



{"id":4660,"date":"2016-05-13T16:48:55","date_gmt":"2016-05-13T14:48:55","guid":{"rendered":"http:\/\/www.largeur.com\/?p=4660"},"modified":"2017-08-24T10:31:25","modified_gmt":"2017-08-24T08:31:25","slug":"societe-26","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/largeur.com\/?p=4660","title":{"rendered":"Partir pour devenir autre"},"content":{"rendered":"<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"\/wp-content\/uploads\/201408\/Large130516.jpg\" border=\"0\" height=\"311\" width=\"468\" title=\"Large130516.jpg\" alt=\"Large130516.jpg\" \/><br \/>\nLes parents de D. sont \u00e9prouv\u00e9s. Dans la chambre de leur fils ne subsistent plus que des tapis de pri\u00e8re et une djellaba blanche. Ce Genevois de 20 ans, catholique d\u2019origine, est parti au printemps en Syrie.<\/p>\n<p>Celui qui se fait d\u00e9sormais appeler Abdullah s\u2019est converti \u00e0 l\u2019islam sur le tard. Il s\u2019est radicalis\u00e9 apr\u00e8s avoir c\u00f4toy\u00e9 un groupe rigoriste de la mosqu\u00e9e du Petit-Saconnex. En un an, son comportement a compl\u00e8tement chang\u00e9. Ses notes ont d\u00e9gringol\u00e9, il a perdu sa place d\u2019apprentissage et s\u2019est r\u00e9fugi\u00e9 dans une lecture compulsive du Coran. Jusqu\u2019\u00e0 trois fois par jour, il partait prier \u00e0 la mosqu\u00e9e. Ses parents ne le reconnaissaient plus.<\/p>\n<p>Si le cas de ce jeune en qu\u00eate de rep\u00e8res est singulier, il incarne n\u00e9anmoins un m\u00e9canisme humain et tr\u00e8s contemporain: le besoin de partir de soi. Que ce soit une \u00e9tape mystique, un changement de vocation ou une crise existentielle: tout individu aspire \u00e0 un moment donn\u00e9 de sa vie \u00e0 changer de peau. Parfois, ce d\u00e9sir n\u2019est que temporaire. D\u2019autres fois, la transformation est d\u00e9finitive.<\/p>\n<p><strong>Voyage solitaire<\/strong><\/p>\n<p>Philippe Gonz\u00e1lez, sociologue sp\u00e9cialiste des religions, per\u00e7oit dans la conversion de ce Genevois une qu\u00eate d\u2019autonomisation par rapport \u00e0 son groupe de r\u00e9f\u00e9rence: \u00abCe jeune s\u2019est construit contre une identit\u00e9 h\u00e9rit\u00e9e. Il a cherch\u00e9 \u00e0 sortir des param\u00e8tres de ses parents pour choisir sa propre croyance.\u00bb Car la transformation de soi est avant tout un voyage solitaire. A l\u2019arriv\u00e9e, les liens sociaux et professionnels doivent \u00eatre reconstruits. Il revient alors aux proches d\u2019accepter &#8212; s\u2019ils le peuvent &#8212; l\u2019\u00eatre nouveau qui se pr\u00e9sente \u00e0 eux. Et, \u00e9ventuellement, de lui pardonner. Car, peu importe la direction choisie, tout le monde emprunte un jour la route de la transformation.<\/p>\n<p>Parmi ces mutations identitaires, certaines sont plut\u00f4t anodines: elles peuvent \u00eatre int\u00e9rieures, se mat\u00e9rialiser par un changement d\u2019orientation professionnelle ou une nouvelle activit\u00e9 sportive. D\u2019autres, comme la sexualit\u00e9, t\u00e9moignent d\u2019une \u00e9volution plus importante. Rupture, crise de la quarantaine ou coming-out, le sexe repr\u00e9sente un puissant marqueur identitaire. Pour ceux qui choisissent de changer de genre, la transformation est radicale (lire t\u00e9moignage ci-dessous).<\/p>\n<p>La migration repr\u00e9sente \u00e9galement un voyage interne, \u00abdont on ne sort jamais indemne, rappelle Claudio Bolzman, sp\u00e9cialiste des mouvements migratoires pour la Haute \u00e9cole de travail social de Gen\u00e8ve &#8212; HETS-GE. La vie est faite de routines. Nous n\u2019existons pas seuls, mais nous nous construisons en relation avec les autres. Changer d\u2019environnement va affecter notre identit\u00e9.\u00bb Les nouvelles technologies et la globalisation ont facilit\u00e9 le brassage des populations. Quelque 215 millions de personnes vivent actuellement dans un autre pays que celui dans lequel elles sont n\u00e9es, soit 3-4% de la population mondiale.<\/p>\n<p><strong>Int\u00e9gration<\/strong><\/p>\n<p>Pour de nombreux individus candidats \u00e0 une transformation, celle-ci sera forc\u00e9ment lib\u00e9ratoire. Ils imaginent leur vie meilleure dans un autre pays, une autre religion ou un autre genre. Et c\u2019est parfois le cas. \u00abLes personnes transgenres sont par exemple moins stigmatis\u00e9es que par le pass\u00e9, estime Quentin Delval, de l\u2019Unit\u00e9 Egalit\u00e9 &amp; Diversit\u00e9 de la HES-SO. La m\u00e9diatisation de certains cas en Am\u00e9rique du Nord a \u00e9t\u00e9 positive. A certains \u00e9gards, cela rappelle la lib\u00e9ration sexuelle des ann\u00e9es 1960.\u00bb En Suisse, pour pr\u00e9venir les discriminations, les 28 hautes \u00e9coles (HES) ont par exemple mis en place des normes afin de g\u00e9rer la diversit\u00e9 comme l\u2019instauration de r\u00e8gles de non-discrimination \u00e0 l\u2019embauche ou le langage \u00e9pic\u00e8ne. Un programme de soutien est \u00e9galement pr\u00e9vu pour les personnes transgenres afin de leur permettre de \u00abvalider leur potentiel\u00bb. La Hochschule de Lucerne a m\u00eame accept\u00e9 en mai de cr\u00e9er une case genre \u00abnon sp\u00e9cifi\u00e9\u00bb dans ses formulaires.<\/p>\n<p>Quentin Delval rappelle la fantastique int\u00e9gration de Christa Muth. N\u00e9e Christophe, cette professeure de la Haute Ecole d\u2019Ing\u00e9nierie et de Gestion du Canton de Vaud &#8212; HEIG-VD avait pu continuer \u00e0 enseigner apr\u00e8s sa vaginoplastie. Toutefois, ces bonnes pratiques sont loin d\u2019\u00eatre g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9es: \u00abIl s\u2019agit d\u2019une personne bien int\u00e9gr\u00e9e au niveau professoral et qui b\u00e9n\u00e9ficiait du soutien de la direction. Cela ne veut pas dire que ce type de transformation ne constitue pas un obstacle \u00e0 l\u2019avancement d\u2019une carri\u00e8re professionnelle.\u00bb<\/p>\n<p>De nombreux migrants r\u00e9ussissent \u00e9galement \u00e0 s\u2019int\u00e9grer dans leur pays d\u2019accueil et y connaissent le succ\u00e8s. Juan Gasparini en sait quelque chose. Ancien militant p\u00e9roniste, il a d\u00fb quitter l\u2019Argentine du dictateur Jorge Videla \u00e0 30 ans. Il a emport\u00e9 avec ses bagages le souvenir de sa femme assassin\u00e9e, des cicatrices de torture et deux enfants en bas \u00e2ge. \u00abIl a fallu recommencer \u00e0 nouveau. J\u2019avais l\u2019\u00e9nergie de ma jeunesse et mes enfants \u00e0 charge comme motivation.\u00bb A son arriv\u00e9e en Suisse, il apprend le fran\u00e7ais et se lance dans une formation universitaire qui d\u00e9bouchera sur une nouvelle vocation: le journalisme. Un parcours qui voit na\u00eetre un homme nouveau. \u00abJ\u2019ai laiss\u00e9 derri\u00e8re moi toutes ces ann\u00e9es de souffrance. Il a fallu aller de l\u2019avant sans se retourner. C\u2019\u00e9tait la condition pour pouvoir survivre. Il fallait changer.\u00bb<\/p>\n<p><strong>Frustration et d\u00e9ception<\/strong><\/p>\n<p>Claudio Bolzman pr\u00e9cise que les migrants b\u00e9n\u00e9ficiant d\u2019un \u00abcapital mobilit\u00e9\u00bb ont beaucoup plus de facilit\u00e9 \u00e0 s\u2019int\u00e9grer dans leur nouveau milieu. De m\u00eame que ceux qui ont d\u00e9j\u00e0 un r\u00e9seau sur place parce que des membres de leurs familles ou de leur diaspora ont emprunt\u00e9 le m\u00eame chemin avant eux. De grandes diff\u00e9rences d\u2019int\u00e9gration subsistent, en effet, suivant les origines et la provenance sociale des individus. Et avec, au bout du chemin, beaucoup de d\u00e9ceptions pour ceux dont le capital culturel rend l\u2019adaptation plus difficile.<\/p>\n<p>Pour Quentin Delval, la question de qui peut r\u00e9ellement se permettre d\u2019\u00eatre transgenre reste aussi enti\u00e8re: \u00abUne personne qui subit plusieurs formes de domination li\u00e9es \u00e0 un handicap, \u00e0 son origine ethnique ou socio-\u00e9conomique aura plus de peine \u00e0 s\u2019assumer comme une personne transgenre qu\u2019une personne dans la \u00abnorme\u00bb par rapport aux autres aspects de la vie.\u00bb Car pour les transgenres, il reste toujours difficile de faire accepter leur identit\u00e9. \u00abToute notre repr\u00e9sentation du monde est genr\u00e9e, rappelle Quentin Delval. En fran\u00e7ais, chaque mot est associ\u00e9 \u00e0 la masculinit\u00e9 ou \u00e0 la f\u00e9minit\u00e9. C\u2019est une vision binaire qui complique leur acceptation par la soci\u00e9t\u00e9.\u00bb<\/p>\n<p>Quant \u00e0 ceux qui esp\u00e8rent une \u00e9mancipation de leur moi au moyen d\u2019une conversion religieuse, la frustration peut aussi se trouver au bout de la route. Pour Philippe Gonz\u00e1lez, chercheur \u00e0 l\u2019Universit\u00e9 de Lausanne, \u00abil est faux de r\u00e9sumer la conversion \u00e0 une th\u00e9rapie personnelle. Les individus sont confront\u00e9s \u00e0 des interpr\u00e8tes de la th\u00e9ologie qui ont une vision du monde et des objectifs propres. Il se joue un combat id\u00e9ologique autour de ces questions. La religion reste une mani\u00e8re d\u2019organiser les groupes humains.\u00bb<br \/>\n_______<\/p>\n<p>ENCADRE<\/p>\n<p><strong>\u00abJe vis une forme d\u2019unification de moi-m\u00eame\u00bb<\/strong><\/p>\n<p><em>Sylvain, transgenre et professeur de conception en produits industriels, t\u00e9moigne de sa m\u00e9tamorphose.<\/em><\/p>\n<p>\u00abIl y a une ann\u00e9e, j\u2019ai entam\u00e9 un voyage dont je ne connais pas encore bien la destination\u00bb, confie en souriant Sylvain, transgenre et professeur de conception \u00e0 la Haute Ecole d\u2019Ing\u00e9nierie et de Gestion du Canton de Vaud &#8212; HEIG-VD. Ce quadrag\u00e9naire d\u2019origine fran\u00e7aise, qui vit en Suisse depuis une quinzaine d\u2019ann\u00e9es, a, en effet, pris la d\u00e9cision de suivre un traitement hormonal. Il raconte que si des changements physiques sont d\u00e9j\u00e0 apparus, le bouleversement est avant tout int\u00e9rieur: \u00abMes go\u00fbts, mon odorat, ma perception de l\u2019environnement et mon comportement, tout a \u00e9volu\u00e9.\u00bb Sylvain ne sait pas encore jusqu\u2019o\u00f9 il souhaite aller dans sa transformation. \u00abJe ne sais pas si j\u2019irai jusqu\u2019au bout. Mon objectif n\u2019est pas de basculer d\u2019un sexe \u00e0 l\u2019autre. Je vois cela comme un processus fluide, dont je n\u2019ai pas planifi\u00e9 toutes les \u00e9tapes. Si je disparaissais pour revenir transform\u00e9 en femme, comme le font beaucoup de transsexuels, j\u2019aurais l\u2019impression de renoncer \u00e0 une partie de mon identit\u00e9.\u00bb Ce que le professeur envisage, c\u2019est d\u2019\u00eatre plus \u00aben femme\u00bb pendant certaines p\u00e9riodes et plus \u00aben homme \u00bb pendant d\u2019autres, dans un mode androgyne fluide. \u00abCe serait une forme d\u2019unification de moi-m\u00eame.\u00bb<\/p>\n<p>Ce qui lui tient \u00e0 c\u0153ur, c\u2019est de ne choquer personne. \u00abJe ne veux pas imposer mes choix \u00e0 mon entourage. J\u2019ai eu de la chance de pouvoir b\u00e9n\u00e9ficier d\u2019un environnement professionnel bienveillant et notamment du soutien de ma hi\u00e9rarchie et de certains de mes coll\u00e8gues. Je sais bien que ce n\u2019est pas le cas partout, mais la soci\u00e9t\u00e9 change. Certaines \u00e9tudes indiquent que la pr\u00e9sence de trans repr\u00e9sente une opportunit\u00e9 pour les organisations. Ils auraient une vision moins genr\u00e9e des rapports de travail.\u00bb Quant aux r\u00e9actions de ses proches, elles sont pour l\u2019instant positives dans l\u2019ensemble: \u00abMa compagne &#8212; avec laquelle je vis depuis quinze ans &#8212; m\u2019accompagne dans ce processus. Cela n\u2019allait pas de soi au d\u00e9part. Mais avec l\u2019aide d\u2019une psychologue, nous avons pris la d\u00e9cision de vivre cette aventure ensemble, sans savoir encore bien o\u00f9 elle nous m\u00e8nera.\u00bb Quant \u00e0 ses parents, ils sont heureux de voir qu\u2019il va bien: \u00abMa m\u00e8re dit qu\u2019elle a retrouv\u00e9 l\u2019enfant que j\u2019\u00e9tais, avec de la joie de vivre\u00bb.<\/p>\n<p>Mais tout n\u2019est pas rose: il y a les amis qui ne lui adressent plus la parole ou ceux \u00e0 qui il n\u2019a pas encore souhait\u00e9 parler de son changement. \u00abParce que je me garde le droit de g\u00e9rer cette transformation. Il s\u2019agit de ma vie et j\u2019ai fait le choix d\u2019avancer. J\u2019ai ressenti un c\u00f4t\u00e9 masculin et f\u00e9minin en moi depuis tout petit. J\u2019ai choisi de me connecter \u00e0 cela pour devenir qui je suis fondamentalement.\u00bb Et ce processus ne va pas sans occasionner des angoisses: \u00abEst-ce que je me suis lanc\u00e9 dans une qu\u00eate perdue d\u2019avance? Comment peut-on vivre avec un corps entre deux genres? Cela me donne le vertige parfois.\u00bb<br \/>\n_______<\/p>\n<p>Collaboration: Genevi\u00e8ve Ruiz<\/p>\n<p>Une version de cet article est parue dans la revue H\u00e9misph\u00e8res (no 10).<\/p>\n<p>Pour vous abonner \u00e0 H\u00e9misph\u00e8res au prix de CHF 45.- (d\u00e8s 45 euros) pour 6 num\u00e9ros, rendez-vous sur <a href=\"http:\/\/revuehemispheres.com\/\" target=\"_blank\">revuehemispheres.com<\/a>.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Aux prises avec un monde tournant \u00e0 pleine vitesse, les individus sont de plus en plus tent\u00e9s par la transformation radicale. 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