



{"id":549,"date":"2000-10-30T00:00:00","date_gmt":"2000-10-29T23:00:00","guid":{"rendered":"http:\/\/www.largeur.com\/?p=549"},"modified":"2021-11-10T17:16:20","modified_gmt":"2021-11-10T16:16:20","slug":"lecture","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/largeur.com\/?p=549","title":{"rendered":"\u00abJ\u2019ai \u00e9t\u00e9 captiv\u00e9 par le \u00abJournal\u00bb de Klemperer\u00bb"},"content":{"rendered":"<p>Je viens de vivre une aventure peu banale, une de ces histoires qui ne vous arrivent que deux ou trois fois dans une vie. J\u2019ai \u00e9t\u00e9 enlev\u00e9, pris en otage par un livre, \u00abcaptiv\u00e9\u00bb au sens fort du terme, celui qui veut que le captif soit priv\u00e9 de sa libert\u00e9 par une force plus puissante que sa propre volont\u00e9. Cela m\u2019est d\u00e9j\u00e0 arriv\u00e9 quand j\u2019avais 13 ou 14 ans et que, cach\u00e9 dans le grenier de ma tante \u00e0 Martigny-Bourg, je lisais \u00abLes Mis\u00e9rables\u00bb. Mon cur\u00e9 m\u2019avait interdit ce livre alors inscrit \u00e0 l\u2019Index de la sainte Eglise apostolique et romaine.<\/p>\n<p>Cela m\u2019est arriv\u00e9 \u00e0 nouveau \u00e0 19 ans quand, jeune instituteur dans le Jura bernois, j\u2019avalais \u00abLes Thibault\u00bb de Roger Martin du Gard: j\u2019\u00e9tais \u00e9tonn\u00e9 en sortant de ma chambre pour aller tenir ma classe \u00e0 l\u2019\u00e9cole de P\u00e9ry de ne pas entendre tonner le canon en-dessous du village.<\/p>\n<p>Deux d\u00e9cennies plus tard, j\u2019ai encore v\u00e9cu une d\u00e9couverte de cette intensit\u00e9 en lisant \u00abVie et Destin\u00bb de Vassili Grossman, somptueux roman fleuve construit autour de la Volga et de la bataille de Stalingrad et, surtout, du choc des deux totalitarismes contemporains, le nazisme et le stalinisme. On ne sort pas indemne d\u2019une telle le\u00e7on d\u2019histoire: quelques ann\u00e9es apr\u00e8s avoir v\u00e9cu le roman, je suis parti \u00e0 Stalingrad (devenue Volgograd en 1961) voir sur place \u00e0 quoi ressemblait cette fameuse steppe, grande d\u00e9voreuse de divisions blind\u00e9es. J\u2019ai vu, cela valait la peine d\u2019\u00eatre vu.<\/p>\n<p>Mais ces \u00e9motions sur fond de guerres et de r\u00e9volutions \u00e9taient romanesques. Ce qui vient de m\u2019arriver rel\u00e8ve du r\u00e9el ou pr\u00e9sente du moins toutes les garanties de la r\u00e9alit\u00e9 imm\u00e9diate puisqu\u2019il s\u2019agit de la lecture d\u2019un journal. En effet, au cours de ces six ou sept derni\u00e8res semaines, mon existence a tourn\u00e9 autour de la lecture du \u00abJournal\u00bb de Victor Klemperer dont la traduction fran\u00e7aise vient de para\u00eetre aux Editions du Seuil.<\/p>\n<p>Pour camper le protagoniste, je dirai seulement que Klemperer, n\u00e9 juif allemand en 1881 en Sil\u00e9sie (aujourd\u2019hui en Pologne), s\u2019est mari\u00e9 en 1904 avec une pianiste protestante allemande de Koenigsberg (aujourd\u2019hui Kaliningrad en Russie). Il s\u2019est converti au luth\u00e9ranisme la m\u00eame ann\u00e9e avant de commencer une carri\u00e8re de prof de lettres sp\u00e9cialis\u00e9 dans le XVIIIe si\u00e8cle fran\u00e7ais, carri\u00e8re qui se d\u00e9roulera pour l\u2019essentiel dans la ville de Dresde.<\/p>\n<p>En 1933, il a 52 ans. La tornade nazie s\u2019abat sur le pays et lui impose violemment un retour \u00e0 une jud\u00e9it\u00e9 qu\u2019il avait somme toute toujours rejet\u00e9e. Il s\u2019\u00e9tait revendiqu\u00e9 Allemand d\u00e8s son \u00e2ge de raison et en avait pay\u00e9 le prix en combattant pendant la premi\u00e8re guerre mondiale. Commence alors une vie de pers\u00e9cution dont on ne peut avoir aucune id\u00e9e aujourd\u2019hui, que l\u2019on a bien de la peine \u00e0 imaginer dans toute sa barbarie en plein XXe si\u00e8cle au coeur d\u2019un des pays \u00e0 la civilisation en principe la plus d\u00e9velopp\u00e9e de la plan\u00e8te.<\/p>\n<p>Et pourtant le statut de Klemperer n\u2019est de loin pas le pire qui existe dans l\u2019Allemagne hitl\u00e9rienne. Son couple est mixte: la germanit\u00e9 (les nazis disaient : l\u2019aryanit\u00e9) de la femme prot\u00e8ge un peu le mari, alors m\u00eame qu\u2019elle est rejet\u00e9e par ses \u00abfr\u00e8res\u00bb aryens et trait\u00e9e de truie et de pute parce qu\u2019elle couche avec un Juif. Oui, vraiment trait\u00e9e de truie, insult\u00e9e dans la rue, interpell\u00e9e par les gestapistes, moqu\u00e9e par les adolescents des Jeunesses hitl\u00e9riennes<\/p>\n<p>Je l\u2019ai dit, Klemperer \u00e9tait un lettreux, un rat de biblioth\u00e8que, un intellectuel qui passait son temps \u00e0 couper en quatre les cheveux des autres. Il avait aussi, depuis son plus jeune \u00e2ge, une manie: tenir son journal. D\u00e8s ses vingt ans, il prend l\u2019habitude de noter au jour le jour ce qui lui arrive.<\/p>\n<p>Quand Hitler acc\u00e8de au pouvoir, il ne renonce pas \u00e0 son habitude. Au contraire, il se fait un point d\u2019honneur de tout noter, de rapporter sur le papier les d\u00e9tails de la vie quotidienne, ses pens\u00e9es, conversations, h\u00e9sitations, angoisses, col\u00e8res, son d\u00e9go\u00fbt, les humiliations support\u00e9es, les l\u00e2chet\u00e9s observ\u00e9es.<\/p>\n<p>Comme son exp\u00e9rience de diariste \u00e9tait vieille de d\u00e9j\u00e0 trente ans, il maniait la plume avec une virtuosit\u00e9 exceptionnelle. Les d\u00e9tails les plus triviaux de l\u2019existence prennent sous la plume de Victor Klemperer une densit\u00e9 apocalyptique. La force et l\u2019intensit\u00e9 de la vie qu\u2019il d\u00e9roule matin, midi et soir sous nos yeux sont telles que je d\u00e9fie quiconque d\u2019en lire quelques dizaines de pages sans se laisser happer par le d\u00e9sir un peu morbide et masochiste de conna\u00eetre la suite.<\/p>\n<p>Au d\u00e9but septembre, j\u2019en ai lu deux ou trois cent pages pour faire un compte-rendu dans \u00abdimanche-ch\u00bb. Je pensais m\u2019en tenir l\u00e0. Erreur! Je n\u2019ai plus pu d\u00e9crocher et, maintenant que j\u2019ai lu les 1500 pages qui suivent, j\u2019en suis encore compl\u00e8tement sonn\u00e9. Je n\u2019avais qu\u2019une h\u00e2te, replonger dans les vicissitudes quotidiennes de cet homme dont le mode de vie, le caract\u00e8re, les ambitions n\u2019avaient \u00e0 priori rien pour me plaire. Cette existence partag\u00e9e avec une femme et des livres me renvoyait l\u2019image d\u2019un homme qui, agissant en d\u2019autres lieux, en d\u2019autres temps, un peu comme moi j\u2019ai fait ma vie, a \u00e9t\u00e9 rattrap\u00e9 par l\u2019Histoire. Et quelle Histoire ! Celle impos\u00e9e au monde par la folie antis\u00e9mite d\u2019un homme, Adolf Hitler.<\/p>\n<p>&#8212;&#8212;-<br \/>\nLe \u00abJournal\u00bb de Victor Klemperer est publi\u00e9 aux Editions du Seuil.<\/p>\n<p>Vol. I: \u00abMes soldats de papier\u00bb Journal 1933-1941, traduit de l\u2019allemand par Ghislain Riccardi, 792 pages.<\/p>\n<p>Vol. II: \u00abJe veux t\u00e9moigner jusqu\u2019au bout\u00bb Journal 1942-1945, traduit de l\u2019allemand par Ghislain Riccardi, Mich\u00e8le Kiintz-Tailleur et Jean Tailleur.<\/p>\n<p>Prochain article: L\u2019insupportable gradation de l\u2019antis\u00e9mitisme v\u00e9cu par Klemperer. A lire <a class=\"std\" href=\"http:\/\/largeur.com\/expArt.asp?artID=552\">ici<\/a>.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Victor Klemperer, intellectuel juif allemand, raconte son quotidien dans l\u2019Allemagne hitl\u00e9rienne. G\u00e9rard Delaloye \u00e9merge \u00abcaptiv\u00e9\u00bb du livre qui sort en fran\u00e7ais aux \u00e9ditions du Seuil.  <\/p>\n","protected":false},"author":26,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[5],"tags":[],"class_list":["post-549","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-latitude","latitude"],"aioseo_notices":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/549","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/26"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=549"}],"version-history":[{"count":1,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/549\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":12319,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/549\/revisions\/12319"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=549"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=549"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=549"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}