



{"id":4844,"date":"2017-03-07T10:11:08","date_gmt":"2017-03-07T09:11:08","guid":{"rendered":"http:\/\/www.largeur.com\/?p=4844"},"modified":"2017-07-12T10:54:59","modified_gmt":"2017-07-12T08:54:59","slug":"histoire-2","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/largeur.com\/?p=4844","title":{"rendered":"Le village al\u00e9manique perdu en Suisse romande"},"content":{"rendered":"<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"\/wp-content\/uploads\/112016\/Jaun_21.jpg\" alt=\"Jaun_21.jpg\" title=\"Jaun_21.jpg\" width=\"469\" height=\"312\" border=\"0\" \/><\/p>\n<p>Avec ses chalets de bois, ses vertes collines et ses vaches d\u2019alpage, la vall\u00e9e de la Jogne, en Gruy\u00e8re, raconte une Suisse de cartes postales. Juste avant de passer le col qui sert de fronti\u00e8re avec le canton de Berne, le village de Jaun illustre \u00e0 lui seul un autre particularisme helv\u00e9tique: le combat des minorit\u00e9s linguistiques. Avec un statut atypique et en quelque sorte \u00abinvers\u00e9\u00bb puisque la minorit\u00e9 est ici al\u00e9manique.<\/p>\n<p>Jaun est le seul village germanophone parmi les 25 communes du district. \u00abD\u00e8s que nous voulons quelque chose, nous devons parler fran\u00e7ais, r\u00e9sume le syndic PDC du village, Jean-Claude Schuwey, d\u2019origine al\u00e9manique malgr\u00e9 son pr\u00e9nom. Pour travailler, faire des courses ou aller chez le m\u00e9decin, les &lsquo;Jauner&rsquo; doivent descendre dans la vall\u00e9e, notamment vers Bulle, \u00e0 30 minutes de voiture.\u00bb<\/p>\n<p><strong>Origines anciennes<\/strong><\/p>\n<p>Cette curieuse situation a des origines historiques et religieuses: lorsque Berne s\u2019est convertit au protestantisme pendant la premi\u00e8re moiti\u00e9 du XVIe si\u00e8cle, les r\u00e9sidents qui voulaient rester catholiques sont descendus dans la vall\u00e9e du Simmental pour s\u2019installer \u00e0 Jaun. C\u2019est la construction d\u2019une nouvelle route vers Broc, en 1870, qui a en quelque sorte r\u00e9orient\u00e9 le village vers la Suisse romande. Et engendr\u00e9 cette singularit\u00e9.<\/p>\n<p>Il y a 150 ans, Jaun est donc devenu, sans vraiment s\u2019en rendre compte, le repr\u00e9sentant d\u2019une minorit\u00e9 linguistique al\u00e9manique perdue en Suisse romande. Et ce n\u2019est pas all\u00e9 sans quelques grincements depuis. Ainsi l\u2019usage du nom francophone du village, Bellegarde, est au c\u0153ur d\u2019un litige ancien. Vers les ann\u00e9es 1950, les habitants de Jaun ont demand\u00e9 que \u00abBellegarde\u00bb soit enlev\u00e9 des panneaux \u00e0 l&rsquo;entr\u00e9e de la commune. Le nom fran\u00e7ais n\u2019appara\u00eet plus dans le village, mais dans le reste du canton, on continue de l\u2019employer comme si de rien n&rsquo;\u00e9tait. \u00abCe n&rsquo;est pas \u00e9vident de faire la promotion de notre commune avec cette ambigu\u00eft\u00e9 autour du nom, reconna\u00eet \u00e0 voix basse Jean-Marie Buchs, directeur de l&rsquo;<a href=\"http:\/\/tourismus.jaun.ch\/\" target=\"_blank\">Office de tourisme du village<\/a>, \u00e9galement al\u00e9manique de naissance. Il arrive par exemple que des visiteurs traversent Jaun et gravissent le col, en cherchant Bellegarde\u2026\u00bb<\/p>\n<p>La th\u00e9matique resurgit r\u00e9guli\u00e8rement, comme en \u00e9t\u00e9 dernier lors d\u2019une assembl\u00e9e de Jaun Tourismus. Les participants y ont \u00e9num\u00e9r\u00e9 chaque occurrence &#8212; dans la presse, sur Internet ou dans les publicit\u00e9s &#8212; du nom \u00abBellegarde\u00bb. Preuve que le sujet reste sensible, m\u00eame si les Jauner aiment r\u00e9p\u00e9ter que \u00abce genre de d\u00e9bat se fait toujours sans aucune hostilit\u00e9\u00bb. Comme le r\u00e9sume Jean-Marie Buchs, \u00abon ne peut pas changer des habitudes enracin\u00e9es depuis plusieurs g\u00e9n\u00e9rations\u00bb.<\/p>\n<p>D\u2019o\u00f9 vient cette appellation qui n\u2019a rien \u00e0 voir avec son \u00e9quivalent al\u00e9manique? Elle fait r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 l&rsquo;ancien ch\u00e2teau fort et \u00e0 la premi\u00e8re mention de la commune au XIIIe si\u00e8cle sous la d\u00e9nomination fran\u00e7aise \u00abBalavarda\u00bb. L&rsquo;appellation \u00abJaun\u00bb ne date que de la fin du XIVe si\u00e8cle, mais constitue le seul nom l\u00e9gitime selon les habitants. Dans le journal local, La Gruy\u00e8re, on utilise pourtant toujours \u00abBellegarde\u00bb. \u00abComme pour toutes les autres communes, se d\u00e9fend Eric Bulliard, journaliste du quotidien fribourgeois. C&rsquo;est pareil pour Guin &#8212; appel\u00e9 D\u00fcdingen en allemand &#8212; ou Chevrilles, Giffers en allemand.\u00bb<\/p>\n<p><strong>Pas de compromis<\/strong><\/p>\n<p>Au village, tout le monde conna\u00eet la susceptibilit\u00e9 des habitants sur la question du nom. \u00abJ\u2019utilise toujours Jaun lorsque je parle avec les gens d\u2019ici\u00bb, raconte un skieur de fond bullois, crois\u00e9 sur une piste de Jaun. La confusion des noms engendre quelques probl\u00e8mes concrets: certains courriers postaux n&rsquo;arrivent pas \u00e0 Jaun mais dans la ville fran\u00e7aise homonyme, Bellegarde, situ\u00e9 dans l\u2019Ain, pr\u00e8s de Gen\u00e8ve. \u00abUne fois, un camion est arriv\u00e9 avec une cabine t\u00e9l\u00e9phonique que personne n&rsquo;avait command\u00e9e\u2026\u00bb, se souvient le syndic.<\/p>\n<p>Sur ce sujet, les Jauner ne veulent pas faire de compromis. Et c\u2019est avec la m\u00eame fiert\u00e9 qu\u2019ils pratiquent un dialecte suisse-allemand que m\u00eame leurs voisins bernois ont du mal \u00e0 comprendre. Ils sont pourtant r\u00e9guli\u00e8rement amen\u00e9s \u00e0 parler fran\u00e7ais et, selon le syndic, 95% des 665 habitants le ma\u00eetrisent. Les panneaux, les rues et tous les commerces du village portent des noms allemands, mais le fran\u00e7ais n&rsquo;est jamais tr\u00e8s loin. L\u2019affiche t\u00e9moignant de la votation sur la naturalisation facilit\u00e9e \u00e9tait d\u2019ailleurs en fran\u00e7ais. A l&rsquo;int\u00e9rieur du bistrot local Hochmatt, les inscriptions sur les sculptures en bois \u00e9voquant la chasse sont tant\u00f4t \u00e9crites en allemand, tant\u00f4t en fran\u00e7ais. Et autour des tables bien garnies, les deux langues s&rsquo;entrem\u00ealent.<\/p>\n<p><strong>Maintenir la singularit\u00e9<\/strong><\/p>\n<p>Une question taraude bien vite le visiteur. Comment la culture al\u00e9manique a-t-elle pu se maintenir dans ce minuscule village, isol\u00e9 en Suisse romande depuis 150 ans, malgr\u00e9 des \u00e9changes toujours plus importants avec la vall\u00e9e? Les chiffres apportent un \u00e9l\u00e9ment de r\u00e9ponse: en grande majorit\u00e9, les habitants de Jaun se marient entre Al\u00e9maniques. \u00abIls se tournent vers les autres germanophones du canton ou vers l\u2019Oberland bernois\u00bb, constate le syndic Jean-Claude Schuwey, lui-m\u00eame pourtant mari\u00e9 \u00e0 une Romande depuis 43 ans. Malgr\u00e9 l\u2019immersion g\u00e9ographique et culturelle du village, seuls 5 \u00e0 10% de sa population est originaire de la zone francophone. Les \u00abmariages mixtes\u00bb, comme dit le syndic, sont certes en l\u00e9g\u00e8re augmentation, mais ils restent rares. Et les Jauner parviennent ainsi \u00e0 maintenir leur singularit\u00e9 linguistique.<\/p>\n<p>Les Julmy sont un autre exemple de cette rare mixit\u00e9. Lui, Daniel, est originaire de Jaun et travaille en tant que charpentier dans l&rsquo;entreprise de construction de chalets dirig\u00e9e par le syndic. Elle, Christiane, vient de la commune de Le Mouret (FR). A la maison, ils m\u00e9langent l&rsquo;allemand et le fran\u00e7ais; leurs enfants &#8212; qui travaillent d&rsquo;ailleurs tous les deux dans la partie francophone du canton &#8212; sont parfaitement bilingues. \u00abOn peut survivre sans parler le fran\u00e7ais dans la r\u00e9gion, mais c\u2019est difficile\u00bb, explique Christiane Julmy. Pendant des ann\u00e9es, elle a apport\u00e9 sa touche linguistique au bureau de poste de Jaun, sans que cela ne d\u00e9range personne.<\/p>\n<p>Illustration d\u2019un esprit d\u2019ouverture qui commence \u00e0 souffler, pouss\u00e9 aussi par la situation \u00e9conomique et politique: \u00abNous avons aujourd&rsquo;hui beaucoup plus de projets communs avec les Romands qu&rsquo;il y a 20 ans\u00bb, constate le syndic Jean-Claude Schuwey. EMS, transports scolaires, exploitation foresti\u00e8re, tourisme ou encore pompiers: les chantiers sur lesquels les \u00e9lus des 25 communaut\u00e9s doivent s&rsquo;entendre sont de plus en plus nombreux. Ils travaillent m\u00eame sur l&rsquo;\u00e9laboration d&rsquo;une fusion afin de r\u00e9unir toutes les communes de la Gruy\u00e8re en une seule. Cette int\u00e9gration politique s&rsquo;ajoute \u00e0 celle, plus ancienne, de l&rsquo;int\u00e9gration \u00e9conomique, puisque l\u2019immense majorit\u00e9 des habitants de Jaun travaillent en zone romande.<\/p>\n<p>\u00abJaun garde une place particuli\u00e8re dans le district, dit le pr\u00e9fet de la Gruy\u00e8re Patrice Borcard. Les communes francophones sont tr\u00e8s sensibles \u00e0 cette singularit\u00e9.\u00bb Ainsi, depuis 2004, le district assure le maintien d&rsquo;une \u00e9cole secondaire \u00e0 Jaun pour les enfants de la commune, m\u00eame si cela engendre des frais suppl\u00e9mentaires. C&rsquo;est seulement vers 16 ans que les \u00e9l\u00e8ves de Jaun doivent se d\u00e9placer \u00e0 Bulle ou \u00e0 Fribourg pour continuer leur scolarit\u00e9. Patrice Borcard n&rsquo;y voit pas d&rsquo;obstacle \u00e0 l&rsquo;int\u00e9gration dans la communaut\u00e9 linguistique majoritaire, mais au contraire un moyen pour Jaun d&rsquo;affirmer son statut particulier.<\/p>\n<p><strong>Ecole menac\u00e9e<\/strong><\/p>\n<p>Un statut menac\u00e9 par la d\u00e9mographie? Si tout le district a connu une forte croissance de sa population lors de ces 50 derni\u00e8res ann\u00e9es, Jaun a vu baisser la sienne de mani\u00e8re consid\u00e9rable. Jusque dans les ann\u00e9es 1960, le village comptait plus de 800 habitants, aujourd&rsquo;hui ils ne sont plus que 665. A titre de comparaison, dans le m\u00eame laps de temps, Bulle a tripl\u00e9 sa population pour atteindre presque 22&rsquo;000 d&rsquo;habitants aujourd&rsquo;hui. \u00abLa commune est tr\u00e8s excentr\u00e9e et n&rsquo;offre que tr\u00e8s peu d&#8217;emplois\u00bb, explique Patrice Borcard. L&rsquo;ouverture r\u00e9cente d&rsquo;un h\u00f4tel de 17 chambres (dont trois dortoirs) ne permettra que partiellement d\u2019y rem\u00e9dier. Et l&rsquo;\u00e9cole secondaire est d\u00e9j\u00e0 menac\u00e9e: \u00abNous avons du mal \u00e0 recruter des professeurs al\u00e9maniques pour enseigner \u00e0 Jaun. Souvent, nous faisons appel \u00e0 des enseignants du canton de Berne, mais ils sont r\u00e9ticents, \u00e0 cause des trajets.\u00bb<\/p>\n<p>Le syndic Jean-Claude Schuwey reste optimiste et voit d\u2019un bon \u0153il le rapprochement entre francophones et germanophones. \u00abNos jeunes sont tr\u00e8s demand\u00e9s par les entreprises du canton du fait qu&rsquo;ils sont bilingues et \u00e0 l&rsquo;aise dans les deux cultures. Ils sont tr\u00e8s peu dogmatiques: ils peuvent travailler \u00e0 Bulle et sortir le soir dans le canton de Berne.\u00bb<\/p>\n<p>Le pr\u00e9fet est du m\u00eame avis. \u00abNous veillerons toujours \u00e0 ce que notre unique commune germanophone se sente entendue.\u00bb Selon lui, les Jauner s&rsquo;arrangent tr\u00e8s bien de leur situation: \u00abIls \u00e9crivent en allemand \u00e0 la pr\u00e9fecture, nous r\u00e9pondons en fran\u00e7ais, il n&rsquo;y a pas de probl\u00e8me. Sauf si nous refusons un permis de construire, il peut arriver qu&rsquo;ils exigent une r\u00e9ponse en allemand. C&rsquo;est la petite vengeance du citoyen\u00bb, sourit-il.<br \/>\n_______<\/p>\n<p>Une version de cet article est parue dans le quotidien Le Temps.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Jaun est la seule commune germanophone de la Gruy\u00e8re. Une singularit\u00e9 aujourd\u2019hui menac\u00e9e par le poids de ses voisins francophones et une d\u00e9mographie en baisse. Ses habitants r\u00e9sistent pourtant \u00e0 la francisation des langues et des esprits. Reportage.<\/p>\n","protected":false},"author":20177,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[5],"tags":[1303],"class_list":["post-4844","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-latitude","tag-choix-de-l-editeur","latitude"],"aioseo_notices":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/4844","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/20177"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=4844"}],"version-history":[{"count":1,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/4844\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":5000,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/4844\/revisions\/5000"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=4844"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=4844"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=4844"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}