



{"id":4447,"date":"2015-06-23T17:08:13","date_gmt":"2015-06-23T15:08:13","guid":{"rendered":"http:\/\/www.largeur.com\/?p=4447"},"modified":"2015-06-23T17:09:12","modified_gmt":"2015-06-23T15:09:12","slug":"social","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/largeur.com\/?p=4447","title":{"rendered":"Victimes au masculin"},"content":{"rendered":"<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"\/wp-content\/uploads\/201408\/Large23062015.jpg\" border=\"0\" height=\"311\" width=\"468\" title=\"Large23062015.jpg\" alt=\"Large23062015.jpg\" \/><\/p>\n<p>Pierre*, la soixantaine, \u00e9voque des \u00abmarques ind\u00e9l\u00e9biles\u00bb, et quinze ann\u00e9es v\u00e9cues \u00abdans une peur constante\u00bb. Ancien cadre dans la coop\u00e9ration internationale, \u00e9tabli en Suisse romande, il se rem\u00e9more les actes de violence perp\u00e9tr\u00e9s par son ex-compagne. Il est pris de sanglots. Extraits: \u00abJ\u2019ai \u00e9t\u00e9 frapp\u00e9 sur le cr\u00e2ne avec un objet m\u00e9tallique. Beaucoup de sang s\u2019est \u00e9coul\u00e9. Parfois mon ex-compagne essayait de me crever les yeux avec ses ongles. Elle a aussi enfonc\u00e9 le coin d\u2019un meuble dans l\u2019abdomen d\u2019une de mes filles. J\u2019ai d\u00fb emmener l\u2019une d\u2019elles \u00e0 l\u2019h\u00f4pital parce qu\u2019elle s\u2019\u00e9tait fait serrer au cou. Elle avait des h\u00e9matomes et des probl\u00e8mes respiratoires. L\u2019autre a \u00e9t\u00e9 frapp\u00e9e tellement fort au visage que sa bouche et ses l\u00e8vres saignaient.\u00bb Pierre relate aussi de la violence et des contraintes sexuelles \u00e0 son endroit. \u00abJ\u2019ai commenc\u00e9 \u00e0 dormir dans le bureau, en m\u2019enfermant \u00e0 cl\u00e9. Parfois elle essayait d\u2019enfoncer la porte.\u00bb<\/p>\n<p>Des hommes victimes de violences domestique et conjugale? Depuis quelques ann\u00e9es, cette r\u00e9alit\u00e9 fait surface. Des structures d\u2019accueil sp\u00e9cifiques ont \u00e9t\u00e9 mises en place comme Pharos-Gen\u00e8ve, un service pionnier de soutien aux hommes victimes (quelle que soit leur orientation sexuelle) dont le responsable, Serge Guinot, est aussi charg\u00e9 d\u2019enseignement \u00e0 la Haute \u00e9cole de travail social Gen\u00e8ve \u2013 HETS-GE. En 2014, Pharos-Gen\u00e8ve a suivi une cinquantaine de personnes. Au fil des consultations, Serge Guinot a identifi\u00e9 un sch\u00e9ma en marches d\u2019escalier. \u00abOn a d\u2019abord une violence verbale, des insultes. Puis viennent les humiliations, la d\u00e9valorisation, le chantage affectif. Cela peut s\u2019exprimer par des reproches du type \u00abTu n\u2019oses pas demander d\u2019augmentation \u00e0 ton patron\u00bb, ou \u00absi tu ne fais pas \u00e7a, tu n\u2019es pas un homme\u00bb, ou \u00absi tu vas voir tes amis, c\u2019est que tu ne m\u2019aimes plus\u00bb. Le stade suivant est celui des violences physiques: cracher au visage, taper, pousser, voire agresser avec des coups et\/ou des objets. Il peut y avoir des violences sexuelles: contraindre \u00e0 des actes, contraindre \u00e0 visionner des films pornographiques.\u00bb Dans de rares cas, la spirale m\u00e8ne \u00e0 l\u2019homicide.<\/p>\n<p><strong>Des victimes isol\u00e9es et honteuses<\/strong><\/p>\n<p>Les cons\u00e9quences sur les hommes victimes sont d\u00e9vastatrices: \u00abL\u2019isolement tant physique que psychique (ils vont moins voir leurs amis ou leurs coll\u00e8gues, n\u2019en parlent \u00e0 personne) ainsi que la honte les retiennent de se confier.\u00bb Souvent, ces hommes ne savent pas comment r\u00e9agir, ce qui renforce leur isolement. \u00abNe pas savoir quoi r\u00e9pondre ou comment faire, lorsqu\u2019on est un homme, c\u2019est \u00eatre en contradiction avec les st\u00e9r\u00e9otypes de genre\u00bb, note Serge Guinot.<\/p>\n<p>Ce porte-\u00e0-faux avec la mani\u00e8re dont la soci\u00e9t\u00e9 attribue traditionnellement leurs r\u00f4les aux femmes et aux hommes (l\u2019image de la victime f\u00e9minine, de l\u2019agresseur masculin) a jou\u00e9 un r\u00f4le important dans la constitution d\u2019un non-dit, mais a aussi particip\u00e9 plus r\u00e9cemment \u00e0 rendre visible la probl\u00e9matique et \u00e0 attiser l\u2019enthousiasme des journalistes. Dans la m\u00e9diasph\u00e8re anglo-saxonne, certaines \u00e9tudes, relay\u00e9es par des journaux tels que le \u00abGuardian\u00bb, ont fait \u00e9tat en 2010 d\u2019une proportion de 40% d\u2019hommes parmi les victimes de violences domestiques. Ces chiffres laissent perplexes les sp\u00e9cialistes romands. <\/p>\n<p>David Bourgoz, psychologue et d\u00e9l\u00e9gu\u00e9 genevois aux violences domestiques, pr\u00e9cise: \u00abParmi les cas de prises en charge rapport\u00e9s par la police et les institutions membres de notre observatoire, la r\u00e9partition est d\u2019environ 80% de femmes victimes de violence domestique pour 20% d\u2019hommes.\u00bb En ce qui concerne sp\u00e9cifiquement la violence conjugale, \u00ab7% des victimes sont des hommes\u00bb, souligne Serge Guinot en s\u2019appuyant sur une \u00e9tude men\u00e9e en 2013 \u00e0 Gen\u00e8ve par Martin Killias, professeur de droit et de criminologie \u00e0 l\u2019Universit\u00e9 de Zurich.<\/p>\n<p>N\u00e9anmoins, ce pourcentage n\u2019exprime que la proportion d\u2019hommes qui sont pris en charge, ce qui fait dire \u00e0 Patrick Robinson, ancienne victime, membre de la Commission f\u00e9d\u00e9rale de coordination pour les questions familiales et militant de la condition paternelle, que \u00ables statistiques suisses ne refl\u00e8tent pas la r\u00e9alit\u00e9\u00bb, principalement parce que \u00abla th\u00e9matique reste largement taboue\u00bb. Tout en restant mesur\u00e9, David Bourgoz note pour sa part que \u00ables campagnes de sensibilisation ont un effet sur les chiffres: plus les victimes se manifestent et d\u00e9clarent ces violences, plus la statistique va augmenter. Pour ce qui est de la lutte contre les violences faites aux femmes, la situation actuelle est le r\u00e9sultat d\u2019un travail men\u00e9 durant les quarante derni\u00e8res ann\u00e9es. La probl\u00e9matique des hommes victimes, elle, a \u00e9t\u00e9 longtemps taboue et reste moins document\u00e9e. Elle fait aujourd\u2019hui l\u2019objet d\u2019une r\u00e9elle prise en consid\u00e9ration.\u00bb<\/p>\n<p><strong>Le d\u00e9bat soul\u00e8ve des questions d\u2019ordre identitaire<\/strong><\/p>\n<p>Discussion sur les chiffres, pr\u00e9caution des arguments: si la question des hommes victimes est si sensible, c\u2019est parce qu\u2019elle soul\u00e8ve un d\u00e9bat d\u2019ordre identitaire. Serge Guinot d\u00e9plore s\u2019\u00eatre fait attaquer par certains groupes f\u00e9ministes, qui l\u2019accusent de minimiser la violence faite aux femmes. Mais il d\u00e9plore aussi faire l\u2019objet de tentatives de r\u00e9cup\u00e9ration par les partisans du masculinisme. Sans atteindre pareilles stridences, diff\u00e9rentes approches critiques sont aussi \u00e0 l\u2019\u0153uvre au sein de la HETS-GE. Susanne Lorenz s\u2019int\u00e9resse aux pratiques professionnelles en lien avec les hommes auteurs de violence: \u00abJ\u2019observe une tension entre deux cadres th\u00e9oriques. Le premier cadre, f\u00e9ministe, identifie la violence dans le couple comme une des formes de domination des hommes envers les femmes. Le second cadre, avec une vision plus syst\u00e9mique, inscrit le recours \u00e0 la violence dans une certaine forme de dynamique relationnelle, et ce ind\u00e9pendamment du genre.\u00bb<\/p>\n<p>Ces deux cadres s\u2019opposent a priori, estime Susanne Lorenz. \u00abLa violence \u00e0 laquelle recourent les hommes comme les femmes est plus en lien avec des situations ponctuelles et est synonyme d\u2019actes peu graves. Dans le cas de la violence de domination, on assiste \u00e0 une combinaison d\u2019actes de nature tr\u00e8s diff\u00e9rente et qui correspondent \u00e0 une strat\u00e9gie de contr\u00f4le syst\u00e9matique. Ainsi, en plus de d\u00e9nigrer syst\u00e9matiquement le\/la partenaire victime, la personne auteure exercera un contr\u00f4le \u00e9conomique, des actes de violence sexuelle ou physique sous forme d\u2019atteintes corporelles graves.\u00bb Cette violence grave est principalement le fait d\u2019hommes, met en avant Susanne Lorenz.<\/p>\n<p><strong>La violence n\u2019a pas de genre<\/strong><\/p>\n<p>La violence a-t-elle un genre? Cette question \u00e9pineuse est encore compliqu\u00e9e par le fait que les abus, physiques ou psychologiques, peuvent \u00eatre en r\u00e9action, comme des r\u00e9ponses \u00e0 une situation ponctuelle ou \u00e0 un contexte g\u00e9n\u00e9ral. \u00abIl peut arriver que certains hommes victimes de violence soient aussi des auteurs, note Serge Guinot.<\/p>\n<p>\u00abA force d\u2019\u00eatre accul\u00e9, le coup est parti\u00bb: c\u2019est une r\u00e9action connue. L\u2019homme est responsable de son geste, bien s\u00fbr. Mais, au niveau de l\u2019emprise, il n\u2019est pas forc\u00e9ment auteur. La violence n\u2019a pas de genre. Au sein du couple, le pouvoir se distribue de mani\u00e8re diff\u00e9rente et singuli\u00e8re, et la lecture est diff\u00e9rente selon les soci\u00e9t\u00e9s. Dans les soci\u00e9t\u00e9s m\u00e9diterran\u00e9ennes, par exemple, l\u2019homme est en apparence tr\u00e8s dominant, macho (en fonction de ce qui est attendu de lui), mais lorsqu\u2019on y regarde de plus pr\u00e8s, la femme peut exercer un grand contr\u00f4le et une emprise dans la relation conjugale.\u00bb Pour sa part, Susanne Lorenz analyse qu\u2019une part importante des hommes auteurs interview\u00e9s \u00abse disent victimes de la violence de leur partenaire et s\u2019\u00eatre sentis pouss\u00e9s \u00e0 bout. Une analyse plus fine de leur discours montre fr\u00e9quemment un enchev\u00eatrement des liens et un passage \u00e0 l\u2019acte qui correspond, pour certains, plus \u00e0 une mont\u00e9e en puissance sym\u00e9trique.\u00bb<\/p>\n<p>Auteur? Victime? Comment articuler statistiques, d\u00e9finitions et situations? Un point fait consensus parmi les experts:<br \/>\nla n\u00e9cessit\u00e9 d\u2019espaces d\u2019expression pour les victimes comme pour les auteurs \u2013 y compris les auteurs femmes. C\u2019est la mission que s\u2019est donn\u00e9e l\u2019Association Face \u00e0 Face, pionni\u00e8re depuis sa cr\u00e9ation en 2001. \u00abLes femmes viennent de leur propre gr\u00e9, et toutes celles que j\u2019ai rencontr\u00e9es ont elles-m\u00eames \u00e9t\u00e9 victimes de violence par le pass\u00e9\u00bb, met en exergue la fondatrice et directrice Claudine Gachet. \u00abSouhaitant s\u2019\u00e9loigner de la violence le plus possible, elles ont tendance \u00e0 contr\u00f4ler leur environnement de tr\u00e8s pr\u00e8s, d\u00e9veloppant une hyper-vigilance ayant pour r\u00e9sultat de mettre leurs proches sous tension.\u00bb<\/p>\n<p>Egalement en cause: la multiplication des t\u00e2ches qui d\u00e9coule de la red\u00e9finition des diff\u00e9rents statuts des femmes aujourd\u2019hui. \u00abLes femmes sont appel\u00e9es \u00e0 r\u00e9ussir professionnellement, ce qui est une bonne chose, poursuit Claudine Gachet. N\u00e9anmoins elles doivent aussi \u00eatre de bonnes m\u00e8res, de bonnes \u00e9pouses et prendre en charge la responsabilit\u00e9 du m\u00e9nage. Elles sont d\u00e9bord\u00e9es par leurs multiples r\u00f4les.\u00bb C\u2019est dans ces \u00e9tats d\u2019\u00e9puisement et de tension constante que surgissent les d\u00e9bordements. Le profil des personnes qui viennent \u00e0 Face \u00e0 Face? Claudine Gachet: \u00abPlut\u00f4t entre 35 et 45 ans. Plut\u00f4t Suisses qu\u2019\u00e9trang\u00e8res. Plut\u00f4t au profit d\u2019un niveau d\u2019\u00e9ducation sup\u00e9rieur.\u00bb La violence, d\u00e9cid\u00e9ment, n\u2019a que faire des st\u00e9r\u00e9otypes.<\/p>\n<p>*Pr\u00e9nom d\u2019emprunt, identit\u00e9 connue de la r\u00e9daction<br \/>\n_______<\/p>\n<p>Une version de cet article est parue dans la revue H\u00e9misph\u00e8res (no 9).<\/p>\n<p>Pour vous abonner \u00e0 H\u00e9misph\u00e8res au prix de CHF 45.- (d\u00e8s 45 euros) pour 6 num\u00e9ros, rendez-vous sur <a href=\"http:\/\/revuehemispheres.com\" target=\"_blank\">revuehemispheres.com<\/a>.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>De r\u00e9centes \u00e9tudes statistiques le confirment: les hommes aussi sont victimes de violences \u00e0 la maison. Des structures d\u2019accueil sp\u00e9cifiques ont \u00e9t\u00e9 mises sur pied. 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