



{"id":4887,"date":"2017-05-10T18:13:33","date_gmt":"2017-05-10T16:13:33","guid":{"rendered":"http:\/\/www.largeur.com\/?p=4887"},"modified":"2017-05-10T18:15:10","modified_gmt":"2017-05-10T16:15:10","slug":"musique","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/largeur.com\/?p=4887","title":{"rendered":"Sonorit\u00e9s nocturnes"},"content":{"rendered":"<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"\/wp-content\/uploads\/112016\/Large10052017.jpg\" border=\"0\" height=\"311\" width=\"468\" title=\"Large10052017.jpg\" alt=\"Large10052017.jpg\" \/><\/p>\n<p>Il y a les clairs de lune de Beethoven et Debussy, aux temp\u00e9raments si diff\u00e9rents. Chez Mozart, les frissons \u00e9toil\u00e9s de la <em>Reine de la Nuit<\/em>, et les frasques vesp\u00e9rales de <em>Don Giovanni<\/em>. Et puis? L\u2019obscurit\u00e9 chaotique qui pr\u00e9c\u00e8de la lumi\u00e8re divine dans <em>La Cr\u00e9ation<\/em> de Haydn. L\u2019intimit\u00e9 des nocturnes de Chopin ou des <em>Nachtst\u00fccke<\/em> de Schumann. Et il y a encore les t\u00e9n\u00e8bres dont Wagner ceint la destin\u00e9e de <em>Tristan und Isolde<\/em>, le d\u00e9sespoir post-romantique que distille la <em>Nuit transfigur\u00e9e<\/em> du jeune Sch\u00f6nberg, ou les sortil\u00e8ges chromatiques qui hantent les <em>Musiques nocturnes<\/em> de Bart\u00f3k.<\/p>\n<p>Musique et nuit semblent s\u2019habiter mutuellement aussi loin que remonte la m\u00e9moire de la culture occidentale. Le lien a rev\u00eatu des formes expressives diverses. Pourtant, un d\u00e9nominateur commun traverse les \u00e2ges: \u00abLa nuit repr\u00e9sente la part cach\u00e9e, voire inavouable, de l\u2019\u00eatre humain\u00bb, estime William Blank, compositeur et professeur d\u2019analyse \u00e0 la Haute Ecole de Musique de Lausanne &#8212; HEMU. Questionnements, angoisses et fantasmes trouvent dans la nuit musicale un espace de cristallisation.<\/p>\n<p>A la nature optique du jour s\u2019oppose la qualit\u00e9 acoustique de la nuit. \u00abComme la vue est diminu\u00e9e, on se concentre sur d\u2019autres facult\u00e9s de perception\u00bb, note Pierre Goy, pianiste et professeur \u00e0 la HEMU de Lausanne et la HEM-Gen\u00e8ve. En l\u2019absence de lumi\u00e8re, la priorit\u00e9 est donn\u00e9e \u00e0 l\u2019audition, mais aussi au toucher. \u00abEn tant que musicien, ne ferme-t-on pas les yeux pour mieux \u00eatre \u00e0 l\u2019\u00e9coute des sensations \u00e0 l\u2019instrument?\u00bb<\/p>\n<p><strong>Irruption de la subjectivit\u00e9<\/strong><\/p>\n<p>Induit par l\u2019obscurit\u00e9, ce mouvement vers le dedans, vers l\u2019intime, fonde le rapport particuli\u00e8rement fort qui s\u2019instaure au XIXe si\u00e8cle entre nuit et musique. \u00abDans les musiques baroques et pr\u00e9-classiques, la nuit est pr\u00e9sente, mais plut\u00f4t comme mani\u00e8re d\u2019exprimer le recueillement ou l\u2019universalit\u00e9 du drame humain\u00bb, fait remarquer William Blank. L\u2019irruption de la subjectivit\u00e9 et du \u00abJe\u00bb, traduite par l\u2019av\u00e8nement du romantisme, va conf\u00e9rer aux styles nocturnes une intensit\u00e9 in\u00e9dite. \u00abD\u00e8s les premi\u00e8res manifestations du romantisme, la nuit n\u2019est plus seulement une antichambre du merveilleux o\u00f9 le personnage qui s\u2019endort rencontre dieux et d\u00e9esses, lutins et autres cr\u00e9atures fantastiques, analyse le musicologue romand Ya\u00ebl H\u00eache, sp\u00e9cialiste du r\u00e9pertoire lyrique. Une nouvelle dimension s\u2019ajoute: celle de la nuit comme refuge o\u00f9 l\u2019on se retrouve seul avec soi-m\u00eame, avec sa propre sensibilit\u00e9, lib\u00e9r\u00e9 des conventions de la soci\u00e9t\u00e9 diurne.\u00bb<\/p>\n<p>Cette irruption de la subjectivit\u00e9 et du moi dans le drame musical conf\u00e8re une puissance particuli\u00e8re aux entrelacs de la nuit, de l\u2019amour et de la mort. \u00abOn trouve une des sources de la sanctification romantique de la nuit chez le po\u00e8te Novalis et ses <em>Hymnes \u00e0 la Nuit<\/em> (1800)\u00bb, poursuit Ya\u00ebl H\u00eache. Goethe, H\u00f6lderlin, Jean-Paul, Hoffmann: la th\u00e9matique irrigue la litt\u00e9rature germanique du XIXe si\u00e8cle dont Schubert ou Schumann vont se nourrir. \u00abIl y a souvent dans les Lieder de Schubert, et plus tard chez Wagner, l\u2019id\u00e9e de la nuit comme m\u00e9taphore de la mort et du repos tant d\u00e9sir\u00e9.\u00bb<\/p>\n<p>Aussi pr\u00e9sente soit-elle, la nuit musicale du XIXe si\u00e8cle ne correspond pas \u00e0 un moyen d\u2019expression en soi, mais plut\u00f4t \u00e0 une diversit\u00e9 de modes, d\u2019atmosph\u00e8res et d\u2019\u00e9vocations. Ya\u00ebl H\u00eache: \u00abLa nuit n\u2019est pas un \u00e9l\u00e9ment comme le feu ou l\u2019eau, ce n\u2019est pas un paysage, ni un \u00e9v\u00e9nement m\u00e9t\u00e9orologique. La nuit dure plusieurs heures: c\u2019est un r\u00e9ceptacle dans lequel une vari\u00e9t\u00e9 d\u2019\u00e9motions peuvent se d\u00e9velopper.\u00bb<\/p>\n<p><strong>Nuit wagn\u00e9rienne<\/strong><\/p>\n<p>Ces \u00e9motions peuvent \u00eatre esth\u00e9tis\u00e9es, voire sublim\u00e9es, comme chez Chopin dont les nocturnes requi\u00e8rent des tr\u00e9sors de raffinement de la part du pianiste. \u00abModuler la p\u00e2te sonore \u00e0 l\u2019infini, ma\u00eetriser les diff\u00e9rents plans, tout cela exige une extr\u00eame subtilit\u00e9 du toucher\u00bb, confie Pierre Goy. Nostalgie, d\u00e9sespoir, passion ou r\u00e9volte, il s\u2019agit pour l\u2019interpr\u00e8te de faire vivre la palette des \u00abcouleurs de la nuit\u00bb, une formule paradoxale qui traduit la dimension indicible du processus po\u00e9tique.<\/p>\n<p>Chez Chopin, l\u2019exploration des sanctuaires de l\u2019\u00e2me humaine rev\u00eat une certaine pudeur, et t\u00e9moigne d\u2019une parfaite ma\u00eetrise formelle dans laquelle transpara\u00eet la r\u00e9v\u00e9rence du compositeur polonais pour le XVIIIe si\u00e8cle mozartien. La nuit schumanienne, elle, \u00abfait exploser la forme, quitte \u00e0 ouvrir des ab\u00eemes du fond desquels la folie nous guette\u00bb, note Pierre Goy. Les <em>Nachtst\u00fccke<\/em>, la <em>Fantaisie op. 17<\/em> ou les <em>Waldszenen<\/em>, parmi d\u2019autres exemples, \u00abd\u00e9ploient des climats de nuits tragiques, hagardes ou ancestrales\u00bb en alternance avec des passages solaires et vigoureux, observe William Blank.<\/p>\n<p>Chez Wagner, ce contraste entre jour et nuit trouve son paroxysme dans <em>Tristan und Isolde<\/em>, dont le deuxi\u00e8me acte tout entier est d\u00e9roul\u00e9 du cr\u00e9puscule \u00e0 l\u2019aube. \u00abPar opposition au jour, \u00e0 la facette officielle de la vie f\u00e9odale o\u00f9 l\u2019on devient \u00e9tranger \u00e0 soi-m\u00eame, la nuit wagn\u00e9rienne est un lieu o\u00f9 l\u2019amour vrai entre Tristan et Iseult est possible, \u00e0 l\u2019abri du regard du roi Marc et des conventions de la cour.\u00bb La p\u00e9nombre permet l\u2019\u00e9closion d\u2019une multitude d\u2019\u00e9tats d\u2019\u00e2me: attente f\u00e9brile, d\u00e9monstration rh\u00e9torique, duo d\u2019amour puis, enfin, la d\u00e9cision de mourir ensemble. \u00abC\u2019est un parcours \u00e9motionnel qui donne \u00e0 entendre des musiques parfois tr\u00e8s emport\u00e9es, parfois d\u2019une grande douceur.\u00bb<br \/>\n_______<\/p>\n<p>ENCADRE<\/p>\n<p><strong>\u00abPr\u00e9server la diversit\u00e9 de la culture club\u00bb<\/strong><\/p>\n<p><em>Stephan Kohler, responsable de la fili\u00e8re musiques actuelles \u00e0 la HEMU, revient sur l\u2019histoire du clubbing et des pulsations noctambules.<\/em><\/p>\n<p>\u00abTout un pan des musiques actuelles, li\u00e9 au club notamment, est profond\u00e9ment nocturne. Il incorpore la danse, un c\u00f4t\u00e9 festif qui tient les gens jusqu\u2019au bout de la nuit. C\u2019est diff\u00e9rent d\u2019un concert, qu\u2019on \u00e9coute rarement jusqu\u2019au petit matin.<\/p>\n<p>Ces musiques \u00e9lectroniques sont n\u00e9es du disco. L\u2019apparition du genre est accompagn\u00e9e d\u2019une s\u00e9rie d\u2019\u00e9volutions technologiques intervenues dans les ann\u00e9es 1970: la sonorisation des discoth\u00e8ques, l\u2019utilisation des platines, et la figure du DJ qui travaille avec des transitions fluides. Par d\u00e9finition, son mix est ininterrompu, sans fin. La sc\u00e8ne disco est aussi li\u00e9e \u00e0 une certaine libert\u00e9 sexuelle, le c\u00f4t\u00e9 h\u00e9doniste des <em>seventies<\/em> qui d\u00e9borde soudain du strict domaine priv\u00e9.<\/p>\n<p>Souvent, les adeptes de musiques noctambules n\u2019ont pas conscience des origines de ces styles aujourd\u2019hui tr\u00e8s diversifi\u00e9s: le disco, \u00e0 la base, c\u2019est l\u2019expression des milieux latino, noir et gay. Puis par la suite un mouvement compl\u00e8tement m\u00e9lang\u00e9 ethniquement et socialement. La house music, c\u2019est la r\u00e9invention du disco avec des machines \u00e9lectroniques dans les clubs queer de Chicago, m\u00e9langeant disques et bo\u00eetes \u00e0 rythmes, puis sous forme de boucles sampl\u00e9es \u00e0 partir de vinyles, \u00e0 l\u2019aide de machines. La popularisation de la house music et de la techno aura vraiment lieu en Europe d\u00e8s la fin des ann\u00e9es 1980 pour devenir la culture musicale nocturne principale jusqu\u2019\u00e0 aujourd\u2019hui.<\/p>\n<p>Je regrette l\u2019actuel consum\u00e9risme des milieux de la nuit de nombreuses villes europ\u00e9ennes &#8212; consum\u00e9risme de l\u2019industrie du divertissement, oppos\u00e9 \u00e0 la culture club, qui se refl\u00e8te dans la mani\u00e8re de commercialiser cette musique. Gentrification, surr\u00e9gulation administrative, aseptisation, marketing consum\u00e9riste: de nombreux facteurs sont \u00e0 l\u2019\u0153uvre. Le club, la danse, la nuit sont des espaces de libert\u00e9 n\u00e9cessaires, en regard des conventions et du contr\u00f4le auxquels nous soumet la vie diurne. La diversit\u00e9 de ces espaces nocturnes doit \u00eatre pr\u00e9serv\u00e9e. Le Berghain \u00e0 Berlin ou le Zukunft \u00e0 Zurich sont des exemples actuels o\u00f9 cette culture peut s\u2019exprimer librement. Il faut s\u2019en inspirer.\u00bb<br \/>\n_______<\/p>\n<p>Une version de cet article est parue dans la revue H\u00e9misph\u00e8res (no 12).<\/p>\n<p>Pour vous abonner \u00e0 H\u00e9misph\u00e8res au prix de CHF 45.- (d\u00e8s 45 euros) pour 6 num\u00e9ros, rendez-vous sur <a href=\"revuehemispheres.com\" target=\"_blank\">revuehemispheres.com<\/a>.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00abNachtst\u00fccke\u00bb, \u00abBerceuse\u00bb ou clair de lune: nuit et musique s\u2019entrelacent dans de nombreux r\u00e9pertoires, en particulier celui du XIXe si\u00e8cle romantique.<\/p>\n","protected":false},"author":20172,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[3],"tags":[],"class_list":["post-4887","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-pop-culture","pop-culture"],"aioseo_notices":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/4887","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/20172"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=4887"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/4887\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=4887"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=4887"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=4887"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}