



{"id":4461,"date":"2015-07-14T15:27:24","date_gmt":"2015-07-14T13:27:24","guid":{"rendered":"http:\/\/www.largeur.com\/?p=4461"},"modified":"2015-07-15T08:28:13","modified_gmt":"2015-07-15T06:28:13","slug":"patrimoine","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/largeur.com\/?p=4461","title":{"rendered":"Comment le tourisme a fig\u00e9 le folklore suisse"},"content":{"rendered":"<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"\/wp-content\/uploads\/201408\/Large14072015.jpg\" alt=\"Large14072015.jpg\" title=\"Large14072015.jpg\" width=\"468\" height=\"311\" border=\"0\" \/><\/p>\n<p>La recette de l\u2019industrie touristique suisse se r\u00e9sume depuis deux si\u00e8cles en quelques clich\u00e9s: authenticit\u00e9 montagnarde, yodel et fromage d\u2019alpage. Des ingr\u00e9dients qui n\u2019ont pratiquement pas chang\u00e9 depuis les d\u00e9buts du tourisme, vers la fin du XVIIIe si\u00e8cle. C\u2019est ce qu\u2019expliquent l\u2019historienne de la culture Ariane Devanth\u00e9ry et le g\u00e9ographe Rafael Matos-Wasem, professeur \u00e0 la HES-SO Valais-Wallis Haute Ecole de Gestion &amp; Tourisme &#8211; HEG, dans une \u00e9tude consacr\u00e9e au patrimoine culturel immat\u00e9riel*. Une ruralit\u00e9 de carte postale qui nie l\u2019urbanit\u00e9 et la modernit\u00e9 du pays, mais qui a pourtant \u00e9t\u00e9 fa\u00e7onn\u00e9e par des citadins.<\/p>\n<p><strong>Des traditions cr\u00e9\u00e9es par la bourgeoisie<\/strong><\/p>\n<p>\u00abLa Suisse a depuis longtemps vendu ses montagnes et la typicit\u00e9 de sa vie paysanne, commente Rafael Matos-Wasem. La ville n\u2019est \u00e0 l\u2019inverse pas tr\u00e8s appr\u00e9ci\u00e9e. Quand elle est c\u00e9l\u00e9br\u00e9e, c\u2019est pour rappeler sa proximit\u00e9 avec la campagne. Cette urbanophobie est install\u00e9e de longue date.\u00bb Le g\u00e9ographe s\u2019est pench\u00e9 sur la mani\u00e8re dont les milieux touristiques suisses pr\u00e9sentent le patrimoine culturel immat\u00e9riel. Dans une brochure de Suisse tourisme, parue en 2013, on trouve notamment un classement des traditions les plus embl\u00e9matiques. Cor des Alpes, yodel, mont\u00e9e \u00e0 l\u2019alpage y figurent en bonne place. En fait, une partie substantielle des traditions cit\u00e9es concernent l\u2019espace alpin.<\/p>\n<p>Ce patrimoine est, en outre, souvent pr\u00e9sent\u00e9 comme anhistorique. Ainsi, on peut lire dans la brochure que \u00abla Suisse est l\u2019un des pays les plus d\u00e9velopp\u00e9s du monde. Mais c\u2019est aussi une nation riche en traditions, us et coutumes, remontant souvent a\u0300 un passe\u0301 si lointain que leur origine se perd dans l\u2019oubli.\u00bb Cette atemporalit\u00e9 masque une construction sociale beaucoup plus contemporaine. \u00abEn 1805, les \u00e9lites bernoises d\u00e9cident de cr\u00e9er une grande f\u00eate des bergers \u00e0 Unspunnen pour mettre en sc\u00e8ne les cultures montagnardes, explique Ariane Devanth\u00e9ry. A cette \u00e9poque, on peine \u00e0 trouver plus de deux joueurs de cor des Alpes. Les \u00e9lites relancent la tradition en lui imaginant une longue ascendance. Elles inventent quelque chose qui n\u2019existait pas.\u00bb<\/p>\n<p>Rafael Matos-Wasem compl\u00e8te: \u00abCe n\u2019est qu\u2019\u00e0 ce moment-l\u00e0 que le cor des Alpes est associ\u00e9 \u00e0 la suissitude. Il se cr\u00e9e un engouement chez les urbains qui se mettent \u00e0 en jouer.\u00bb On assiste \u00e0 un ph\u00e9nom\u00e8ne similaire avec le yodel. Bien que moins menac\u00e9e, cette tradition retrouve une place dans le folklore gr\u00e2ce aux f\u00eates organis\u00e9es par les bourgeois.<\/p>\n<p><strong>Quand la montagne faisait peur<\/strong><\/p>\n<p>La fascination pour l\u2019espace alpin appara\u00eet \u00e0 la fin du XVIIIe si\u00e8cle. Auparavant, la montagne repr\u00e9sente une zone \u00e0 \u00e9viter pour les voyageurs, elle n\u2019existe pratiquement pas sur les cartes. \u00abC\u2019\u00e9tait une terra incognita que l\u2019on associait volontiers \u00e0 des \u00e9v\u00e9nements surnaturels. On imagine les Alpes peupl\u00e9es de loups garous, de sauvageons ou m\u00eame de dragons, comme l\u2019a fait le naturaliste zurichois Johann Jakob Scheuchzer\u00bb, raconte Rafael Matos-Wasem.<\/p>\n<p>A cette \u00e9poque, la Suisse ne repr\u00e9sente qu\u2019un point de passage pour les voyageurs, qui pr\u00e9f\u00e8rent se rendre en Italie, terreau de la culture classique. Puis, le vent de l\u2019industrialisation se l\u00e8ve. Les bourgeois se mettent \u00e0 voyager, de nouveaux canons artistiques font leur apparition. \u00abL\u2019esth\u00e9tique classique et des Lumi\u00e8res, qui appr\u00e9ciait la nature ma\u00eetris\u00e9e et fertile, laisse place \u00e0 l\u2019esth\u00e9tique du pittoresque, puis du sublime\u00bb, r\u00e9sume Ariane Devanth\u00e9ry.<\/p>\n<p>Le romantisme se diffuse dans toute l\u2019Europe et ses artistes constituent les meilleurs<br \/>\nambassadeurs pour les paysages suisses. Caspar Wolf sublime la nature dans ses tableaux, Jean-Jacques Rousseau fait d\u00e9couvrir &#8212; \u00e0 travers ses textes &#8212; les Alpes et les lacs romands aux \u00e9lites europ\u00e9ennes. Le voyage en Suisse devient une fin en soi. En qu\u00eate d\u2019une vie en ad\u00e9quation avec la nature, les Anglais s\u2019y rendent pour fuir le smog et admirer les paysages de montagne.<\/p>\n<p><strong>Naissance d\u2019une industrie des \u00e9trangers<\/strong><\/p>\n<p>Le tourisme alpin naissant se met \u00e0 puiser dans ce r\u00e9pertoire romantique, \u00e0 mettre en avant la vie simple et authentique des bergers de montagne. Mais, paradoxalement, les premiers voyageurs se plaignent beaucoup des conditions de logement. Les chalets de montagne qu\u2019ils visitent lors de leurs excursions s\u2019av\u00e8rent sales et froids, le confort y est spartiate et des hordes d\u2019enfants se ruent sur les nouveaux venus pour mendier. Au d\u00e9but du XIXe si\u00e8cle, la Suisse est un pays pauvre, les infrastructures d\u2019accueil et de transport sont peu d\u00e9velopp\u00e9es, de m\u00eame que son r\u00e9seau de postes et de routes.<\/p>\n<p>Ce n\u2019est que quelques d\u00e9cennies plus tard que la mise en place de ces infrastructures permettra de parler &#8212; selon la formule de l\u2019\u00e9poque &#8212; \u00abd\u2019industrie des \u00e9trangers\u00bb. Ariane Devanth\u00e9ry analyse que \u00ables premi\u00e8res lignes de chemin de fer sont construites tardivement par rapport au reste de l\u2019Europe. Puis, entre 1890 et 1914, on assiste \u00e0 une \u2018fi\u00e8vre des hauteurs\u2019. Beaucoup de lignes de montagne sont d\u00e9velopp\u00e9es \u00e0 cette p\u00e9riode. Mais, l\u00e0 encore, il s\u2019agissait moins de relier les locaux que de permettre aux touristes d\u2019acc\u00e9der \u00e0 ces r\u00e9gions.\u00bb<\/p>\n<p>Les \u00e9lites urbaines se rendent compte du potentiel que repr\u00e9sente la Suisse alpine. Elles d\u00e9cident de l\u2019exploiter tout en mettant de c\u00f4t\u00e9 l\u2019extr\u00eame pauvret\u00e9 de ces r\u00e9gions. \u00abAu XIXe si\u00e8cle, la Suisse r\u00e9fl\u00e9chit beaucoup \u00e0 son identit\u00e9 nationale. Tout comme l\u2019Italie et l\u2019Allemagne en plein processus d\u2019unification, rappelle Ariane Devanth\u00e9ry. Le tourisme est un facteur important qui a pouss\u00e9 la Suisse \u00e0 se penser comme un pays \u00e0 l\u2019identit\u00e9 montagnarde, tourn\u00e9 vers une id\u00e9alisation du pass\u00e9.\u00bb Une image en d\u00e9calage avec sa population vivant, pour trois quarts d\u2019entre-elle, dans des agglom\u00e9rations urbaines.<\/p>\n<p><em>*Ariane Devanth\u00e9ry et Rafael Matos-Wasem, \u00abUne Suisse a\u0300 voir et a\u0300 vivre. Patrimoine culturel immat\u00e9riel et tourisme en Suisse, jadis et aujourd\u2019hui\u00bb, dans \u00abDestination: patrimoine culturel immat\u00e9riel. Un dialogue interdisciplinaire\u00bb, Ed. Chronos, mars 2015.<\/em><br \/>\n_______<\/p>\n<p>Une version de cet article est parue dans la revue H\u00e9misph\u00e8res (no 9).<\/p>\n<p>Pour vous abonner \u00e0 H\u00e9misph\u00e8res au prix de CHF 45.- (d\u00e8s 45 euros) pour 6 num\u00e9ros, rendez-vous sur <a href=\"http:\/\/revuehemispheres.com\" target=\"_blank\">revuehemispheres.com<\/a>.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Du XIXe si\u00e8cle \u00e0 nos jours, l\u2019industrie touristique suisse a exploit\u00e9 l\u2019image d\u2019un pays alpin et traditionnel. Ces clich\u00e9s ont fa\u00e7onn\u00e9 la mani\u00e8re dont les Helv\u00e8tes se per\u00e7oivent encore aujourd\u2019hui.<\/p>\n","protected":false},"author":20185,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[5],"tags":[],"class_list":["post-4461","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-latitude","latitude"],"aioseo_notices":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/4461","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/20185"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=4461"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/4461\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=4461"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=4461"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=4461"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}