



{"id":4864,"date":"2017-04-04T17:37:15","date_gmt":"2017-04-04T15:37:15","guid":{"rendered":"http:\/\/www.largeur.com\/?p=4864"},"modified":"2017-04-04T18:11:00","modified_gmt":"2017-04-04T16:11:00","slug":"handicap","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/largeur.com\/?p=4864","title":{"rendered":"L\u2019obscurit\u00e9 per\u00e7ue par les non-voyants"},"content":{"rendered":"<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"\/wp-content\/uploads\/112016\/largeur04042017.jpg\" border=\"0\" height=\"311\" width=\"468\" title=\"largeur04042017.jpg\" alt=\"largeur04042017.jpg\" \/><\/p>\n<p>\u00abL\u2019aveugle qui voit l\u2019obscurit\u00e9, c\u2019est comme ce type qui sent encore sa jambe amput\u00e9e. Le noir est une douleur fant\u00f4me.\u00bb Jean-Marc Meyrat a le sens des mots. Aveugle depuis ses 8 ans, le repr\u00e9sentant du centre de comp\u00e9tence et d\u2019accessibilit\u00e9 de l\u2019<a href=\"http:\/\/www.abage.ch\/aba\/ch\/fr-ch\/index.cfm\" target=\"_blank\">Association pour le Bien des Aveugles et malvoyants<\/a> (ABA) a accept\u00e9 de nous guider \u00e0 travers sa nuit.<\/p>\n<p>En bon capitaine, c\u2019est au sommet du \u00abvaisseau\u00bb &#8212; le troisi\u00e8me \u00e9tage de la biblioth\u00e8que centenaire de l\u2019ABA &#8212; qu\u2019il a choisi d\u2019illustrer son propos. \u00abCe livre de Gris\u00e9lidis R\u00e9al, <em>Le noir est une couleur<\/em>, vous l\u2019avez lu?\u00bb Sa propre biblioth\u00e8que de couleurs, Jean-Marc Meyrat ne l\u2019utilise plus depuis qu\u2019un glaucome infantile lui a enlev\u00e9 la vue, il y a 51 ans. Progressivement, les teintes de ses songes se sont estomp\u00e9es. Puis le cerveau a oubli\u00e9.<\/p>\n<p><strong>Un n\u00e9ant aux sonorit\u00e9s ouat\u00e9es<\/strong><\/p>\n<p>C\u2019est d\u00e9sormais en nuances de gris que sont tourn\u00e9s les r\u00eaves de Jean-Marc Meyrat. Une couleur qu\u2019il associe \u00e0 la c\u00e9cit\u00e9. Pourtant, l\u2019imaginaire collectif associe plus volontiers les aveugles au noir ou \u00e0 l\u2019obscurit\u00e9. Un r\u00e9flexe qu\u2019il attribue \u00e0 \u00abla difficult\u00e9 pour les voyants de se repr\u00e9senter ce qu\u2019est le n\u00e9ant\u00bb.<\/p>\n<p>Son voyage au bout de la nuit, c\u2019est \u00e0 l\u2019oreille que Jean-Marc Meyrat le m\u00e8ne: \u00abIl y a quelque chose de ouat\u00e9 dans l\u2019obscurit\u00e9. Comme lorsqu\u2019on marche sur une couche de neige fra\u00eeche ou qu\u2019un brouillard \u00e9pais att\u00e9nue les bruits. Le bruit n\u2019a pas la m\u00eame couleur la nuit que le jour.\u00bb<\/p>\n<p>Ce mercredi matin, les sonorit\u00e9s diffuses du march\u00e9 de la Madeleine, en Vieille-Ville de Gen\u00e8ve, percent justement \u00e0 travers les parois du \u00abvaisseau\u00bb. Des sources sonores qui fonctionnent &#8212; parmi d\u2019autres &#8212; comme des points de rep\u00e8re diurnes. Pour Jean-Marc Meyrat, le plus difficile quand on ne per\u00e7oit pas l\u2019obscurit\u00e9, c\u2019est de r\u00e9gler son horloge interne. \u00abJe ne connais pas un seul aveugle qui dorme bien\u00bb, explique celui qui dit avoir pris des somnif\u00e8res tous les soirs pendant son adolescence.<\/p>\n<p><strong>Le noir renvoie \u00e0 nos propres angoisses<\/strong><\/p>\n<p>Contrairement aux aveugles, les malvoyants per\u00e7oivent l\u2019obscurit\u00e9. \u00abLa nuit est une angoisse\u00bb, souligne Herv\u00e9 Richoz, de la <a href=\"http:\/\/www.sbv-fsa.ch\/fr\/homefr\" target=\"_blank\">F\u00e9d\u00e9ration suisse des aveugles et malvoyants<\/a>. En particulier pour ceux qui sont au d\u00e9but de leur processus de deuil. La nuit les confronte \u00e0 la r\u00e9alit\u00e9.\u00bb<\/p>\n<p>Contrairement \u00e0 l\u2019aveugle qui apprend \u00e0 construire sa vie dans un univers inconnu, le malvoyant &#8212; en particulier s\u2019il est atteint d\u2019une maladie d\u00e9g\u00e9n\u00e9rative &#8212; doit accepter de d\u00e9sapprendre certaines choses, de voir son cercle se r\u00e9tr\u00e9cir. Herv\u00e9 Richoz souffre lui-m\u00eame d\u2019une perte de la vision centrale. Une maladie qui l\u2019emp\u00eache, par exemple, de voir un visage en face. \u00abOn pense parfois que la nuit est plus naturelle pour nous que pour le reste des voyants. Il n\u2019en est rien.\u00bb<\/p>\n<p>L\u2019obscurit\u00e9 plonge pourtant les voyants dans leur ins\u00e9curit\u00e9 int\u00e9rieure. Alors qu\u2019elle r\u00e9v\u00e8le les capacit\u00e9s de mobilit\u00e9 d\u00e9velopp\u00e9es par les aveugles et malvoyants, convertis en guides de cet univers myst\u00e9rieux. Un concept que l\u2019on retrouve \u00e0 la base des d\u00eeners dans le noir. Ces repas pris dans l\u2019obscurit\u00e9 o\u00f9 des personnes aveugles ou malvoyantes effectuent le service, \u00e0 l\u2019image des restaurants Blindekuh de Zurich et B\u00e2le ou des soir\u00e9es mensuelles organis\u00e9es \u00e0 l\u2019h\u00f4tel Warwick de Gen\u00e8ve.<\/p>\n<p>En Valais, c\u2019est \u00e0 l\u2019initiative d\u2019\u00e9tudiants en \u00e9conomie de la HES-SO Valais-Wallis qu\u2019Herv\u00e9 Richoz a lanc\u00e9 l\u2019un de ces restaurants en 2007. Il a reconduit l\u2019exp\u00e9rience pendant quatre ans et a r\u00e9uni quelque 3&rsquo;000 personnes. \u00abLe concept doit \u00eatre vu comme une exp\u00e9rience sensorielle, rappelle le Valaisan. Le noir nous confronte \u00e0 nos propres angoisses et \u00e9motions. Mais oubliez l\u2019id\u00e9e de partager la r\u00e9alit\u00e9 des non-voyants. A la fin, vous saurez juste ce que c\u2019est que de manger dans le noir.\u00bb<br \/>\n_______<\/p>\n<p>ENCADRES<\/p>\n<p><strong>Des mus\u00e9es pour les aveugles<\/strong><\/p>\n<p>Traditionnellement, les mus\u00e9es sont des espaces peu adapt\u00e9s aux aveugles et malvoyants. Depuis quelques ann\u00e9es, des initiatives tentent de mieux int\u00e9grer cette population en faisant en sorte que le mus\u00e9e ne se r\u00e9sume plus \u00e0 une exp\u00e9rience visuelle ou auditive. Pour St\u00e9phanie Pouchot, professeure en information documentaire \u00e0 la Haute \u00e9cole de gestion de Gen\u00e8ve, il faut aller au-del\u00e0 de l\u2019audio-guide descriptif. \u00abQuand vous entrez dans une salle d\u2019armes avec des \u00e9p\u00e9es suspendues au plafond, vous ressentez un sentiment d\u2019oppression. Il s\u2019agit d\u2019\u00eatre capable de retranscrire ce type d\u2019impressions gr\u00e2ce \u00e0 d\u2019autres sens\u00bb, explique la chercheuse, qui cite les bonnes pratiques d\u2019expositions misant sur une plus grande vari\u00e9t\u00e9 de sensations: toucher, danse ou bruitages. St\u00e9phanie Pouchot travaille actuellement sur un projet pilote r\u00e9unissant une \u00e9quipe pluridisciplinaire de designers ou d\u2019informaticiens. Objectif: \u00e9laborer des lignes directrices et des technologies &#8212; par la suite partag\u00e9es en open source &#8212; qui pourraient \u00eatre applicables \u00e0 un grand nombre de mus\u00e9es afin de les rendre plus accessibles. Le projet vise aussi la r\u00e9colte de donn\u00e9es concernant les visiteurs de mus\u00e9es aveugles ou malvoyants. Des statistiques qui \u00e9chappent encore aux organes officiels.<br \/>\n_______<\/p>\n<p><strong>Une oreille musicale exceptionnelle<\/strong><\/p>\n<p>Confront\u00e9s au handicap dans leur vie quotidienne, les aveugles et malvoyants adoptent des strat\u00e9gies de contournement qui d\u00e9veloppent leur m\u00e9moire et leur ou\u00efe. Des capacit\u00e9s qui en font g\u00e9n\u00e9ralement d\u2019excellents musiciens, comme le note Pierre-Alain Clerc, professeur aux conservatoires de musique de Gen\u00e8ve et de Lausanne. Il a lui-m\u00eame enseign\u00e9 \u00e0 deux \u00e9l\u00e8ves exceptionnels durant sa carri\u00e8re. Des \u00e9l\u00e8ves extr\u00eamement talentueux, dont l\u2019apprentissage s\u2019est effectu\u00e9 uniquement \u00e0 l\u2019oreille: une approche qui redonne \u00e0 la musique ses lettres de noblesse, r\u00e9sume le professeur, qui donne actuellement des cours \u00e0 une claveciniste aveugle. \u00abLe premier jour, dans une pi\u00e8ce chorale, elle se contente d\u2019\u00e9couter les voyants qui travaillent leur partition. Mais au cours suivant, elle a d\u00e9j\u00e0 synth\u00e9tis\u00e9 toutes les voix alors que les autres ont oubli\u00e9 \u00e0 peu pr\u00e8s tout ce qu\u2019ils ont fait la semaine pr\u00e9c\u00e9dente.\u00bb<\/p>\n<p>Une analyse partag\u00e9e par Marcia Dipold, pianiste et professeure de musique au Centre p\u00e9dagogique pour handicap\u00e9s de la vue depuis quinze ans. \u00abLes voyants se concentrent souvent trop sur les mouvements du musicien, alors que l\u2019aveugle poss\u00e8de cette \u00e9coute prodigieuse\u00bb, explique l\u2019enseignante dont les meilleurs \u00e9l\u00e8ves sont capables de jouer de m\u00e9moire des sonates de trentre minutes.<\/p>\n<p>L\u2019orgue reste l\u2019un des instruments les plus appr\u00e9ci\u00e9s des aveugles, parce qu\u2019il se pratique de mani\u00e8re solitaire mais aussi parce qu\u2019il requiert de grandes capacit\u00e9s de concentration, souligne Pierre-Alain Clerc, lui-m\u00eame organiste. Il cite notamment le cas du Fran\u00e7ais Andr\u00e9 Marchal (1894-1980), aveugle de naissance et \u00abcapable de m\u00e9moriser en quelques minutes toutes les commandes d\u2019un grand orgue inconnu. Il pouvait, tout en maintenant une conversation avec son interlocuteur, vous signifier \u00e0 la fin du morceau les notes qui parlaient avec un temps de retard.\u00bb<br \/>\n_______<\/p>\n<p>Une version de cet article est parue dans la revue H\u00e9misph\u00e8res (no 12).<\/p>\n<p>Pour vous abonner \u00e0 H\u00e9misph\u00e8res au prix de CHF 45.- (d\u00e8s 45 euros) pour 6 num\u00e9ros, rendez-vous sur <a href=\"http:\/\/revuehemispheres.com\/\" target=\"_blank\">revuehemispheres.com<\/a>.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Dans l\u2019imaginaire collectif, les aveugles sont associ\u00e9s \u00e0 l\u2019obscurit\u00e9. Leur univers ne correspond pourtant en rien \u00e0 cela. Visite d\u2019un monde achromatique aux sonorit\u00e9s diffuses.<\/p>\n","protected":false},"author":20210,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[5],"tags":[],"class_list":["post-4864","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-latitude","latitude"],"aioseo_notices":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/4864","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/20210"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=4864"}],"version-history":[{"count":1,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/4864\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":6071,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/4864\/revisions\/6071"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=4864"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=4864"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=4864"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}