



{"id":4848,"date":"2017-03-13T14:41:28","date_gmt":"2017-03-13T13:41:28","guid":{"rendered":"http:\/\/www.largeur.com\/?p=4848"},"modified":"2017-07-12T10:52:30","modified_gmt":"2017-07-12T08:52:30","slug":"politique-2","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/largeur.com\/?p=4848","title":{"rendered":"Nuits genevoises sous tension"},"content":{"rendered":"<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"\/wp-content\/uploads\/112016\/Large13032017_2_23.jpg\" border=\"0\" height=\"312\" width=\"469\" title=\"Large13032017_2_23.jpg\" alt=\"Large13032017_2_23.jpg\" \/><\/p>\n<p>\u00abSuite \u00e0 un \u00e9change verbal muscl\u00e9, un habitant a tir\u00e9 plusieurs coups de feu avec une arme de poing en direction d\u2019un groupe de clients, passablement bruyant, \u00e0 la sortie d\u2019un \u00e9tablissement nocturne.\u00bb Cet incident, relat\u00e9 par un communiqu\u00e9 de la police genevoise, a eu lieu en janvier 2012. Exc\u00e9d\u00e9 par le bruit de f\u00eatards en Vieille-Ville, un homme a ouvert le feu.<\/p>\n<p>L\u2019\u00e9v\u00e9nement reste heureusement exceptionnel. Mais il t\u00e9moigne d\u2019une tension entre ceux qui dorment et ceux qui pr\u00e9f\u00e8rent se divertir la nuit. Cet espace-temps est depuis quelques dizaines d\u2019ann\u00e9es de plus en plus colonis\u00e9: dans certaines m\u00e9tropoles, la nuit ne durerait plus que trois heures. \u00abLes limites entre le jour et la nuit sont de plus en plus floues, confirme Rapha\u00ebl Pieroni, g\u00e9ographe \u00e0 l\u2019Universit\u00e9 de Gen\u00e8ve. La globalisation a conduit certaines activit\u00e9s \u00e0 s\u2019affranchir totalement des limites entre le jour et la nuit. Cela institue une continuit\u00e9 in\u00e9dite entre ces deux p\u00e9riodes.\u00bb A l\u2019image des commerces, qui ouvrent plus tard et des activit\u00e9s nocturnes qui se d\u00e9veloppent.<\/p>\n<p>Ces limites sont de plus en plus normalis\u00e9es et contr\u00f4l\u00e9es, suscitant la crainte des acteurs de la nuit. En 2010, le D\u00e9partement de la culture de la Ville a d\u2019ailleurs mandat\u00e9 un \u00e9tat des lieux sur le monde de la nuit \u00e0 Gen\u00e8ve pour \u00e9valuer la situation. L\u2019\u00e9tude, men\u00e9e par Eva Nada, sociologue \u00e0 la Haute \u00e9cole de travail social Gen\u00e8ve &#8212; HETS-GE, la g\u00e9ographe Marie-Avril Berthet et l\u2019ethnologue Virginia Bjertnes, faisait suite \u00e0 la fermeture du site Artamis &#8212; un espace autog\u00e9r\u00e9 dans le quartier de la Jonction &#8212; dans les ann\u00e9es 2000: les milieux culturels, qui consid\u00e9raient Artamis comme l\u2019une des derni\u00e8res sc\u00e8nes alternatives de la ville, d\u00e9ploraient alors un manque d\u2019offre.<\/p>\n<p><strong>Mieux conna\u00eetre la nuit<\/strong><\/p>\n<p>La recherche, intitul\u00e9e \u00abVoyage au bout de la nuit\u00bb, est arriv\u00e9e \u00e0 une conclusion paradoxale. \u00abLes Genevois ont l\u2019impression qu\u2019il n\u2019y a rien \u00e0 faire dans leur ville, expliquent les trois chercheuses. Pourtant, les lieux de f\u00eates abondent.\u00bb Quel est donc le probl\u00e8me? \u00abInd\u00e9pendamment des tranches d\u2019\u00e2ge et de revenus, les sond\u00e9s d\u00e9plorent le manque de lieux dits &lsquo;alternatifs&rsquo;.\u00bb Elle a \u00e9galement montr\u00e9 que la qualit\u00e9 de l\u2019offre de sortie est jug\u00e9e moyennement satisfaisante par toutes les tranches d\u2019\u00e2ge: \u00abLe pourcentage de personnes satisfaites n\u2019atteint pas la barre des 50% dans la plupart des cas. A l\u2019exception des individus sond\u00e9s dans les night-clubs, qui la jugent positivement \u00e0 pr\u00e8s de 60%\u00bb, indique la sociologue Eva Nada.<\/p>\n<p>Des Etats g\u00e9n\u00e9raux de la nuit, conduits sous la responsabilit\u00e9 de Marie-Avril Berthet, ont \u00e9galement \u00e9t\u00e9 convoqu\u00e9s en mars 2011. Pendant une semaine, chercheurs, politiciens, tenanciers et autres acteurs de la nuit ont d\u00e9battu autour du th\u00e8me de la p\u00e9nurie de lieux nocturnes alternatifs. Dans la foul\u00e9e, une travers\u00e9e de la ville de nuit a \u00e9t\u00e9 organis\u00e9e en septembre 2013 sous la supervision du g\u00e9ographe fran\u00e7ais Luc Gwiazdzinski. \u00abGen\u00e8ve explore sa nuit\u00bb a r\u00e9uni \u00e9lus, fonctionnaires, artistes et repr\u00e9sentants d\u2019associations d\u2019habitants ou encore des tenanciers. \u00abLa nuit est souvent associ\u00e9e au divertissement, regrette Marie-Avril Berthet. Cela ne constitue traditionnellement donc pas un sujet &lsquo;s\u00e9rieux&rsquo;. Pourtant, elle est propice au d\u00e9veloppement de la culture et poss\u00e8de une dimension sociale formatrice.\u00bb<\/p>\n<p>Toutes ces initiatives ont \u00e9t\u00e9 lanc\u00e9es dans le m\u00eame but: mieux conna\u00eetre cet espace-temps. Pourtant, les crises se sont depuis succ\u00e9d\u00e9. En 2013, 28 bars genevois n\u2019ont pas re\u00e7u le feu vert du Service du commerce pour ouvrir jusqu\u2019\u00e0 2 heures du matin. En cause: les nuisances sonores qu\u2019occasionnait leur client\u00e8le en terrasse. Autre malaise, le bras de fer interminable entre l\u2019Usine, lieu embl\u00e9matique de la culture alternative genevoise, et le D\u00e9partement cantonal de la s\u00e9curit\u00e9 et de l\u2019\u00e9conomie. Il exige de l\u2019Usine qu\u2019elle d\u00e9pose des demandes d\u2019autorisation pour ses buvettes, en vertu d\u2019une application stricte de la nouvelle loi sur la restauration, le d\u00e9bit de boissons, l\u2019h\u00e9bergement et le divertissement (LRDBHD), adopt\u00e9e en mars 2015. En col\u00e8re, les d\u00e9fenseurs de l\u2019Usine reprochent aux autorit\u00e9s de ne pas tenir compte des enjeux culturels du centre autog\u00e9r\u00e9. Ils manifestent alors l\u2019hiver qui suit dans les rues de la ville. Le cort\u00e8ge nocturne laissera des traces sur des vitrines et des murs de la cit\u00e9, notamment ceux du Grand Th\u00e9\u00e2tre.<\/p>\n<p><strong>Inqui\u00e9tude des milieux culturels<\/strong><\/p>\n<p>La LRDBHD, entr\u00e9e en vigueur le 1er janvier 2016, permet notamment aux discoth\u00e8ques de fermer \u00e0 8 heures du matin le week-end (au lieu de 5 heures), tout en les obligeant \u00e0 installer les limiteurs-enregistreurs qui coupent le son automatiquement d\u00e8s la limite l\u00e9gale de 93 d\u00e9cibels d\u00e9pass\u00e9e. \u00abCe dispositif est totalement excessif et ne tient pas compte des r\u00e9alit\u00e9s du terrain\u00bb, lance Matthias Solenthaler, copr\u00e9sident du Grand Conseil de la Nuit, un groupement de chercheurs et activistes qui \u0153uvre pour faire reconna\u00eetre la nuit comme un espace de convivialit\u00e9 plut\u00f4t qu\u2019une source de nuisances. De plus, la nouvelle loi inqui\u00e8te les milieux culturels et sportifs genevois, d\u00e9sormais dans l\u2019obligation d\u2019\u00eatre titulaires d\u2019une patente pour exploiter leurs buvettes. A ce sujet, la Ville et l\u2019Etat de Gen\u00e8ve se sont mis d\u2019accord en juillet dernier sur une interpr\u00e9tation commune: les buvettes des lieux culturels ne seront pas soumises \u00e0 la LRDBHD, mais \u00e0 une autorisation communale uniquement. \u00abCette d\u00e9cision est tr\u00e8s encourageante, se r\u00e9jouit Matthias Solenthaler. Nous attendons maintenant sa mise en application.\u00bb<\/p>\n<p>Comment r\u00e9concilier ceux qui veulent \u00abconqu\u00e9rir\u00bb la nuit et ceux qui souhaitent la baliser? \u00abIl est difficile de s\u2019affranchir d\u2019une vision dans laquelle ces deux positions sont incompatibles, car il y a une tension inh\u00e9rente \u00e0 la nuit entre une politique culturelle et une politique de l\u2019ordre public, d\u00e9clare Rapha\u00ebl Pieroni, \u00e9galement copr\u00e9sident du Grand Conseil de la Nuit. Il s\u2019agit id\u00e9alement de rendre ces deux enjeux compl\u00e9mentaires.\u00bb Dans cette optique, un Forum du paysage nocturne genevois a \u00e9t\u00e9 organis\u00e9 \u00e0 la HETS-GE le 30 avril 2016. L\u2019\u00e9v\u00e9nement, intitul\u00e9 \u00abLa nuit? Parce que le jour ne suffit pas\u00bb, a accueilli de nombreux acteurs culturels, tels que les repr\u00e9sentants de l\u2019Usine ou ceux du bar et salle de concert Chat Noir. \u00abNous souhaitions permettre le d\u00e9bat \u00e0 travers un dialogue inclusif et sensibiliser les gens aux pratiques des tenanciers en d\u00e9veloppant un discours positif sur la nuit comme ressource pour la culture, la sociabilit\u00e9 et l\u2019\u00e9conomie\u00bb, pr\u00e9cise le g\u00e9ographe.<\/p>\n<p>Pour Sylvain Leutwyler, la solution se trouve dans la volont\u00e9 des politiciens \u00e0 prendre le probl\u00e8me \u00e0 bras-le-corps. \u00abLa politique a du retard, remarque le copr\u00e9sident du &lsquo;Collectif pour une vie nocturne riche, vivante et diversifi\u00e9e&rsquo;. Aujourd\u2019hui, personne n\u2019a de leadership sur la vie nocturne \u00e0 Gen\u00e8ve. Il faut donc g\u00e9rer ces d\u00e9fis de mani\u00e8re transversale et ne pas opter pour une politique r\u00e9gulatrice uniquement.\u00bb Un appel entendu par Antonio Hodgers, conseiller d\u2019Etat genevois charg\u00e9 de l\u2019Am\u00e9nagement: \u00abPour une meilleure cohabitation entre les diff\u00e9rents usagers de la nuit, il nous faut int\u00e9grer la vie nocturne dans la planification urbaine.\u00bb Selon lui, l\u2019essentiel est d\u2019implanter les endroits festifs \u00e0 des points strat\u00e9giques d\u00e9finis. \u00abQu\u2019elle soit nocturne ou non, la demande de la population, et des jeunes en particulier, pour une vie culturelle est r\u00e9elle, dit-il. Gen\u00e8ve est une m\u00e9tropole et doit pouvoir y r\u00e9pondre.\u00bb Concr\u00e8tement, la Ville et le Canton ont en d\u00e9but d\u2019ann\u00e9e d\u00e9cid\u00e9 de planifier l\u2019int\u00e9gration de lieux \u00abalternatifs\u00bb \u00e0 la pointe nord du futur quartier Praille Acacias Vernets. Antonio Hodgers a \u00e9galement demand\u00e9 l\u2019\u00e9laboration d\u2019une fiche sur l\u2019am\u00e9nagement des lieux de vie nocturnes, culturels et festifs qui viendrait compl\u00e9ter le plan directeur cantonal.<\/p>\n<p><strong>Concilier animation et ordre<\/strong><\/p>\n<p>Gen\u00e8ve n\u2019est pas la seule ville suisse \u00e0 s\u2019int\u00e9resser \u00e0 la probl\u00e9matique. Lausanne a notamment d\u00fb renforcer en 2012 l\u2019encadrement des clubs apr\u00e8s la survenue toujours plus fr\u00e9quente de bagarres. Ces dispositions avaient suscit\u00e9 de vifs d\u00e9bats: une partie des clubs lausannois s\u2019\u00e9taient mobilis\u00e9s contre des restrictions jug\u00e9es excessives pour pouvoir ouvrir au-del\u00e0 de 3h du matin. \u00abDans les quartiers o\u00f9 l\u2019habitat est d\u00e9fini comme pr\u00e9pond\u00e9rant, des d\u00e9rogations ont \u00e9t\u00e9 bloqu\u00e9es, pr\u00e9cise Pierre-Antoine Hildbrand, conseiller municipal charg\u00e9 de la s\u00e9curit\u00e9 et de l\u2019\u00e9conomie en poste depuis juillet 2016. Ces mesures sont une r\u00e9ussite. Les nuits lausannoises ne sont aujourd\u2019hui plus au centre des discussions politiques.\u00bb<\/p>\n<p>La ville de Berne a quant \u00e0 elle \u00e9labor\u00e9 18 mesures pour concilier animation, calme et ordre dans l\u2019espace public. \u00abLa cadence des bus de nuit a \u00e9t\u00e9 augment\u00e9e, les bars et clubs ont vu leurs horaires d\u2019ouverture s\u2019allonger et des toilettes mobiles ont \u00e9t\u00e9 install\u00e9es durant les week-ends, liste Reto Nause, conseiller municipal bernois charg\u00e9 de la s\u00e9curit\u00e9. Aujourd\u2019hui, on reconna\u00eet que la vie nocturne est un facteur \u00e9conomique important et qu\u2019elle apporte une contribution \u00e0 la vie culturelle.\u00bb<\/p>\n<p>\u00abLa soci\u00e9t\u00e9 a \u00e9volu\u00e9, remarque Sylvain Leutwyler. Il s\u2019agit aujourd\u2019hui de prendre en compte les besoins de chacun le mieux possible.\u00bb Le Genevois propose de cr\u00e9er une plateforme o\u00f9 toutes les parties seront repr\u00e9sent\u00e9es. Gen\u00e8ve pourrait \u00e9galement s\u2019inspirer de m\u00e9tropoles telles que Zurich, Paris, Amsterdam ou Tokyo. Dans ces villes, il existe un maire de nuit, jouant le r\u00f4le de m\u00e9diateur entre tous les acteurs de la vie nocturne. Le Parti socialiste de la Ville de Gen\u00e8ve a d\u2019ailleurs d\u00e9pos\u00e9 en mai dernier une motion demandant la cr\u00e9ation d\u2019un tel poste.<br \/>\n_______<\/p>\n<p>ENCADRE<\/p>\n<p><strong>Traquer la pollution sonore<\/strong><\/p>\n<p>Pour apaiser les tensions existantes entre les diff\u00e9rents usagers de la nuit, certains misent sur des moyens techniques. Le projet SMP (Smart-microphone) vise par exemple \u00e0 concevoir une solution de mesure et d\u2019analyse du volume sonore en ville. Il a \u00e9t\u00e9 lanc\u00e9 en septembre 2015 par une \u00e9quipe de la Haute Ecole Arc Ing\u00e9nierie et de la Haute Ecole d\u2019Ing\u00e9nierie du Valais. \u00abNous proposons une analyse sonore d\u2019\u00e9v\u00e9nements g\u00e9n\u00e9rant des nuisances aux riverains, tels que les chantiers de construction ou les chantiers nocturnes des CFF, explique Denis Pr\u00eatre, coordinateur du projet et responsable de la fili\u00e8re Informatique \u00e0 la HE-Arc Ing\u00e9nierie. Nous pouvons \u00e9galement penser aux autoroutes ou aux concerts et festivals qui ont lieu en ville.\u00bb<\/p>\n<p>Concr\u00e8tement, Denis Pr\u00eatre et son \u00e9quipe \u00e9laborent un sonom\u00e8tre reli\u00e9 \u00e0 internet qui permet le monitoring en continu des nuisances sonores, traitant l\u2019aspect directionnel de la provenance des sons. Il est \u00e9galement pr\u00e9vu de cr\u00e9er un historique des nuisances. Le tout serait consultable par les riverains via internet et ces derniers pourront m\u00eame ins\u00e9rer leurs commentaires. Si la premi\u00e8re \u00e9tape se montre concluante, Denis Pr\u00eatre \u00e9tudiera la possibilit\u00e9 d\u2019\u00e9tablir une cartographie du bruit dans un p\u00e9rim\u00e8tre donn\u00e9. Cela permettra de savoir o\u00f9 les nuisances sont les plus fortes et quelles mesures correctrices peuvent \u00eatre prises.<br \/>\n_______<\/p>\n<p>Une version de cet article est parue dans la revue H\u00e9misph\u00e8res (no 12).<\/p>\n<p>Pour vous abonner \u00e0 H\u00e9misph\u00e8res au prix de CHF 45.- (d\u00e8s 45 euros) pour 6 num\u00e9ros, rendez-vous sur <a href=\"http:\/\/revuehemispheres.com\/\" target=\"_blank\">revuehemispheres.com<\/a>.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Alors que la m\u00e9tropole l\u00e9manique tente de mieux comprendre ses nuits, les crises se succ\u00e8dent. 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