



{"id":4620,"date":"2016-03-10T17:39:09","date_gmt":"2016-03-10T15:39:09","guid":{"rendered":"http:\/\/www.largeur.com\/?p=4620"},"modified":"2016-03-10T17:40:37","modified_gmt":"2016-03-10T15:40:37","slug":"image","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/largeur.com\/?p=4620","title":{"rendered":"Vous me voyez, donc je suis"},"content":{"rendered":"<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"\/wp-content\/uploads\/201408\/Large09032016.jpg\" alt=\"Large09032016.jpg\" title=\"Large09032016.jpg\" width=\"468\" height=\"311\" border=\"0\" \/><br \/>\nPendant quatre mois l\u2019an dernier, des selfies aux tons p\u00e2les ont fleuri comme des cerisiers japonais sur les comptes Instagram et Facebook d\u2019Amalia Ulman. La jeune artiste hispanique de 25 ans, teinte en blonde baby doll pour l\u2019occasion, posait volontiers en lingerie, parfois sur son lit avec des peluches roses, comme une starlette de la K-pop. Les selfies \u00e9taient entrecoup\u00e9s de photos de p\u00e2tisseries, de mugs de cappuccino, de produits de beaut\u00e9 Chanel soigneusement arrang\u00e9s ou de messages bitchy du type: \u00abC\u2019est pour moi, pour moi, que je veux \u00eatre belle, pour semer la graine de la jalousie dans le c\u0153ur des autres garces, pour moi.\u00bb<\/p>\n<p>Obs\u00e9d\u00e9 par l\u2019argent et par son apparence, le personnage de femme enfant entretenue, provocante et un brin toxicomane cr\u00e9\u00e9 par l\u2019artiste a rapidement tenu en haleine des centaines d\u2019usagers. Parmi eux, d\u2019anciennes connaissances troubl\u00e9es par les frasques inhabituelles de leur amie, de nouveaux fans fascin\u00e9s par le discours sans complexe et les photos aguicheuses de la blonde et pas mal de trolls naus\u00e9abonds qui ont transform\u00e9 le profil de la jeune femme en un jeu de massacre. La confrontation a culmin\u00e9 lorsqu\u2019elle a annonc\u00e9 qu\u2019elle allait subir une augmentation mammaire. Son compte Facebook a tenu la chronique de l\u2019op\u00e9ration, \u00e0 l\u2019issue de laquelle elle a post\u00e9 un selfie de sa poitrine band\u00e9e assorti d\u2019un commentaire o\u00f9 elle d\u00e9clarait qu\u2019elle souhaitait \u00eatre une inspiration pour \u00abtoutes les jeunes filles qui songent \u00e0 pratiquer cette op\u00e9ration, qui en vaut la peine\u00bb. Cette candeur th\u00e9\u00e2trale a fait exploser les r\u00e9actions de soutien comme de haine des \u00abamis\u00bb et spectateurs de ce moment d\u2019exhibitionnisme assez perturbant.<\/p>\n<p><strong>Survalorisation de soi<\/strong><\/p>\n<p>Intitul\u00e9e Excellences &amp; Perfections, cette performance digitale \u00e9tait en r\u00e9alit\u00e9 enti\u00e8rement sc\u00e9naris\u00e9e. Les photographies \u00e0 l\u2019h\u00f4pital \u00e9taient des appropriations d\u2019images existantes. Les selfies \u00e9taient pr\u00e9c\u00e9d\u00e9s d\u2019un travail de stylisme et de sc\u00e9nographie puis \u00e9taient retouch\u00e9s en postproduction. Outranci\u00e8re, mais pourtant tr\u00e8s cr\u00e9dible &#8212; notamment parce que tous les commentaires de l\u2019artiste \u00e9taient recopi\u00e9s ou inspir\u00e9s de publications existantes &#8212; la performance parodiait les m\u00e9canismes de l\u2019auto-marketing, ce ph\u00e9nom\u00e8ne qui se d\u00e9veloppe aussi bien dans le monde de l\u2019art contemporain que sur les r\u00e9seaux sociaux. Vitrines du moi, les profils fonctionnent comme des espaces d\u2019esth\u00e9tisation de la vie quotidienne. Certains usagers traitent leur personnalit\u00e9 comme s\u2019ils \u00e9taient des marques et publient des photos de bouquets de fleurs ou de petit-d\u00e9jeuner aussi parfaits et lisses que des images publicitaires.<\/p>\n<p>G\u00e9n\u00e9ratrice de trafic, de likes et de commentaires, ador\u00e9e ou d\u00e9test\u00e9e, la bimbo appara\u00eet comme l\u2019\u00e9manation ultime de ce syst\u00e8me m\u00e9diatique narcissique: l\u2019\u00e9quivalent digital de Lindsay Lohan pour la presse \u00e0 scandales. \u00abAuparavant, seules les bimbos professionnelles garnissaient les m\u00e9dias dominants; aujourd\u2019hui les m\u00e9dias sociaux peuvent transformer quiconque le souhaite en bimbo\u00bb, \u00e9crivait l\u2019artiste Hannah Black dans un texte consacr\u00e9 \u00e0 la figure de la \u00abhot babe\u00bb. Parvenant \u00e0 lier de mani\u00e8re intelligente une critique du consum\u00e9risme \u00e0 la probl\u00e9matique de la (sur)valorisation de soi \u00e0 travers le selfie, tout en se servant de mani\u00e8re in\u00e9dite du m\u00e9dium des r\u00e9seaux sociaux, le travail d\u2019Amalia Ulman a \u00e9t\u00e9 largement acclam\u00e9 par les critiques.<\/p>\n<p>En s\u2019appropriant des codes d\u2019images populaires, l\u2019artiste t\u00e9moignait du changement de mod\u00e8le dans la consommation d\u2019images introduit notamment par la pratique du selfie. Nagu\u00e8re d\u00e9tenue par un petit groupe de photographes professionnels et d\u2019\u00e9diteurs, l\u2019autorit\u00e9 sur les images s\u2019est aujourd\u2019hui dissolue. \u00abLe philosophe sp\u00e9cialiste des m\u00e9dias Boris Groys explique qu\u2019on est pass\u00e9 d\u2019une culture de consommation de masse \u00e0 une culture de production de masse, explique Alain Antille, qui enseigne la philosophie \u00e0 l\u2019Ecole cantonale d\u2019art du Valais &#8211; ECAV. Longtemps, il n\u2019y avait que quelques producteurs d\u2019images qui se distinguaient par leur talent et une grande masse de gens pour les contempler. Aujourd\u2019hui tout le monde est artiste, mais il n\u2019y a plus personne pour regarder les images.\u00bb<\/p>\n<p>L\u2019absence quasi compl\u00e8te de m\u00e9diation lors de la fabrication d\u2019un selfie symbolise cette prise de pouvoir du consommateur devenu producteur. Le c\u00e9l\u00e8bre selfie du film Thelma &amp; Louise, pris avec un appareil Polaroid au moment du d\u00e9part en cavale des h\u00e9ro\u00efnes exprimait cette libert\u00e9: les deux affranchies n\u2019avaient plus besoin d\u2019un homme pour se photographier. Souvent d\u00e9cri\u00e9 pour sa superficialit\u00e9, le selfie jouerait un r\u00f4le positif dans la construction de soi. \u00abOn retrouve la notion d\u2019extimit\u00e9 du psychiatre Serge Tisseron, qui encourage cette d\u00e9marche consistant \u00e0 d\u00e9voiler des \u00e9l\u00e9ments de son intimit\u00e9 aux autres comme une mani\u00e8re de confirmer qui nous sommes\u00bb, poursuit Alain Antille.<\/p>\n<p><strong>Nouvelle subjectivit\u00e9<\/strong><\/p>\n<p>Cette nouvelle perspective qui met l\u2019accent sur le regardeur s\u2019oppose aux discours classiques sur la subjectivit\u00e9. Fondement de notre modernit\u00e9, le cart\u00e9sianisme consid\u00e8re le moi comme un tout coh\u00e9rent. La conscience de soi est la seule v\u00e9rit\u00e9 sur laquelle peut s\u2019appuyer celui qui souhaite appr\u00e9hender le monde. Les philosophes postmodernes, en particulier Michel Foucault et Judith Butler, se sont appliqu\u00e9s \u00e0 d\u00e9construire cette certitude. Selon eux, la notion d\u2019un moi unique serait une construction sociale que des normes et des id\u00e9ologies imposent \u00e0 l\u2019individu. Par exemple, le genre n\u2019est pas consid\u00e9r\u00e9 comme biologique ou naturel, mais comme le r\u00e9sultat de discours sur la masculinit\u00e9 et la f\u00e9minit\u00e9.<\/p>\n<p>Les autoportraits de Rembrandt ou de Van Gogh proposent des images \u00e9gocentriques du monde, qui passe enti\u00e8rement par le filtre de leur subjectivit\u00e9. A l\u2019inverse, tout en \u00e9tant le mod\u00e8le unique de ses images, l\u2019artiste contemporaine Cindy Sherman se pr\u00e9sente comme une simple surface, un corps sans identit\u00e9 propre, capable d\u2019endosser tous les r\u00f4les sans jamais rien r\u00e9v\u00e9ler de son \u00e2me. Au travail d\u2019introspection de l\u2019\u00e9poque moderne s\u2019est ainsi substitu\u00e9e une pratique de fragmentation du moi.<\/p>\n<p>Le selfie r\u00e9introduit l\u2019image d\u2019un moi plus unifi\u00e9, mais qui n\u2019existe qu\u2019\u00e0 travers le regard des autres. Bien qu\u2019il ne s\u2019agissait pas d\u2019un selfie, le portrait de Caitlyn Jenner publi\u00e9 en couverture du magazine am\u00e9ricain Vanity Fair en juin 2015 est r\u00e9v\u00e9lateur de cette nouvelle subjectivit\u00e9. Habill\u00e9 d\u2019une gu\u00eapi\u00e8re, le regard assur\u00e9, l\u2019ancien athl\u00e8te am\u00e9ricain Bruce Jenner r\u00e9v\u00e9lait son changement de sexe et interpellait les lecteurs d\u2019un audacieux: \u00abCall me Caitlyn.\u00bb Comme sa belle-fille Kim Kardashian, le transsexuel sexag\u00e9naire poss\u00e8de son \u00e9mission de t\u00e9l\u00e9r\u00e9alit\u00e9 dans laquelle on peut suivre les p\u00e9rip\u00e9ties li\u00e9es \u00e0 son changement d\u2019identit\u00e9. Cette surexposition m\u00e9diatique t\u00e9moigne du fait que, davantage que l\u2019op\u00e9ration, c\u2019est le regard des autres qui ent\u00e9rine la nouvelle identit\u00e9 de Caitlyn Jenner. Le monde est d\u00e9cid\u00e9ment une sc\u00e8ne sur laquelle chacun joue le r\u00f4le de sa vie, mais gare aux trolls pour les sujets devenus objets.<br \/>\n_______<br \/>\nENCADRE<\/p>\n<p><strong><br \/>\nEgo trip 3D<\/strong><\/p>\n<p><em>Gr\u00e2ce \u00e0 l\u2019impression tridimensionnelle, il devient possible de s\u2019immortaliser sous la forme d\u2019une figurine miniature en r\u00e9sine. De jeunes start-up y croient, les clients, eux, h\u00e9sitent encore (un peu). <\/em><\/p>\n<p>Le portrait 3D se pr\u00e9sente comme le moyen le plus technologique pour combler nos d\u00e9sirs narcissiques. Plusieurs studios, dont Minimoi ou Osmo-Lab en Suisse romande, se sont lanc\u00e9s sur ce nouveau march\u00e9 prometteur. Pas tous avec succ\u00e8s car, \u00e0 vrai dire, la timidit\u00e9 reste de mise face \u00e0 ces repr\u00e9sentations miniatures d\u2019individus, ainsi que le constate Ulrike Kiese, fondatrice du studio PocketSizeMe: \u00abBeaucoup de gens s\u2019int\u00e9ressent au produit, mais demandent un temps de r\u00e9flexion.<\/p>\n<p>Certains pr\u00e9f\u00e8rent offrir une s\u00e9ance de pose en cadeau plut\u00f4t que de faire le pas eux-m\u00eames.\u00bb Avec certainement l\u2019espoir qu\u2019on leur rende la pareille. Rappelons qu\u2019il aura fallu du temps \u00e0 la photographie avant d\u2019\u00eatre accept\u00e9e: lors de son invention, on craignait qu\u2019elle ne vole l\u2019\u00e2me de celui qu\u2019elle repr\u00e9sentait. Qui plus est, culturellement, statufier un personnage vivant soul\u00e8ve des r\u00e9ticences. Ainsi, lors de l\u2019\u00e9rection de la statue de Louis XIV \u00e0 la place des Victoires \u00e0 Paris en 1686, on critiquait cet acte d\u2019idol\u00e2trie. Ulrike Kiese cherche donc \u00e0 informer et insiste sur la dimension humaine de son m\u00e9tier. \u00abNous aimons les gens, nous nous int\u00e9ressons \u00e0 leur personnalit\u00e9, c\u2019est ce qui fait notre force\u00bb, explique cette pionni\u00e8re de la technique, qui poss\u00e8de un studio en Argovie et un autre \u00e0 Zurich.<\/p>\n<p>Une s\u00e9ance de pose ressemble \u00e0 l\u2019exp\u00e9rience que l\u2019on pouvait vivre nagu\u00e8re chez un photographe professionnel avec qui le meilleur profil, le fond et d\u2019autres param\u00e8tres de l\u2019image \u00e9taient discut\u00e9s. En quelques minutes, une personne est scann\u00e9e de la t\u00eate aux pieds. Les donn\u00e9es sont ensuite retravaill\u00e9es num\u00e9riquement puis imprim\u00e9es \u00e0 l\u2019\u00e9chelle d\u00e9sir\u00e9e. \u00abLe simple fait de se voir en tout petit \u00e9tonne beaucoup les gens. Le portrait 3D permet aussi de se d\u00e9couvrir de dos, ce qui n\u2019est pas possible dans la vie r\u00e9elle.\u00bb Le malaise peut survenir de l\u2019aspect sculptural de la figurine. \u00abIl faut se regarder comme dans un mus\u00e9e, \u00e0 un m\u00e8tre de distance. De tout pr\u00e8s on reconna\u00eet la mati\u00e8re, les couches d\u2019impression. En raison des centaines de couches imprim\u00e9es, les couleurs n\u2019apparaissent pas aussi vives que dans la r\u00e9alit\u00e9.\u00bb Reste qu\u2019au-del\u00e0 de ces menues impr\u00e9cisions, c\u2019est bien un double ultra-r\u00e9aliste que crache la machine, et cela jusqu\u2019\u00e0 l\u2019attitude. Un trip vers l\u2019alter ego d\u00e8s 249 francs.<\/p>\n<p>_______<\/p>\n<p>Une version de cet article est parue dans la revue H\u00e9misph\u00e8res (no 10).<\/p>\n<p>Pour vous abonner \u00e0 H\u00e9misph\u00e8res au prix de CHF 45.- (d\u00e8s 45 euros) pour 6 num\u00e9ros, rendez-vous sur <a href=\"http:\/\/www.revuehemispheres.com\" target=\"_blank\">revuehemispheres.com<\/a>.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Au-del\u00e0 de l\u2019aspect fun du selfie &#8212; cette pratique d\u2019autoportrait aussi vieille que la photographie &#8212; se cache une profonde red\u00e9finition de la subjectivit\u00e9.<\/p>\n","protected":false},"author":19343,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[3],"tags":[],"class_list":["post-4620","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-pop-culture","pop-culture"],"aioseo_notices":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/4620","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/19343"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=4620"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/4620\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=4620"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=4620"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=4620"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}