



{"id":4820,"date":"2017-01-25T19:07:44","date_gmt":"2017-01-25T18:07:44","guid":{"rendered":"http:\/\/www.largeur.com\/?p=4820"},"modified":"2017-07-12T10:59:42","modified_gmt":"2017-07-12T08:59:42","slug":"reportage-2","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/largeur.com\/?p=4820","title":{"rendered":"Un petit Portugal \u00e0 l\u2019ombre du Cervin"},"content":{"rendered":"<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" height=\"311\" width=\"468\" border=\"0\" src=\"\/wp-content\/uploads\/112016\/Large25012017.jpg\" alt=\"Large25012017.jpg\" title=\"Large25012017.jpg\" \/><\/p>\n<p>Bruno Mauricio se tient pr\u00eat bien avant le coup d\u2019envoi. Install\u00e9 \u00e0 la meilleure table du caf\u00e9 Dolce Bella, il arbore une \u00e9charpe de supporter rouge vif. En ce dimanche soir de d\u00e9cembre, il est venu soutenir le Benfica Lisbonne, qui affronte l\u2019autre grand club de football de la capitale, le Sporting. \u00abIci, presque tout le monde soutient le Benfica\u00bb, s\u2019enthousiasme-t-il entre deux cigarettes. Dans ce troquet 100% portugais, o\u00f9 la Superbock coule \u00e0 flots, on oublierait presque que l\u2019on se trouve \u00e0 T\u00e4sch, petit village valaisan situ\u00e9 \u00e0 1450 m\u00e8tres d\u2019altitude. Seul le mobilier de style chalet et un tableau du Cervin, vestiges d\u2019un autre temps, viennent rappeler qu\u2019il faut sinuer entre les raccards pour atteindre le Dolce Bella et que, dehors, la temp\u00e9rature a largement chut\u00e9 sous z\u00e9ro degr\u00e9.<\/p>\n<p>Pr\u00e8s de la moiti\u00e9 des 1200 habitants de T\u00e4sch sont originaires du Portugal. Ce rassemblement ib\u00e9rique au c\u0153ur des Alpes trouve son explication \u00e0 cinq kilom\u00e8tres en amont: Zermatt. La station sans voitures, qui attire les touristes du monde entier et totalise 2 millions de nuit\u00e9es annuelles, compte 110 h\u00f4tels et plus de 150 restaurants. C\u2019est aussi le terminus de l\u2019embl\u00e9matique petit train rouge du Matterhorn-Gotthard Bahn &#8212; le plus propre du monde, dit-on &#8212; qui transporte 2,5 millions de passagers par an. En coulisse, des centaines de travailleurs s\u2019affairent pour faire fonctionner cette m\u00e9canique parfaitement huil\u00e9e. Les Italiens, qui occupaient initialement ces emplois, ont \u00e9t\u00e9 peu \u00e0 peu remplac\u00e9s par les petites mains portugaises, une tendance qui s\u2019est encore acc\u00e9l\u00e9r\u00e9e depuis le d\u00e9but de la crise europ\u00e9enne.<\/p>\n<p><strong>Lieu de passage<\/strong><\/p>\n<p>Mi-temps. Bruno Mauricio et ses amis ont le sourire: le Benfica m\u00e8ne un \u00e0 z\u00e9ro. Le trentenaire explique dans un fran\u00e7ais parfait qu\u2019il a choisi de s\u2019installer \u00e0 T\u00e4sch car les loyers y sont environ deux fois moins \u00e9lev\u00e9s qu\u2019\u00e0 Zermatt. \u00abC\u2019est aussi plus calme, un meilleur environnement pour ma fille de quatre ans.\u00bb Originaire de la ville portuaire d\u2019Aveiro, \u00e0 70 kilom\u00e8tres de Porto, l\u2019ancien vendeur en informatique au contact facile est arriv\u00e9 en 2008 pour suivre sa femme, Ana. \u00abElle venait de perdre son travail dans le milieu bancaire. Elle s\u2019est inscrite dans une agence qui lui a propos\u00e9 une semaine plus tard un poste de femme de chambre \u00e0 Zermatt. Et nous sommes partis.\u00bb Le jeune homme commence comme portier de nuit, avant de gravir les \u00e9chelons pour devenir concierge au Mont Cervin Palace. Dans ce poste prestigieux, qu\u2019il a d\u00e9croch\u00e9 en ma\u00eetrisant six langues, il se charge d\u2019organiser les d\u00e9placements des clients de l\u2019h\u00f4tel, leurs sorties \u00e0 ski, au restaurant, ou encore leurs achats.<\/p>\n<p>Aujourd\u2019hui, Bruno Mauricio se sent \u00e0 la maison dans les montagnes valaisannes et imagine y passer sa vie. Il a achet\u00e9 une voiture. Sa fille va au jardin d\u2019enfant. Et les contacts avec les Suisses? \u00abOn se conna\u00eet, on se parle, tout se passe bien.\u00bb Ce soir, un seul repr\u00e9sentant valaisan, le retrait\u00e9 Joe Lauber, a fait le d\u00e9placement. Il sirote un verre de vin blanc au bar et \u00e9change quelques mots avec un groupe de jeunes supporters assis \u00e0 ses c\u00f4t\u00e9s. Le coup de sifflet final assure la victoire deux \u00e0 un du Benfica. La cinquantaine de clients exulte. La patronne, Sandra Sousa, d\u00e9bouche quelques bouteilles de vin ros\u00e9 Mateus. Si Joe Lauber vient ici, c\u2019est pour l\u2019ambiance: \u00abAilleurs, il ne se passe rien.\u00bb<\/p>\n<p>Il est vrai que T\u00e4sch n\u2019a pas grand-chose \u00e0 offrir. Le lendemain matin, alors que les travailleurs ont rejoint Zermatt, les rues sont d\u00e9sertes. Dans ce coin encaiss\u00e9 au fond de la vall\u00e9e, pas de vue sur le Cervin ni de domaine skiable. La plupart des visiteurs ne s\u2019arr\u00eatent que bri\u00e8vement pour d\u00e9poser leur voiture dans l\u2019\u00e9norme parking couvert qui peut accueillir 2\u2019100 v\u00e9hicules, avant de monter dans la navette pour Zermatt. Aux abords de la gare, quelques h\u00f4tels proposent des chambres bon march\u00e9, o\u00f9 une poign\u00e9e de touristes semblent s\u2019\u00eatre \u00e9gar\u00e9s. Avec son \u00e9glise typique et ses chalets anciens, le centre du village est certes joli, mais ne peut rivaliser avec les perles de la r\u00e9gion.<br \/>\n<strong><br \/>\nPotagers et bacalhau<\/strong><\/p>\n<p>La communaut\u00e9 portugaise a insuffl\u00e9 un peu de vie dans cette localit\u00e9 dont elle a fait progresser la population d\u2019un tiers en une d\u00e9cennie. Sans ostentation, sans drapeaux aux fen\u00eatres, comme pour ne pas heurter les sensibilit\u00e9s locales. En cette p\u00e9riode de l\u2019Avent, seule l\u2019exub\u00e9rance d\u2019une gigantesque cr\u00e8che anim\u00e9e, install\u00e9e devant le petit chalet de Luisa da Silva et de son mari Lee, d\u00e9tonne dans le paysage.<\/p>\n<p>Les immigr\u00e9s sont souvent de jeunes gens qui, face \u00e0 l\u2019absence de perspectives \u00e0 la fin de leur formation, ont rejoint ici une s\u0153ur ou un cousin. Soraia Rodrigues, 28 ans, fait partie de ceux qui donnent un coup de jeune \u00e0 T\u00e4sch. Elle se r\u00eavait journaliste sportive. La destin\u00e9e \u00e9conomique de son pays en a voulu autrement. Il y a six ans, \u00e0 la fin de ses \u00e9tudes de lettres, la jeune fille originaire de Lisbonne suit son ami \u00e0 Zermatt o\u00f9 elle d\u00e9croche un emploi de femme de chambre. Leur histoire prend fin quelques ann\u00e9es plus tard. Il rentre, elle reste. Aujourd\u2019hui, elle tient 45 heures par semaine la r\u00e9ception et le service \u00e0 l\u2019h\u00f4tel Alpenhotel, \u00e0 T\u00e4sch, pour 3000 francs par mois. \u00abC\u2019est bien plus que les 600 ou 650 euros que je gagnerais pour un travail similaire au Portugal. Cela me permet d\u2019aider un peu ma famille. Et j\u2019adore mon travail, parler diff\u00e9rentes langues, \u00eatre au contact des gens!\u00bb<\/p>\n<p>Ce souffle venu du Sud se constate \u00e0 l\u2019\u00e9picerie, qui vend d\u00e9sormais des produits portugais: bacalhau congel\u00e9, p\u00e2tisseries, vins ou encore liquide pour la vaisselle. Les nouveaux arrivants ont aussi apport\u00e9 leurs f\u00eates traditionnelles, recommenc\u00e9 \u00e0 cultiver les jardins et les potagers laiss\u00e9s en friche, aliment\u00e9 les rangs de la fanfare locale et mis en place une messe hebdomadaire en portugais. L\u2019\u00e9cole, flambant neuve, t\u00e9moigne \u00e9galement de cette dynamique. Aujourd\u2019hui, les trois quarts des 70 \u00e9l\u00e8ves sont originaires du Portugal.<\/p>\n<p><strong>Une pr\u00e9pos\u00e9e \u00e0 l\u2019int\u00e9gration<\/strong><\/p>\n<p>Attabl\u00e9 devant un caf\u00e9 au restaurant Walliserkanne, Jos\u00e9 Louren\u00e7o, le plus ancien habitant portugais de T\u00e4sch, observe que l\u2019augmentation du nombre de contribuables a une influence positive sur les finances de la commune. \u00abCela lui donne plus de moyens pour am\u00e9liorer ses infrastructures.\u00bb Arriv\u00e9 en 1983 de Castro Daire, \u00e0 l\u2019\u00e2ge de 18 ans, ce p\u00e8re de trois enfants, mari\u00e9 \u00e0 une Suissesse, dirige la branche locale de l\u2019entreprise en charge du ramassage et du recyclage des d\u00e9chets. Il semble \u00eatre appr\u00e9ci\u00e9 de tous, conna\u00eet le village comme sa poche, ses l\u00e9gendes, ses habitants et leurs histoires. En riant, il se d\u00e9crit comme un cam\u00e9l\u00e9on, qui peut se fondre aussi bien parmi les Haut-valaisans que parmi les Portugais. Alors, les deux communaut\u00e9s cohabitent-elle de mani\u00e8re harmonieuse? \u00abC\u2019est difficile. De nombreux Portugais vivent, mangent, ach\u00e8tent comme \u00e0 la maison, et pr\u00e9f\u00e8rent rester entre eux. D\u2019autres font des efforts, mais ne se sentent pas les bienvenus. Certains Suisses pensent que c\u2019en est trop. Le fait de voir de plus en plus de Portugais acheter et construire des maisons ces derni\u00e8res ann\u00e9es a soulev\u00e9 beaucoup de craintes. Pour r\u00e9sumer la situation, les Portugais se plaignent que les Suisses ne les saluent pas, et les Suisses se plaignent que les Portugais ne les saluent pas!\u00bb<\/p>\n<p>En 2009, la commune de T\u00e4sch s\u2019est dot\u00e9e d\u2019un pr\u00e9pos\u00e9 \u00e0 l\u2019int\u00e9gration. Eva Jenni, \u00e9lue hors parti au conseil municipal, occupe le poste depuis d\u00e9but 2015. Elle veille \u00e0 l\u2019offre de cours d\u2019allemand, informe les nouveaux arrivants sur le fonctionnement du village et les oriente vers les bons services en cas de probl\u00e8mes d\u2019argent ou d\u2019assurances sociales. \u00abMa mission consiste aussi \u00e0 construire des ponts, \u00e0 sensibiliser les \u00e9trangers, mais aussi les Suisses\u00bb, explique-t-elle en ber\u00e7ant son fils de dix mois qui l\u2019accompagne ce jour-l\u00e0. Lucernoise, la jeune femme se souvient qu\u2019elle a \u00e9galement d\u00fb batailler pour faire oublier son \u00e9tiquette d\u2019\u00ab\u00dcsserschwiizerin\u00bb, de \u00abSuissesse de l\u2019ext\u00e9rieur\u00bb, pour reprendre le qualificatif que les locaux utilisent pour d\u00e9signer les habitants des autres cantons.<\/p>\n<p>La soudaine augmentation du nombre de ressortissants portugais ces derni\u00e8res ann\u00e9es repr\u00e9sente un challenge pour la mairie. \u00abLorsqu\u2019une communaut\u00e9 \u00e9trang\u00e8re atteint cette importance, elle n\u2019est plus encourag\u00e9e \u00e0 s\u2019int\u00e9grer, poursuit la jeune femme. Le d\u00e9fi principal, c\u2019est la langue et le fait que certains r\u00e9sidents portugais ne voient pas l\u2019int\u00e9r\u00eat de l\u2019apprendre.\u00bb Dans l\u2019industrie touristique de Zermatt, l\u2019italien s\u2019est impos\u00e9 depuis longtemps comme lingua franca, plus facile pour tout le monde, ce qui n\u2019arrange pas l\u2019affaire d\u2019Eva Jenni. \u00abIls peuvent s\u2019en sortir au quotidien sans parler allemand. Le d\u00e9calage devient manifeste quand leurs enfants entrent \u00e0 l\u2019\u00e9cole et qu\u2019ils ne parviennent pas \u00e0 communiquer avec les enseignants sans un interpr\u00e8te.\u00bb Les enfants, en revanche, s\u2019adaptent facilement au moment de leur entr\u00e9e en classe, o\u00f9 l\u2019allemand est la r\u00e8gle. \u00abAu final, j\u2019aime rappeler que le village compte en tout trente nationalit\u00e9s diff\u00e9rentes et que l\u2019on y vit bien, avec parfois des tensions, mais jamais de violence.\u00bb<\/p>\n<p>Les ingr\u00e9dients sont-ils r\u00e9unis pour que cette fable alpine se poursuive sur une note positive? Nicole Lauber, blonde quadrag\u00e9naire qui travaille aux guichets de la gare, incarne le fait que la m\u00e9fiance peut s\u2019estomper. Son ami est portugais. Et m\u00eame si elle s\u2019interroge sur la capacit\u00e9 du village \u00e0 accueillir davantage de travailleurs immigr\u00e9s dans les mois et les ann\u00e9es \u00e0 venir, elle fr\u00e9quente les f\u00eates de ces nouveaux voisins, suit leur championnat de foot, a appris quelques mots de leur langue. \u00abAujourd\u2019hui, seules les personnes \u00e2g\u00e9es ont encore de la peine \u00e0 s\u2019y faire. Pour moi, c\u2019est tip top.\u00bb<br \/>\n_______<\/p>\n<p>Une version de cet article est parue dans le magazine <a href=\"http:\/\/www.hebdo.ch\" target=\"_blank\">L&rsquo;Hebdo<\/a>.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Dans le village haut-valaisan de T\u00e4sch, o\u00f9 les employ\u00e9s de l\u2019industrie touristique de Zermatt viennent chercher des logements aux loyers abordables, pr\u00e8s de la moiti\u00e9 des habitants sont portugais. <\/p>\n","protected":false},"author":19904,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[5],"tags":[1303],"class_list":["post-4820","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-latitude","tag-choix-de-l-editeur","latitude"],"aioseo_notices":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/4820","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/19904"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=4820"}],"version-history":[{"count":1,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/4820\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":5001,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/4820\/revisions\/5001"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=4820"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=4820"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=4820"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}