



{"id":516,"date":"2000-09-24T00:00:00","date_gmt":"2000-09-23T22:00:00","guid":{"rendered":"http:\/\/www.largeur.com\/?p=516"},"modified":"-0001-11-30T00:00:00","modified_gmt":"-0001-11-29T22:00:00","slug":"zurich","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/largeur.com\/?p=516","title":{"rendered":"Dialecte et clich\u00e9s suisses pour l&rsquo;\u00e9v\u00e9nement culturel de l&rsquo;ann\u00e9e"},"content":{"rendered":"<p>Enseigner l&rsquo;anglais avant le fran\u00e7ais dans les classes: la d\u00e9cision des autorit\u00e9s zurichoises est au centre de toutes les conversations, comme s&rsquo;il s&rsquo;agissait d\u2019une offense faite aux Romands, un drame historique. Mais je ne vois pas en quoi les petits Suisses communiqueraient plus mal entre eux s&rsquo;ils pouvaient enfin prononcer la langue de Shakespeare sans trop l&rsquo;\u00e9corcher.<\/p>\n<p>Non, le vrai probl\u00e8me, dans notre petite Helv\u00e9tie si plurielle, est ailleurs. Il est du c\u00f4t\u00e9 du dialecte parl\u00e9 par nos voisins al\u00e9maniques. Certes, c&rsquo;est leur langue et cela impose le plus grand respect. Mais pourquoi apprendre encore aujourd&rsquo;hui le Hochdeutsch dans un souci de coh\u00e9sion nationale si cela ne nous aide pas, une foi pass\u00e9e la barri\u00e8re de r\u00f6sti, \u00e0 comprendre Radio 24, \u00e0 regarder sur la SF DRS le feuilleton \u00abL\u00fcthi &#038; Blanc\u00bb et l\u2019\u00e9mission Big Brother sur TV3?<\/p>\n<p>Jusqu&rsquo;\u00e0 pr\u00e9sent, au moins, cela permettait d&rsquo;aller au th\u00e9\u00e2tre. Mais voil\u00e0 que le spectacle le plus attendu de la saison, le plus m\u00e9diatis\u00e9 par la presse d&rsquo;ici et d&rsquo;ailleurs, s&rsquo;est donn\u00e9 en dialecte!<\/p>\n<p>Ce choix n&rsquo;a inspir\u00e9 que peu de commentaires aux chroniqueurs zurichois. Mais il a d\u00e9cha\u00een\u00e9 la col\u00e8re des autres, en inspirant des r\u00e9flexions qui pourraient nourrir notre d\u00e9bat sur les langues.<\/p>\n<p>Cette premi\u00e8re tant attendue est celle donn\u00e9e par Christoph Marthaler, un natif de Zurich devenu une star sur les sc\u00e8nes germanophones. Apr\u00e8s avoir pass\u00e9 dix ans entre Berlin, Vienne, Salzbourg et Hambourg, il revient au pays o\u00f9 il a \u00e9t\u00e9 nomm\u00e9 directeur du Schauspielhaus. Et o\u00f9 il a l&rsquo;honneur de pouvoir inaugurer un vaste centre culturel situ\u00e9 dans le quartier industriel et trendy, le 5, un centre qui se veut \u00eatre le meilleur instrument th\u00e9\u00e2tral d&rsquo;Europe.<\/p>\n<p>L\u00e0, il peut utiliser trois salles de spectacles, autant de r\u00e9p\u00e9titions, des ateliers de d\u00e9cors, costumes et masques tout en ayant toujours \u00e0 sa disposition la vieille salle du <a href=http:\/\/www.schauspielhaus.ch target=_blank>Schauspielhaus<\/a> &#8211; ferm\u00e9e jusqu&rsquo;en janvier pour cause de travaux.<\/p>\n<p>Ses premiers grands spectacles, Marthaler les avait cr\u00e9\u00e9s \u00e0 B\u00e2le dans les ann\u00e9es 80. A cette \u00e9poque, il avait d\u00e9velopp\u00e9 un style \u00e0 nul autre pareil, cr\u00e9ant des Liederabende, soit des soir\u00e9es musicales ayant pour th\u00e8me la Suisse.<\/p>\n<p>Marthaler \u00e9tait musicien avant de devenir metteur en sc\u00e8ne. Un peu \u00e0 la fa\u00e7on de J\u00e9r\u00f4me Deschamps &#8211; qu&rsquo;il invite d&rsquo;ailleurs au cours de sa saison -, il a invent\u00e9 des spectacles qu&rsquo;il \u00e9crit lui-m\u00eame, qui mettent en sc\u00e8ne des personnages de la Suisse profonde croqu\u00e9s avec un humour grin\u00e7ant. Les seuls moments de gr\u00e2ce, de respiration d&rsquo;\u00e2me, sont offerts par les chants patriotiques ou folkloriques entonn\u00e9s en choeur, sur sc\u00e8ne, par ces petites gens fi\u00e8res de leurs origines. Quittant la Suisse, Marthaler avait livr\u00e9 un dernier opus intitul\u00e9 \u00abPro Helvetia\u00bb. C&rsquo;\u00e9tait en 1993.<\/p>\n<p>Parti en Allemagne, il a laiss\u00e9 tomber la \u00abmati\u00e8re suisse\u00bb pour cr\u00e9er des spectacles parlant de l&rsquo;Allemagne, dont \u00abStunde Null\u00bb et \u00abMurx den Europ\u00e4ern\u00bb, alternant ces spectacles par lui \u00e9crits avec des mises en sc\u00e8ne de classiques (\u00d6don von Horvath, Tchekhov) et d&rsquo;op\u00e9ras.<\/p>\n<p>De retour, c\u00e9l\u00e8bre, \u00e0 Zurich, il avait pr\u00e9venu qu\u2019il ouvrirait sa saison avec un nouveau Liederabend consacr\u00e9 \u00e0 la Suisse. Mais il n&rsquo;avait jamais dit qu&rsquo;il le concocterait en dialecte &#8211; un choix \u00e9nervant, mais qui n&rsquo;est pas d\u00e9pourvu de logique.<\/p>\n<p>Certes, il y a des phrases en Hochdeutsch, en fran\u00e7ais, en anglais, en espagnol et en romanche (pas en italien), mais la majorit\u00e9 de ces presque trois heures de Schweizerabend intitul\u00e9 \u00abHotel Angst\u00bb (\u00abH\u00f4tel de la peur\u00bb) est parl\u00e9e et chant\u00e9e en schwyzerd\u00fctsch. Le profane ne peut que deviner ce qui est dit, rep\u00e9rant les mots de \u00abNeutralit\u00e4t\u00bb, \u00abEuropa\u00bb, mais perdant tout le sel des mots d\u2019esprit, des tournures typiques et expressions locales.<\/p>\n<p>Comme on l&rsquo;a dit, cela a une logique. Marthaler ne veut pas parler de la Suisse, mais d&rsquo;une certaine Suisse: la plus centrale, montagnarde, repli\u00e9e sur elle-m\u00eame, fi\u00e8re de ses valeurs, tellement fi\u00e8re qu&rsquo;elle pense qu&rsquo;elle n&rsquo;a rien \u00e0 (ap)prendre de l&rsquo;Europe. Aux autres de venir vers elle, en se pliant \u00e0 ses exigences.<\/p>\n<p>Montrant des Al\u00e9maniques but\u00e9s plus vrais que nature, il est normal qu&rsquo;ils parlent dans leur langue &#8211; la langue de Goethe sonnerait tr\u00e8s \u00e9trange dans leur bouche. Enfin, l&rsquo;effet produit est r\u00e9aliste. On parle d&rsquo;une Suisse qui pratique l&rsquo;exclusion, qui ne va pas vers l&rsquo;\u00e9tranger: il est donc juste, du point de vue de l&rsquo;effet dramaturgique, que tous ceux qui ne pratiquent pas le dialecte se sentent exclus (il n&rsquo;y a pas de surtitres, le programme est laconique).<\/p>\n<p>On \u00e9prouve exactement le m\u00eame sentiment dans un bistrot plant\u00e9 \u00e0 Kerns ou \u00e0 M\u00fcselbach. Soit. Mais cela reste un concept. Face \u00e0 une oeuvre d&rsquo;art, qui n&rsquo;est pas que conceptuelle, le spectateur souhaite rentrer en communication.<\/p>\n<p>On aboutit donc \u00e0 un paradoxe: Marthaler d\u00e9nonce une Suisse de l&rsquo;exclusion en pratiquant l&rsquo;exclusion. Du coup, la star de nos stars th\u00e9\u00e2trales se ferme \u00e0 un public national et international, cr\u00e9e un spectacle tr\u00e8s cher qui ne pourra pas \u00eatre export\u00e9 et s&rsquo;enferme, au final, dans le provincialisme alors qu&rsquo;il inaugure le plus grand centre th\u00e9\u00e2tral d&rsquo;Europe.<\/p>\n<p>Cela lui vaut une critique aussi ironique que m\u00e9chante dans la Frankfurter Allgemeine Zeitung, gentiment intitul\u00e9e \u00abR\u00e2clements de larynx\u00bb. Pour une premi\u00e8re dont on voulait \u00eatre aussi fier, c&rsquo;est presque un auto-goal. Mais ce n&rsquo;est pas le seul probl\u00e8me.<\/p>\n<p>Si le spectacle est brillamment orchestr\u00e9 dans un espace splendide dessin\u00e9 par Anna Viebrock (laquelle s&rsquo;est inspir\u00e9e d&rsquo;un h\u00f4tel d\u00e9cati, style ann\u00e9es 50, existant \u00e0 Adelboden), il n&rsquo;en est pas moins caricatural.<\/p>\n<p>Marthaler a repris nombre d&rsquo;\u00e9l\u00e9ments de ses premiers Schweizerabende pour continuer \u00e0 enfoncer le clou. A montrer une Suisse peupl\u00e9e de vieillards qui dorment, se dopent aux \u00e9pices Maggi, entonnent des Lieder, se d\u00e9cha\u00eenent contre tout: l&rsquo;Europe, les \u00e9trangers, les femmes, et revendiquent leur neutralit\u00e9 arm\u00e9e.<\/p>\n<p>Cette Suisse caricaturale, on l&rsquo;a suffisamment d\u00e9nonc\u00e9e chez nous, comme \u00e0 l&rsquo;\u00e9tranger. On la conna\u00eet, elle existe. Mais la Suisse est aujourd&rsquo;hui bien plus complexe et contrast\u00e9e &#8211; surtout \u00e0 Zurich, ville d&rsquo;avant-garde sur un plan europ\u00e9en. Pourquoi ne pas parler de ces contrastes, qui seraient une mati\u00e8re th\u00e9\u00e2trale neuve? Les seuls \u00e9l\u00e9ments de modernit\u00e9 introduits par Marthaler sont Mister Schweiz et les show de T\u00e9l\u00e9 24 &#8211; l\u00e0 aussi, on reste dans la caricature.<\/p>\n<p>A l&rsquo;Expo.02, le metteur en sc\u00e8ne orchestrera la \u00abJourn\u00e9e du 1er ao\u00fbt\u00bb. Esp\u00e9rons qu&rsquo;il prenne en compte une Suisse plus pointue et abandonne un combat qui semble, dix ans apr\u00e8s son d\u00e9part, d&rsquo;arri\u00e8re-garde.<\/p>\n<p>&#8212;&#8212;-<br \/>\n\u00abHotel Angst\u00bb, Schiffbauhalle, Zurich, jusqu&rsquo;au 28 octobre.<br \/>\nT\u00e9l. +41 (0)1\/265.58.58<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>C&rsquo;est avec un spectacle en dialecte que l&rsquo;extraordinaire Christoph Marthaler a inaugur\u00e9 jeudi \u00e0 Zurich le meilleur instrument th\u00e9\u00e2tral d&rsquo;Europe. Les caricatures ont la vie dure.<\/p>\n","protected":false},"author":10,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[3],"tags":[],"class_list":["post-516","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-pop-culture","pop-culture"],"aioseo_notices":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/516","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/10"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=516"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/516\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=516"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=516"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=516"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}