



{"id":561,"date":"2000-11-15T00:00:00","date_gmt":"2000-11-14T23:00:00","guid":{"rendered":"http:\/\/www.largeur.com\/?p=561"},"modified":"-0001-11-30T00:00:00","modified_gmt":"-0001-11-29T22:00:00","slug":"reportage","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/largeur.com\/?p=561","title":{"rendered":"Dans Moscou o\u00f9 n\u2019importe qui est po\u00e8te"},"content":{"rendered":"<p>Volodia exerce la tr\u00e8s diffuse profession de collaborateur personnel d\u2019un d\u00e9put\u00e9 de la douma moscovite \u2013 le parlement de la capitale -, ce qui consiste en gros \u00e0 se trouver partout o\u00f9 il faut au bon moment, avec toujours des tonnes de projets m\u00e9galomanes dans la musette, et pas un sou en poche pour les r\u00e9aliser. Ce soir-l\u00e0 Volodia est en visite chez des amis, qui habitent un petit deux pi\u00e8ces en banlieue.<\/p>\n<p>Il souffle, la nuit est d\u00e9j\u00e0 tomb\u00e9e et pourtant cinq personnes s\u2019agglutinent sur le minuscule balcon. Pour fumer.<\/p>\n<p>Devant ses amis Volodia sort son agenda, fouille, cherche, tourne les pages avant de s\u2019\u00e9crier: \u00abVoil\u00e0, j\u2019ai trouv\u00e9\u00bb et commence une psalmodie saccad\u00e9e. On l\u2019\u00e9coute sans un mot, les yeux perdus dans le vague, malgr\u00e9 le vent qui glace les os.<\/p>\n<p>Ce n\u2019est pas son emploi du temps que Volodia \u00e9num\u00e8re, ni la liste de ses derni\u00e8res conqu\u00eates. Non, tout simplement il r\u00e9cite un po\u00e8me, son dernier po\u00e8me. Il en \u00e9crit un par jour, il est po\u00e8te, comme des milliers et des milliers d\u2019autres russes. <\/p>\n<p>Sa femme qui s\u2019occupe d\u2019un \u00e9levage de barzo\u00ef, se pr\u00e9sente toujours d\u2019abord comme po\u00e9tesse et non comme dresseuse de chiens. Cette pratique effr\u00e9n\u00e9e de la rime, tous les po\u00e8tes russes vous le diront, tire sa source dans les malheurs qui se sont abattus sur les gens de ce pays au 20\u00e8me si\u00e8cle: \u00abQui n\u2019a pas perdu tragiquement un p\u00e8re, un fr\u00e8re, une femme, une s\u0153ur? explique Volodia. Il est important de pouvoir rendre publique sa douleur, simplement pour pouvoir continuer \u00e0 vivre, et c\u2019\u00e9tait impossible dans la soci\u00e9t\u00e9 communiste. La po\u00e9sie a donc servi d\u2019exutoire.\u00bb <\/p>\n<p>Avec, \u00e0 la fin des ann\u00e9es 50, l\u2019\u00e9mergence d\u2019un sous-genre qui allait devenir majeur: les chansons de bardes. L\u00e0 aussi, difficile de trouver un russe qui ne poss\u00e8de pas une guitare, interpr\u00e9tant ses propres rengaines ou celles des bardes les plus fameux \u2013 les Galitch, Okoudjava, Vissotski, Vyborg, Dolski, Dolina et tant d\u2019autres -, consid\u00e9r\u00e9s comme des po\u00e8tes \u00e0 part enti\u00e8re. Et c\u2019est en pleine nature souvent, en for\u00eat, qu\u2019on se r\u00e9cite ou se chante parmi ses douleurs. <\/p>\n<p>Volodia raconte que dans les ann\u00e9es 60, certaines professions favorisaient particuli\u00e8rement la tenue d\u2019\u00abexcursions po\u00e9tiques\u00bb: les g\u00e9ologues et les arch\u00e9ologues, par exemple, profitaient de leurs exp\u00e9ditions de plusieurs mois dans la Russie profonde pour engager comme assistants la plupart de leurs amis: \u00abOn partait tous avec nos guitares sur le dos, et c\u2019\u00e9tait une occasion unique d\u2019\u00e9chapper \u00e0 la grisaille et \u00e0 la routine de la vie citadine socialiste\u00bb se souvient Volodia. <\/p>\n<p>On \u00e9crit sur tout et sur rien, m\u00eame si, reconna\u00eet Volodia, \u00able 90% de la production s\u2019av\u00e8re d\u2019ordre lyrique\u00bb. Ce qui n\u2019emp\u00eache pas chacun d\u2019exercer sa muse \u00e0 chaud. Notre rimailleur comme tant d\u2019autres, n\u2019a pas h\u00e9sit\u00e9 par exemple \u00e0 \u00e9voquer dans ses strophes le drame du Koursk: <\/p>\n<p>\u00abL\u2019eau \u2013 pas de pierre et pas de chemin dans sa profondeur, rien que l\u2019obscurit\u00e9 et le silence \/ tous les soucis et tous les doutes dans l\u2019ab\u00eeme sont suspendus au bout d\u2019un r\u00eave \/ et de la ceinture en cuir de cette aide envoy\u00e9e trop tard \/ le calme ne quittera plus les consciences dor\u00e9navant \/ dans le mouvement et le glissement muet de ce d\u00e9sert.\u00bb <\/p>\n<p>Et quand on dit qu\u2019en Russie n\u2019importe qui est po\u00e8te, il s\u2019agit vraiment de n\u2019importe qui. Le \u00abMoscow Times\u00bb \u00e9voquait il y a quelques temps le cas du colonel Vassili Stavitski, qui n\u2019est autre que le directeur des relations publiques du FSB, autrement dit de l\u2019ancien KGB: \u00abLes \u00e9toiles sur nos \u00e9paules sont pour nos femmes et nos fianc\u00e9es \/ les balles dans nos ceintures sont nos croix \u00e0 porter\u00bb, \u00e9crit par exemple Stavitski, auteur d\u2019une dizaine de recueils de po\u00e8mes. <\/p>\n<p>Mais c\u2019est le \u00abRusski Journal\u00bb qui avait r\u00e9v\u00e9l\u00e9 le penchant de l\u2019ancien pr\u00e9sident Eltsine pour le ha\u00efku \u00e0 la russe: \u00abLa neige recouvre la cabane jusqu\u2019au toit, la temp\u00eate g\u00e9mit, le bois craque dans le feu. La vapeur sur la soupe, je m\u2019en souviens moins souvent, il me semble que je cherchais une fleur de prunier dans cette vall\u00e9e.\u00bb<\/p>\n<p>Selon Dmitri Kouzmin, un \u00e9diteur sp\u00e9cialis\u00e9, une telle rage \u00e0 pratiquer la po\u00e9sie s\u2019explique \u00abpar le syst\u00e8me d\u2019\u00e9ducation russe: tous les \u00e9coliers entre 5 et 15 ans doivent apprendre par c\u0153ur des kilom\u00e8tres et des kilom\u00e8tres de vers de Pouckhine, Lermontov, Blok, etc, mais en g\u00e9n\u00e9ral personne ne leur explique qu\u2019il s\u2019agit d\u2019un art difficile. Chacun pense qu\u2019il suffit de s\u2019asseoir \u00e0 sa table\u00bb.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Quand avez-vous entendu, pour la derni\u00e8re fois, quelqu\u2019un d\u00e9clamer un po\u00e8me? A Moscou, la chose n\u2019a rien d\u2019exceptionnel. Les Russes rimaillent \u00e0 tort et \u00e0 travers. Explications<\/p>\n","protected":false},"author":6221,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[5],"tags":[],"class_list":["post-561","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-latitude","latitude"],"aioseo_notices":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/561","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/6221"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=561"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/561\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=561"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=561"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=561"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}