



{"id":4599,"date":"2016-02-05T18:26:45","date_gmt":"2016-02-05T16:26:45","guid":{"rendered":"http:\/\/www.largeur.com\/?p=4599"},"modified":"2016-02-05T18:28:31","modified_gmt":"2016-02-05T16:28:31","slug":"societe","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/largeur.com\/?p=4599","title":{"rendered":"\u00abIl est devenu difficile d\u2019\u00eatre un individu\u00bb"},"content":{"rendered":"<p> <img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"\/wp-content\/uploads\/201408\/Large050216.jpg\" alt=\"Large050216.jpg\" title=\"Large050216.jpg\" width=\"540\" height=\"359\" border=\"0\" \/><\/p>\n<p>Dans un monde qui change sans cesse, o\u00f9 les gens sont davantage mobiles et connect\u00e9s, l\u2019individu est aujourd\u2019hui morcel\u00e9. Il doit se construire par lui-m\u00eame et trouver ses propres valeurs, selon David Le Breton. Auteur de nombreux essais sur l\u2019individu et l\u2019identit\u00e9, ce professeur de sociologie \u00e0 l\u2019Universit\u00e9 de Strasbourg essaie de comprendre dans son dernier ouvrage, Dispara\u00eetre de soi: une tentation contemporaine, pourquoi de nombreuses personnes perdent pied car elles sont trop sous pression. Pour faire face, il est parfois n\u00e9cessaire de \u00abprendre des vacances de soi, dit David Le Breton. Il faut s\u2019\u00e9vader, s\u2019isoler et n\u2019\u00eatre personne pendant un temps pour mieux se retrouver.\u00bb Le sociologue nous a livr\u00e9 son analyse du moi contemporain lors d\u2019un entretien t\u00e9l\u00e9phonique.<br \/>\n<strong><br \/>\nQuelle est l\u2019importance du \u00abmoi\u00bb dans notre soci\u00e9t\u00e9?<\/strong><\/p>\n<p>Dans les soci\u00e9t\u00e9s d\u2019individus, comme le sont nos soci\u00e9t\u00e9s contemporaines, occidentales, on peut dire que le moi constitue le c\u0153ur de l\u2019\u00eatre humain. Il repr\u00e9sente le lieu de la r\u00e9flexivit\u00e9, de la pens\u00e9e sur le monde. Alors que dans une soci\u00e9t\u00e9 communautaire ou traditionnelle, les personnes sont les h\u00e9riti\u00e8res de traditions qu\u2019elles n\u2019interrogent pas et de coutumes qui s\u2019inscrivent dans une longue dur\u00e9e, dans nos soci\u00e9t\u00e9s occidentales, chacun de nous doit en permanence r\u00e9inventer le monde qui l\u2019entoure. Nous ne sommes plus des h\u00e9ritiers, mais des individus qui projettent des significations et des valeurs personnelles sur notre environnement.<\/p>\n<p><strong>Consid\u00e9rez-vous actuellement l\u2019individu comme narcissique?<\/strong><\/p>\n<p>Je pense qu\u2019il est \u00e0 la fois fragile et narcissique. Nous nous trouvons, d\u2019une part, dans une soci\u00e9t\u00e9 narcissique, o\u00f9 bon nombre de nos contemporains sont centr\u00e9s sur eux-m\u00eames et voient le monde commencer et finir \u00e0 l\u2019\u00e9chelle de leur propre personne. D\u2019autre part, il y a aussi des millions d\u2019autres personnes qui sont projet\u00e9es dans un univers infiniment pr\u00e9caire. Ce sont des individus d\u2019une grande vuln\u00e9rabilit\u00e9, \u00e0 l\u2019image des migrants qui affluent dans nos pays aujourd\u2019hui.<\/p>\n<p><strong>Dans votre dernier ouvrage, \u00abDispara\u00eetre de soi\u00bb, vous parlez d\u2019un \u00e9tat de blancheur que recherchent ces personnes vuln\u00e9rables\u2026<\/strong><\/p>\n<p>J\u2019utilise le concept de la \u00abblancheur\u00bb pour parler de la recherche d\u2019\u00e9quilibre. La blancheur repr\u00e9sente un \u00e9tat d\u2019absence qui nous permet de rel\u00e2cher la pression. C\u2019est un moment que l\u2019on choisit d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment de prendre pour se d\u00e9faire de notre quotidien trop oppressant. Cette notion rassemble des moments o\u00f9 l\u2019on dispara\u00eet de soi-m\u00eame \u00e0 travers une activit\u00e9 physique ou sportive, \u00e0 travers le fait de couper son bois ou de lire par exemple. La lecture est une mani\u00e8re, pour des millions de nos contemporains, de se retrouver dans un univers paisible, o\u00f9 on est immerg\u00e9 dans une histoire qui ne nous concerne pas, mais qui nous \u00e9meut. La blancheur se retrouve aussi dans l\u2019amour du cin\u00e9ma ou de la musique, dans mille activit\u00e9s parfois tr\u00e8s r\u00e9p\u00e9titives, dans desquelles on r\u00eave en m\u00eame temps qu\u2019on les accomplit. On est dans une esp\u00e8ce de longue transe et on trouve son \u00e9quilibre comme cela.<\/p>\n<p><strong>Nous vivons donc \u00e0 une \u00e9poque o\u00f9 l\u2019individu souhaite l\u00e2cher prise de lui-m\u00eame\u2026<\/strong><\/p>\n<p>Tout \u00e0 fait! Il est devenu difficile d\u2019\u00eatre un individu dans notre soci\u00e9t\u00e9. Nous devons \u00eatre en permanence sur le qui-vive, toujours disponible. L\u2019individu doit continuellement rendre compte de ses responsabilit\u00e9s sociales, familiales, ou professionnelles. Du coup, il a souvent l\u2019impression d\u2019\u00eatre traqu\u00e9 et n\u2019en peut plus d\u2019\u00eatre lui-m\u00eame. J\u2019observe que de plus en plus de personnes craquent sous les contraintes de leur identit\u00e9. Il s\u2019agit d\u2019une esp\u00e8ce de fatigue, de saturation d\u2019\u00eatre soi, qui am\u00e8ne \u00e0 se sentir en porte-\u00e0-faux avec le monde. Jusqu\u2019\u00e0 se percevoir soi-m\u00eame comme nul et insignifiant, et avoir le d\u00e9sir de mourir, ou en tout cas de dispara\u00eetre. Les conduites \u00e0 risques des adolescents d\u2019aujourd\u2019hui sont par ailleurs r\u00e9v\u00e9latrices \u00e0 ce sujet.<\/p>\n<p><strong>Pourquoi les adolescents prennent-ils des risques?<\/strong><\/p>\n<p>Toutes les conduites \u00e0 risques des jeunes repr\u00e9sentent des tentatives de dispara\u00eetre. Il en existe une tr\u00e8s caricaturale, c\u2019est la recherche du coma \u00e9thylique. Comment se fait-il que tant d\u2019adolescents vivent dans cette passion du coma et ne boivent pas pour l\u2019ivresse, mais pour s\u2019\u00e9vanouir et pour \u00eatre r\u00e9veill\u00e9s quelques heures plus tard? Pour moi, c\u2019est r\u00e9v\u00e9lateur et cela ne traduit en aucun cas une conduite suicidaire. Je vois la blancheur comme un sas, duquel on peut revenir, un lieu pour se retrouver, pour reprendre son souffle et pour se d\u00e9cider \u00e0 revenir participer \u00e0 nouveau au lien social. C\u2019est ce qui se passe pour la grande majorit\u00e9 des adolescents qui sont pris dans les conduites \u00e0 risques. Ils reviennent!<\/p>\n<p><strong>Quelles sont les autres mani\u00e8res de dispara\u00eetre de soi?<br \/>\n<\/strong><br \/>\nDe plus en plus d\u2019individus deviennent compl\u00e8tement transparents. Ils vont chercher l\u2019indiff\u00e9rence et \u00e0 ne plus \u00eatre atteints par le monde qui les entoure. Je constate que dans toutes les familles aujourd\u2019hui, on conna\u00eet quelqu\u2019un qui ne veut plus sortir de chez lui. Cette personne se trouve souvent sous la protection de la famille, qui accepte qu\u2019elle ne fasse plus rien, se retire en quelque sorte. Au Japon d\u2019ailleurs, il existe un exemple saisissant de cela, ce sont les Hikikomori: des adolescents qui ne quittent plus leur chambre pendant des ann\u00e9es! Ils sont en dialogue avec le monde entier, puisqu\u2019ils sont immerg\u00e9s dans les r\u00e9seaux sociaux et en m\u00eame temps ils n\u2019ont plus aucun contact physique avec leurs parents ou leurs amis. Des esp\u00e8ces de moines hyper-modernes, compl\u00e8tement branch\u00e9s sur toutes les technologies contemporaines, mais qui sont dans le refus absolu du contact physique ou de la parole.<\/p>\n<p><strong>N\u2019y a-t-il pas tout de m\u00eame des fa\u00e7ons positives de d\u00e9connecter de son moi?<\/strong><\/p>\n<p>Oui, ce sont celles que j\u2019ai abord\u00e9es dans mes livres sur la marche: l\u2019une des raisons de l\u2019immense engouement de notre soci\u00e9t\u00e9 pour la marche tient \u00e0 cette capacit\u00e9 qu\u2019elle offre de nous d\u00e9barrasser de nous-m\u00eames pendant quelque temps et donc de ne plus \u00eatre \u00e9cras\u00e9 par nos responsabilit\u00e9s. Les marcheurs sont des hommes ou des femmes qui prennent des chemins de traverses, qui n\u2019ont de comptes \u00e0 rendre \u00e0 personne pendant quelques heures ou quelques jours, selon s\u2019ils font le chemin de Compostelle par exemple.<\/p>\n<p>Ces personnes ne sont plus astreintes \u00e0 la contrainte de l\u2019identit\u00e9 parce qu\u2019elles sont parties avec leur sac \u00e0 dos. Peut-\u00eatre regardent-elles de temps en temps leur mail ou r\u00e9pondent-elles \u00e0 leur t\u00e9l\u00e9phone. Mais sur la route, les rencontres sont anonymes. Ces individus ne sont plus des m\u00e9decins, des avocats, des ouvriers, des ch\u00f4meurs ou des personnes d\u00e9prim\u00e9es ou en proie \u00e0 des maladies. Ils deviennent des personnes que l\u2019on rencontre quelques heures, avec qui l\u2019on d\u00e9jeune dans les fermes-auberges.<br \/>\n<strong><br \/>\nVous parlez beaucoup des individus qui s\u2019isolent. Mais qu\u2019en est-il de ceux &#8212; tr\u00e8s nombreux &#8212; qui mettent en permanence leur ego en sc\u00e8ne sur les r\u00e9seaux sociaux?<\/strong><\/p>\n<p>Notre monde est extr\u00eamement h\u00e9t\u00e9rog\u00e8ne: si certains tendent \u00e0 dispara\u00eetre, d\u2019autres s\u2019affichent et signifient constamment leur pr\u00e9sence dans le regard des autres. De mani\u00e8re g\u00e9n\u00e9rale, je vois les r\u00e9seaux sociaux comme un moyen de contr\u00f4ler son image, d\u2019\u00eatre le ma\u00eetre absolu de son moi. On y montre de soi que ce que l\u2019on veut et on s\u2019efface pour le reste. Parfois, internet sert aussi de masque. C\u2019est le monde du d\u00e9guisement, un immense carnaval o\u00f9 tout est possible parce que de toute fa\u00e7on, il n\u2019y a pas de contr\u00f4le. Il n\u2019y a que ce que l\u2019on dit de soi aux autres.<\/p>\n<p>Les r\u00e9seaux sociaux repr\u00e9sentent parfois aussi un bon moyen pour dispara\u00eetre. A l\u2019image de ce jeune qui poss\u00e8de une dizaine de pseudos sur diff\u00e9rents forums et qui me confiait que \u00abla seule identit\u00e9 que je ne supporte pas, c\u2019est mon identit\u00e9 avec un corps\u00bb. Il r\u00e9v\u00e8le ainsi combien il a du mal \u00e0 vivre, mais aussi comment il s\u2019\u00e9panouit \u00e0 travers les identit\u00e9s qu\u2019il s\u2019invente.<\/p>\n<p><strong>Si ce jeune a du mal avec son identit\u00e9 corporelle, c\u2019est peut-\u00eatre justement parce que le corps a pris tellement d\u2019importance dans la construction de notre moi\u2026<br \/>\n<\/strong><br \/>\nEffectivement. Comme nous vivons aujourd\u2019hui dans une soci\u00e9t\u00e9 du look et de l\u2019image, notre corps et la mani\u00e8re dont on est v\u00eatu, coiff\u00e9, ou tatou\u00e9 r\u00e9v\u00e8le notre identit\u00e9 aux autres. Il s\u2019apparente d\u00e9sormais \u00e0 une forme de langage. La peau est devenue une sc\u00e8ne \u00e0 travers laquelle on se d\u00e9voile, par la passion des tatouages, des piercings, et aussi des implants sous-cutan\u00e9s. On donne ainsi un message aux autres sur la personne que l\u2019on est. Comme si le corps devenait un logo, l\u2019image de la personne que nous sommes. D\u2019o\u00f9 la n\u00e9cessit\u00e9 de la traiter, de la d\u00e9corer, de sorte que les autres reconnaissent la mani\u00e8re dont on souhaite \u00eatre.<br \/>\n<strong><br \/>\nComment voyez-vous l\u2019\u00e9volution de l\u2019individu dans les ann\u00e9es \u00e0 venir?<\/strong><\/p>\n<p>Je pense que nous allons vers la persistance des ph\u00e9nom\u00e8nes que je d\u00e9cris dans Dispara\u00eetre de soi. La tendance au rendement, \u00e0 l\u2019efficacit\u00e9 et \u00e0 la performance &#8212; qui d\u00e9truit \u00e9norm\u00e9ment de vies &#8212; va s\u2019accentuer. En m\u00eame temps, j\u2019observe aussi l\u2019\u00e9mergence de formes de r\u00e9sistances sociales et politiques, avec le mouvement slow par exemple. Certaines personnes cherchent \u00e0 retrouver un rythme qui leur appartient, le go\u00fbt de vivre et le plaisir d\u2019\u00eatre avec les autres.<\/p>\n<p>*David Le Breton, Dispara\u00eetre de soi: une tentation contemporaine, Editions M\u00e9taili\u00e9, 2015.<br \/>\n_______<\/p>\n<p>BIOGRAPHIE<\/p>\n<p>David le Breton est n\u00e9 \u00e0 Mans dans la Sarthe (France) en 1953. Anthropologue sp\u00e9cialiste des rites adolescents et de l&rsquo;identit\u00e9, il enseigne la sociologie \u00e0 l&rsquo;Universit\u00e9 de Strasbourg et travaille \u00e9galement en tant que chercheur au laboratoire \u00abCulture et Soci\u00e9t\u00e9s en Europe\u00bb.<br \/>\n_______<\/p>\n<p>Une version de cet article est parue dans la revue H\u00e9misph\u00e8res (no 10).<\/p>\n<p>Pour vous abonner \u00e0 H\u00e9misph\u00e8res au prix de CHF 45.- (d\u00e8s 45 euros) pour 6 num\u00e9ros, rendez-vous sur <a href=\"http:\/\/revuehemispheres.com\" target=\"_blank\">revuehemispheres.com<\/a>.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Pour le sociologue fran\u00e7ais David Le Breton, de plus en plus d\u2019individus perdent leur \u00e9quilibre dans notre soci\u00e9t\u00e9. 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