



{"id":4657,"date":"2016-05-10T18:52:26","date_gmt":"2016-05-10T16:52:26","guid":{"rendered":"http:\/\/www.largeur.com\/?p=4657"},"modified":"2016-05-10T18:54:15","modified_gmt":"2016-05-10T16:54:15","slug":"sante","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/largeur.com\/?p=4657","title":{"rendered":"Le bon \u00e2ge pour mourir"},"content":{"rendered":"<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"\/wp-content\/uploads\/201408\/Large110516.jpg\" alt=\"Large110516.jpg\" title=\"Large110516.jpg\" border=\"0\" height=\"311\" width=\"468\" \/><\/p>\n<p>A quoi bon vivre vieux, si c\u2019est pour vivre diminu\u00e9? Cette question, qui ne se l\u2019est pas d\u00e9j\u00e0 pos\u00e9e? Comme si l\u2019exp\u00e9rience des autres et notre propre compr\u00e9hension du r\u00e9el nous faisaient bien comprendre que vivre et continuer \u00e0 vivre sont deux choses diff\u00e9rentes, deux \u00e9tats distincts. Le premier t\u00e9moigne d\u2019une insouciance plus ou moins totale face \u00e0 la mort, le second nous confronte \u00e0 elle de mani\u00e8re plus pressante. Continuer \u00e0 vivre est une pr\u00e9occupation qui g\u00e9n\u00e9ralement co\u00efncide avec cette \u00e9tape de la vie qu\u2019on appelle la vieillesse.<\/p>\n<p>Et c\u2019est tout un programme que de repousser la mort &#8212; appelons un chat un chat: cela n\u00e9cessite de l\u2019entretien mental et physique, et certainement des soins \u00e0 mesure qu\u2019on avance en \u00e2ge. Des soins qui peuvent \u00eatre tr\u00e8s lourds. Tel est le prix \u00e0 payer. Alors, continuer \u00e0 vivre, n\u2019est-ce pas parfois payer un trop lourd tribut, au m\u00e9pris de la dignit\u00e9? Ces derni\u00e8res d\u00e9cennies, la dignit\u00e9 a chang\u00e9 de camp, pourrait-on dire. D\u00e9lest\u00e9e du poids normatif de la religion, elle ne r\u00e9side plus dans la vie \u00e0 tout prix, mais dans la mort pr\u00e9f\u00e9rable \u00e0 une existence jug\u00e9e d\u00e9gradante. Parfois, en effet, ne vaut-il pas mieux \u00aben finir\u00bb?<\/p>\n<p>Le docteur et \u00e9thicien am\u00e9ricain Ezekiel Emanuel a r\u00e9pondu \u00e0 cette question d\u2019une mani\u00e8re cat\u00e9gorique, dans un article paru en octobre 2014 dans la revue <a target=\"_blank\" href=\"http:\/\/www.theatlantic.com\/world\/\">The Atlantic<\/a>. Ce professeur \u00e0 l\u2019Universit\u00e9 de Philadelphie, ancien conseiller du pr\u00e9sident Barak Obama pour les affaires sanitaires, aura 75 ans en 2032: l\u2019\u00e2ge et l\u2019ann\u00e9e de sa mort. Ainsi en a-t-il d\u00e9cid\u00e9. Soyons pr\u00e9cis: \u00e0 compter de 75 ans, il ne prendra plus de traitement susceptible de le gu\u00e9rir d\u2019une maladie ou de prolonger sa vie. Finis, les antibiotiques. \u00abMourir d\u2019une infection n\u2019est pas particuli\u00e8rement douloureux\u00bb, \u00e9crit-il dans un \u00e9lan sto\u00efque. Les d\u00e9pistages de tumeurs moyennant coloscopies? Termin\u00e9s. Seule entorse \u00e0 son principe: des soins palliatifs en cas de cancer, mais pour autant, c\u2019est vers une mort \u00e0 la fois choisie et subie qu\u2019il irait.<\/p>\n<p>Tant pis si son entourage doit souffrir de sa disparition, alors que tout n\u2019aura pas \u00e9t\u00e9 tent\u00e9 pour l\u2019\u00e9viter. Dans sa balance des sentiments, plus important que la peine inflig\u00e9e est le souvenir qu\u2019il laissera aux siens. Or il veut qu\u2019on se souvienne de lui comme d\u2019un \u00ab\u00eatre vibrant\u00bb. Toutefois, n\u2019\u00e9tant pas doctrinaire, il s\u2019accorde le droit de repousser au-del\u00e0 de 75 ans le d\u00e9clenchement du fatal compte \u00e0 rebours, si son \u00e9tat de sant\u00e9 ne justifie pas la mise en \u0153uvre du protocole de fin de vie.<\/p>\n<p>Le plaidoyer d\u2019Ezekiel Emanuel, empreint de cette sinc\u00e9rit\u00e9 dont les Am\u00e9ricains sont si friands, a pu choquer par son apparente radicalit\u00e9. Du moins a-t-il fait r\u00e9fl\u00e9chir. C\u2019\u00e9tait son but. Le professeur Henk Verloo, \u00e0 la t\u00eate du Senior Living Lab de la Haute Ecole de la Sant\u00e9 La Source \u00e0 Lausanne \u2013 HedS La Source, l\u2019a lu avec int\u00e9r\u00eat, lui dont le travail consiste \u00e0 am\u00e9liorer la qualit\u00e9 de vie des \u00abseniors\u00bb. \u00abL\u2019article d\u2019Ezekiel Emanuel a un c\u00f4t\u00e9 volontairement provocateur, note-t-il, et c\u2019est tr\u00e8s bien. Mais j\u2019ai l\u2019impression que ce questionnement renvoie surtout \u00e0 la perception tr\u00e8s personnelle qu\u2019a l\u2019auteur de la fin de vie. Ce que je constate en Suisse, c\u2019est que trois quarts des personnes ayant 75 ans vieillissent bien.\u00bb<\/p>\n<p>On passe \u00e0 autre chose, alors? Bien s\u00fbr que non. La vieillesse est devenue un objet d\u2019angoisse. L\u2019allongement de l\u2019esp\u00e9rance de vie suscite autant d\u2019espoirs qu\u2019il g\u00e9n\u00e8re de doutes sur les capacit\u00e9s de chacun \u00e0 affronter la vie longue. La maladie d\u2019Alzheimer fait peur. Selon l\u2019Association Alzheimer Suisse, on estimait \u00e0 116\u2019000 en 2014 le nombre de personnes vivant en Suisse atteintes de cette pathologie ou d\u2019une autre forme de d\u00e9mence survenant principalement avec l\u2019\u00e2ge. Pour celles \u00e2g\u00e9es de 80 \u00e0 84 ans, le taux \u00e9tait de 13%, alors qu\u2019il est de moins de 2% entre 65 et 69 ans.<\/p>\n<p>Mais il n\u2019y a pas que la maladie d\u2019Alzheimer qui entrave la vieillesse et abr\u00e8ge la vie, rappelle Henk Verloo. \u00abComme on le sait, le diab\u00e8te, l\u2019hypertension, les douleurs persistantes et la d\u00e9pression font aussi des ravages\u00bb, souligne-t-il. Doit-on s\u2019affoler? \u00abLe d\u00e9clin, li\u00e9 au vieillissement organique, survient plut\u00f4t \u00e0 partir de 85 ans, explique le professeur. Mais il n\u2019y a pas de raison de paniquer. Si, en 2050, 30% de la population aura 65 ans et plus, une grande proportion d\u2019entre elle vieillira bien.\u00bb<\/p>\n<p>Tant mieux, se f\u00e9licite-t-on. Mais le \u00abvieillir mal\u00bb nous obs\u00e8de. \u00abC\u2019est plus la qualit\u00e9 de vie que l\u2019\u00e2ge qui d\u00e9terminera \u00e0 l\u2019avenir le moment de mourir\u00bb, entrevoit Henk Verloo. Le succ\u00e8s d\u2019Exit ne dit pas autre chose. Cette association suisse d\u2019aide au suicide comptait pr\u00e8s de 80\u2019000 inscrits en 2013, un chiffre en constante augmentation. Y adh\u00e9rer, c\u2019est plus une mani\u00e8re de se rassurer en se disant qu\u2019on aura la main sur son d\u00e9clin, et moins la certitude de faire appel un jour \u00e0 ce service. Dans les faits, \u00abseules\u00bb quelques centaines de personnes meurent chaque ann\u00e9e en Suisse par l\u2019entremise d\u2019Exit. Mais ce chiffre pourrait cro\u00eetre \u00e0 l\u2019avenir, en parall\u00e8le avec l\u2019offre de soins palliatifs, g\u00e9n\u00e9ralement pr\u00e9sent\u00e9s comme l\u2019antith\u00e8se du suicide assist\u00e9 &#8212; cette derni\u00e8re solution \u00e9tant, entre parenth\u00e8ses, combattue par l\u2019Am\u00e9ricain Ezekiel Emanuel.<\/p>\n<p>Mais nous sommes en Suisse. Et les mentalit\u00e9s helv\u00e9tiques semblent s\u2019\u00eatre faites \u00e0 l\u2019id\u00e9e qu\u2019on puisse choisir de mourir avec le soutien d\u2019un tiers, une libert\u00e9 comprise comme \u00abl\u2019expression ultime de la dignit\u00e9 de la personne\u00bb, analyse Henk Verloo. Dans une tribune intitul\u00e9e \u00abResponsable de sa vie, responsable devant sa mort?\u00bb, publi\u00e9e en f\u00e9vrier 2015 dans le \u00abBulletin des m\u00e9decins suisses\u00bb, le docteur en sciences \u00e9conomiques et sociales Christian Lalive d\u2019Epinay, professeur honoraire \u00e0 l\u2019Universit\u00e9 de Gen\u00e8ve, cite un sondage paru en ao\u00fbt 2014 dans le journal protestant \u00abEvangelisch-Reformierte-Zeitung.\u00bb Les r\u00e9sultats de cette \u00e9tude d\u2019opinion semblent attester qu\u2019un consensus existe en Suisse sur la question de la fin de vie. Deux tiers des personnes interrog\u00e9es se disent favorables \u00e0 Exit. Trois quarts d\u2019entre elles sont convaincues que l\u2019\u00ab\u00eatre humain est responsable de soi et que cette responsabilit\u00e9 s\u2019\u00e9tend jusqu\u2019\u00e0 sa mort\u00bb. Tout aussi notable est l\u2019unanimit\u00e9 de vue d\u2019un sexe \u00e0 l\u2019autre, d\u2019une classe sociale \u00e0 l\u2019autre, qu\u2019on soit catholique ou protestant, Al\u00e9manique ou Romand.<\/p>\n<p>Regrettant que le suicide assist\u00e9 soit interdit en France, le philosophe fran\u00e7ais Andr\u00e9 Comte-Sponville ne craint pas une d\u00e9rive totalitaire du \u00abdroit \u00e0 mourir dans la dignit\u00e9\u00bb pour lequel il milite. \u00abJe ne crois pas \u00e0 cette science-fiction d\u2019horreur, dit-il. Le risque que cela arrive dans un pays d\u00e9mocratique est nul. Je ne reconnais pas \u00e0 l\u2019Etat le droit de d\u00e9cider \u00e0 ma place. Ma libert\u00e9 de mourir ne nuit pas \u00e0 autrui.\u00bb S\u2019il ne saurait y avoir de bon \u00e2ge pour mourir, il est des circonstances o\u00f9 la nature n\u2019a pas le dernier mot.<br \/>\n_______<br \/>\nENCADRE<\/p>\n<p><strong>Le cin\u00e9ma explore la volont\u00e9 de mourir<\/strong><\/p>\n<p>La th\u00e9matique de la fin de vie fait \u00e9galement son chemin au cin\u00e9ma. En 2012, le r\u00e9alisateur fran\u00e7ais St\u00e9phan Briz\u00e9 l\u2019abordait dans \u00abQuelques heures de printemps\u00bb. Puis en septembre 2015, c\u2019est au tour de Lionel Baier, r\u00e9alisateur suisse et chef du d\u00e9partement cin\u00e9ma de l\u2019ECAL, de traiter l\u2019aide au suicide dans son dernier film, \u00abVanit\u00e9\u00bb.<\/p>\n<p>Le sc\u00e9nario pr\u00e9sente un vieil homme atteint d\u2019un cancer incurable, qui fait appel \u00e0 une association d\u2019aide au suicide pour mettre fin \u00e0 ses jours. David Miller (Patrick Lapp) choisit pour cela une chambre d\u2019un h\u00f4tel des ann\u00e9es 1960 en d\u00e9cr\u00e9pitude. Il est obstin\u00e9, il veut mourir. Mais ce qui paraissait facile de prime abord s\u2019av\u00e8re de plus en plus complexe.  Espe (Carmen Maura), l\u2019accompagnatrice de David Miller, semble dans un premier temps ne pas savoir comment s\u2019y prendre. Et puis la loi suisse exige qu\u2019un t\u00e9moin soit pr\u00e9sent lors de l\u2019acte. David Miller tente d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9ment de convaincre Tr\u00e9plev (Ivan Gregoriev), le prostitu\u00e9 russe de la chambre d\u2019\u00e0 c\u00f4t\u00e9, d\u2019accepter ce r\u00f4le. Si la volont\u00e9 de David Miller est initialement inflexible, la rencontre avec Espe et Tr\u00e9plev semble le faire changer d\u2019avis. Les trois protagonistes vont d\u00e9couvrir, le temps d\u2019une nuit, que l\u2019affection &#8212; et peut-\u00eatre m\u00eame l\u2019amour &#8212; est un sentiment coriace. De quoi faire vaciller la d\u00e9termination d\u2019un homme pr\u00eat \u00e0 tout pour mourir.<\/p>\n<p>_______<\/p>\n<p>Collaboration: Julien Calligaro<\/p>\n<p>Une version de cet article est paru dans le Bulletin du magazine H\u00e9misph\u00e8res (no 10).<\/p>\n<p>Pour vous abonner \u00e0 H\u00e9misph\u00e8res au prix de CHF 45.- (d\u00e8s 45 euros) pour 6 num\u00e9ros, rendez-vous sur <a href=\"http:\/\/www.revuehemispheres.com\" target=\"_blank\">revuehemispheres.com<\/a>.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>L\u2019esp\u00e9rance de vie augmente et avec elle, l\u2019angoisse face \u00e0 la grande maladie. 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