un chagrin d\u2019amour. C\u2019est un lieu paradoxal. Il est terrible, parce qu\u2019on doit ob\u00e9ir, parce qu\u2019on d\u00e9pend de gens qui veulent faire notre bonheur malgr\u00e9 nous. Comme les r\u00e9gimes totalitaires voulaient faire le bonheur du peuple malgr\u00e9 lui. L\u00e0, on est deux secondes avant la dictature. Mais, en m\u00eame temps, chacun a sa place, chacun a sa chaise. Le spectacle est politique sans \u00eatre manich\u00e9en, ce n\u2019est pas un plaidoyer contre la collectivit\u00e9. Il est une r\u00e9sistance face \u00e0 la volont\u00e9 hygi\u00e9niste de faire le bonheur de l\u2019autre. Nos personnages, eux, r\u00e9sistent en chantant, en dansant, en r\u00eavant: ce sont les formes ultimes de transgression qu\u2019aucun syst\u00e8me ne peut contr\u00f4ler. Montrer cela, c\u2019est rendre hommage \u00e0 l\u2019humain.<\/p>\n<p><b>Largeur.com<\/b>: Vous dites \u00eatre partis d\u2019une grande col\u00e8re \u00e9prouv\u00e9e contre l\u2019autorit\u00e9, autorit\u00e9 qui commence \u00e0 l\u2019\u00e9cole.<\/p>\n<p><b>Macha Make\u00efeff<\/b>: Nous n\u2019allons pas raconter notre vie, mais, ces derniers temps, nous avons \u00e9t\u00e9 amen\u00e9s \u00e0 croiser plusieurs de ces lieux autoritaires, c\u2019\u00e9tait pour nous le moment d\u2019exprimer cette col\u00e8re-l\u00e0. Nous avons lu une fois une annonce concernant une maison de retraite situ\u00e9e dans le Sud de la France, splendide, dans une pin\u00e8de. A la fin de l\u2019annonce, il \u00e9tait pr\u00e9cis\u00e9 qu\u2019un syst\u00e8me anti-fugue \u00e9tait pr\u00e9vu. C\u2019est terrifiant. Dans tout rapport \u00e0 l\u2019autre, il y a de la terreur et de l\u2019effroi. Je ne d\u00e9col\u00e8re pas d\u2019une chose: que dans toute notre vie, depuis la cr\u00e8che, nous soyons divis\u00e9s en classes d\u2019\u00e2ge. C\u2019est une violence terrible, uniquement motiv\u00e9e par une date de naissance. Toute forme de tri humain est terrifiante.<\/p>\n<p>(A ce moment de la discussion arrive Christoph Marthaler). <\/p>\n<p><b>Largeur.com<\/b>: Comment avez-vous d\u00e9couvert les Deschamps?<\/p>\n<p><b>Christoph Marthaler<\/b>: Lorsqu\u2019ils ont jou\u00e9 \u00abLapin Chasseur\u00bb au Z\u00fcrcher Theater Spektakel. C\u2019\u00e9tait vraiment tr\u00e8s, tr\u00e8s bien. Depuis, nous sommes devenus amis. On se voit au carnaval de B\u00e2le, \u00e0 Paris.<\/p>\n<p><b>J\u00e9r\u00f4me Deschamps<\/b>: Un jour, j\u2019ai vu dans un journal une photo d\u2019un spectacle de Marthaler. J\u2019ai vraiment cru voir la photo de l\u2019un de mes spectacles. Il y a un cousinage \u00e9vident. Lorsque j\u2019ai rencontr\u00e9 Marthaler la premi\u00e8re fois, je n\u2019avais rien vu de lui. Mais on s\u2019est rendu compte qu\u2019on parle exactement de la m\u00eame fa\u00e7on du th\u00e9\u00e2tre. En France, on s\u2019est longtemps sentis isol\u00e9s, m\u00eame esth\u00e9tiquement. Avec Marthaler, nous avons une vraie affinit\u00e9 artistique. C\u2019est tr\u00e8s rare.<\/p>\n<p><b>Largeur.com<\/b>: Comment trouvez-vous le Schiffbau?<\/p>\n<p><b>Macha Make\u00efeff<\/b>: L\u2019atmosph\u00e8re, les mat\u00e9riaux utilis\u00e9s sont magnifiques. C\u2019est une v\u00e9ritable fabrique \u00e0 spectacles, j\u2019aime cela. Il y a \u00e0 la fois de l\u2019\u00e9l\u00e9gance et une tr\u00e8s grande brutalit\u00e9, quelque chose de sophistiqu\u00e9 et de tr\u00e8s affirm\u00e9. C\u2019est tr\u00e8s zurichois. Le seul autre endroit o\u00f9 l\u2019on pourrait trouver cela est New York.<\/p>\n<p><b>Largeur.com<\/b>: Quel sera le th\u00e8me de votre prochain spectacle?<\/p>\n<p><b>J\u00e9r\u00f4me Deschamps<\/b>: Il s\u2019intitulera \u00abLa Cour des grands\u00bb, nous le cr\u00e9erons \u00e0 Rennes, en mai prochain. Il montrera comment on nous pousse \u00e0 nous entra\u00eener, psychiquement et physiquement, \u00e0 devenir excellents. Pour \u00e9craser l\u2019autre. Pour \u00eatre conditionn\u00e9 \u00e0 la mentalit\u00e9 start-up. Mais, apr\u00e8s l\u2019effort, il y a l\u2019abattement: avec la seule id\u00e9e d\u2019effort, on va droit dans le mur.<\/p>\n<p>&#8212;&#8212;-<br \/>\n\u00abLes Pensionnaires\u00bb, par la Compagnie Deschamps &#038; Deschamps, Th\u00e9\u00e2tre du Crochetan \u00e0 Monthey, le 7 d\u00e9cembre. R\u00e9servation Billetel.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Jeudi, les cr\u00e9ateurs des Deschiens seront \u00e0 Monthey pour pr\u00e9senter leur derni\u00e8re cr\u00e9ation, qui est aussi la plus radicale. Ils partent en guerre contre les divisions en classes d\u2019\u00e2ge.<\/p>\n","protected":false},"author":6209,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[3],"tags":[],"class_list":["post-578","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-pop-culture","pop-culture"],"aioseo_notices":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/578","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/6209"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=578"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/578\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=578"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=578"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=578"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}