



{"id":541,"date":"2000-10-19T00:00:00","date_gmt":"2000-10-18T22:00:00","guid":{"rendered":"http:\/\/www.largeur.com\/?p=541"},"modified":"-0001-11-30T00:00:00","modified_gmt":"-0001-11-29T22:00:00","slug":"film","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/largeur.com\/?p=541","title":{"rendered":"\u00abDancer in the Dark\u00bb, et l\u2019\u00e9cran devient audible"},"content":{"rendered":"<p>Il faudrait \u00eatre sourd pour ne pas le savoir: le dernier film de Lars von Trier sort enfin sur les \u00e9crans, cinq mois apr\u00e8s avoir rafl\u00e9 deux r\u00e9compenses \u00e0 Cannes. Et c\u2019est un gros m\u00e9lo, ce qui n\u2019est pas pour d\u00e9plaire aux journalistes en mal de titraille spirituelle (la Palme du genre revenant au \u00abM\u00e9lo \u00e0 bouillir\u00bb de Lib\u00e9, \u00e9videmment).<\/p>\n<p>Mais on devrait se m\u00e9fier de ce genre d\u2019\u00e9vidences ass\u00e9n\u00e9es de mani\u00e8re unanime. Non, \u00abDancer in the Dark\u00bb n\u2019est pas un m\u00e9lo. Pas plus qu\u2019une com\u00e9die musicale. Pourtant, me direz-vous, certains spectateurs sortent de la salle les yeux rougis, tandis que Bj\u00f6rk, l\u2019\u00e9lectro-diva islandaise, chante et danse de nombreuses s\u00e9quences\u2026<\/p>\n<p>Ce qui fait la beaut\u00e9 et l\u2019\u00e9motion tr\u00e8s particuli\u00e8re de ce film, c\u2019est qu\u2019il n\u2019est pas l\u00e0 o\u00f9 il pr\u00e9tend \u00eatre. Prenez le personnage qui a valu \u00e0 Bj\u00f6rk sa Palme de meilleure actrice: Selma, ouvri\u00e8re tch\u00e8que \u00e9migr\u00e9e aux Etats-Unis, est en train de devenir aveugle et trime sec afin de pouvoir payer une op\u00e9ration \u00e0 son fils avant qu\u2019il ne subisse le m\u00eame sort. Cette histoire semble ressortir du m\u00e9lodrame.<\/p>\n<p>D\u2019ailleurs, l\u2019encha\u00eenement des \u00e9v\u00e9nements qui conduiront Selma \u00e0 donner sa vie en offrande \u00e0 son rejeton tire des torrents de larmes aux personnages eux-m\u00eames. Certes. Mais cet acharnement de la fatalit\u00e9, trop obstin\u00e9 pour \u00eatre vraisemblable, tend davantage vers l\u2019\u00e9pure tragique que vers le drame anecdotique.<\/p>\n<p>Quant \u00e0 la nature particuli\u00e8re de Selma, qui dissimule (par fiert\u00e9? par na\u00efvet\u00e9?) et ne vit que pour se sacrifier, elle emp\u00eache une v\u00e9ritable identification du spectateur, ressort essentiel de tout m\u00e9lodrame.<\/p>\n<p>Tout \u00e7a pour dire que le sc\u00e9nario en soi n\u2019a pas de v\u00e9ritable int\u00e9r\u00eat. On aura remarqu\u00e9 qu\u2019il reprend le sujet de \u00abBreaking the Waves\u00bb quasiment \u00e0 l\u2019identique: une figure de femme se sacrifie pour un de ses proches et tient le coup en se r\u00e9fugiant dans un ailleurs m\u00e9taphysique. Bess parle \u00e0 Dieu, Selma se projette dans une com\u00e9die musicale.<\/p>\n<p>Et c\u2019est dans ce dernier d\u00e9tail que r\u00e9side l\u2019int\u00e9r\u00eat du film, dans son glissement vers cet \u00abailleurs\u00bb qui le rend \u00abautre\u00bb.<\/p>\n<p>On pourra intenter tous les proc\u00e8s d\u2019intention qu\u2019on veut \u00e0 Lars von Trier, parler de sa fascination pour le pouvoir manipulateur du cin\u00e9ma, de son obsession sadique consistant \u00e0 montrer des figures de victimes absolues toujours f\u00e9minines et enlaidies, sur sa na\u00efvet\u00e9 catho qui l\u2019incite \u00e0 vanter le sacrifice et \u00e0 croire aux miracles.<\/p>\n<p>Ce qu\u2019on ne pourra lui d\u00e9nier, c\u2019est une invention formelle vertigineuse qui repose sur des principes d\u2019une simplicit\u00e9 confondante. Et sa capacit\u00e9 \u00e0 faire na\u00eetre l\u2019\u00e9motion la plus brute de cette virtuosit\u00e9 formelle bien plus que de son sc\u00e9nario.<\/p>\n<p>\u00abDancer in the Dark\u00bb a \u00e9t\u00e9 r\u00e9alis\u00e9 comme un film dogma standard, avec son gros grain de cam\u00e9ra num\u00e9rique et ses cadrages \u00abessuie-glace\u00bb. Sauf quand Selma s\u2019\u00e9vade dans le monde de la com\u00e9die musicale o\u00f9 des m\u00e9nag\u00e8res blondes dansent dans de vertes prairies. L\u00e0, von Trier utilise un montage de plans capt\u00e9s par 100 cam\u00e9scopes r\u00e9partis tout autour de l\u2019espace de jeu.<\/p>\n<p>On ne saurait mieux signifier le passage d\u2019une vision subjective et \u00abr\u00e9elle\u00bb \u00e0 une vision fantasm\u00e9e, quand Selma litt\u00e9ralement \u00absort d\u2019elle m\u00eame\u00bb pour se regarder dans la peau d\u2019un de ces personnages de \u00abmusical\u00bb qu\u2019elle aime tant. \u00abRegarder\u00bb est le mot juste, car elle laisse alors tomber ses grosses lunettes. Elle n\u2019en a plus besoin, son oreille lui sert d\u2019\u0153il.<\/p>\n<p>A mesure que le film avance, le r\u00e9alisateur danois s\u2019\u00e9chine \u00e0 faire passer une \u00e9motion pure \u00e0 travers d\u2019autres sens que la vue. L\u2019une des plus belles sc\u00e8nes montre ainsi Kathie, l\u2019amie de Selma (Deneuve, sublime), reproduire les danses d\u2019un film de Busby Berkeley avec ses doigts sur la main de Selma, qui ne voit pas l\u2019image sur l\u2019\u00e9cran. Plus encore que le toucher, l\u2019ou\u00efe est sans cesse sollicit\u00e9e, car Selma gobe tous les bruits qu\u2019elle entend pour les transformer en musique int\u00e9rieure.<\/p>\n<p>De ce proc\u00e9d\u00e9, Bj\u00f6rk fait son miel. Elle nous concocte de splendides chansons en m\u00ealant l\u2019\u00e2pret\u00e9 sampl\u00e9e d\u2019une musique \u00abconcr\u00e8te\u00bb (les machines de l\u2019usine, le roulement du train) \u00e0 la douceur de grandes envol\u00e9es symphoniques, hommage \u00e9vident \u00e0 la com\u00e9die musicale fa\u00e7on Rodgers &#038; Hammerstein (leur fameuse \u00abM\u00e9lodie du bonheur\u00bb est d\u2019ailleurs mise en abyme).<\/p>\n<p>L\u2019hommage au \u00abmusical\u00bb classique est d\u2019ailleurs r\u00e9current, puisque Selma et Kathie r\u00e9p\u00e8tent une version amateur de cette \u00abM\u00e9lodie\u00bb au titre ironique, qu\u2019elles d\u00e9vorent des films de Berkeley, que l\u2019acteur Joel Grey (l\u2019inqui\u00e9tant ma\u00eetre de c\u00e9r\u00e9monie de \u00abCabaret\u00bb) fait une apparition et que la silhouette de Deneuve continue d\u2019\u00eatre associ\u00e9e aux films chromo-musicaux de Jacques Demy. Mais on reste dans le domaine de la \u00abr\u00e9f\u00e9rence \u00e0\u00bb.<\/p>\n<p>\u00abDancer in the Dark\u00bb n\u2019est pas une v\u00e9ritable com\u00e9die musicale car les personnages ne se mettent jamais \u00e0 danser spontan\u00e9ment dans le cours de l\u2019intrigue; et les chansons demeurent dans les limites bien circonscrites du r\u00eave. Le film louvoie de mani\u00e8re fascinante entre la com\u00e9die musicale et l\u2019hagiographie dogma, entre le m\u00e9lo et la trag\u00e9die\u2026<\/p>\n<p>Et si les bruits du quotidien servent de tremplin au r\u00eave lyrique, l\u2019horreur du p\u00e9nitencier o\u00f9 l\u2019on enferme Selma ne provient pas de l\u2019incarc\u00e9ration en tant que telle, mais du silence clinique qui r\u00e8gne dans le couloir de la mort. La d\u00e9livrance, ce sera la marche au supplice. Car alors, le bruit fatal des 104 derniers pas permettra de renouer avec le fantasme musical. Et c\u2019est au moment de la mise \u00e0 mort que le miracle s\u2019accomplit.<\/p>\n<p>\u00abDancer in the Dark\u00bb devient alors une com\u00e9die musicale dans le sens plein du terme: une m\u00e9lodie nue s\u2019\u00e9chappe des l\u00e8vres de Selma. Ce n\u2019est qu\u2019au moment de sa mort qu\u2019elle devient un personnage r\u00e9ellement chantant. Le dernier plan sera muet, antinomie parfaite de la premi\u00e8re s\u00e9quence du film, \u00e9cran noir de 3 minutes 38 qui laisse place \u00e0 une solennelle ouverture musicale.<\/p>\n<p>Le cin\u00e9ma? Lars von Trier est le premier qui nous le donne \u00e0 entendre. Comme disait un autre Danois c\u00e9l\u00e8bre: le reste n\u2019est que silence.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Non, ce n\u2019est pas un m\u00e9lo, pas plus qu\u2019une com\u00e9die musicale. C\u2019est un film qui donne le cin\u00e9ma \u00e0 entendre. 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