



{"id":4427,"date":"2015-05-26T17:19:52","date_gmt":"2015-05-26T15:19:52","guid":{"rendered":"http:\/\/www.largeur.com\/?p=4427"},"modified":"2015-05-27T10:59:21","modified_gmt":"2015-05-27T08:59:21","slug":"geneve","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/largeur.com\/?p=4427","title":{"rendered":"Les employ\u00e9s pr\u00e9caires du BIT"},"content":{"rendered":"<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"\/wp-content\/uploads\/201408\/Large260515.jpg\" border=\"0\" height=\"317\" width=\"465\" title=\"Large260515.jpg\" alt=\"Large260515.jpg\" \/><\/p>\n<p>C\u2019est la vieille histoire de l\u2019arroseur arros\u00e9. Ou, \u00e0 choix, celle de l\u2019h\u00f4pital qui se moque de la charit\u00e9. A travers le monde, l\u2019Organisation internationale du travail (OIT) se bat pour les droits des travailleurs, la cr\u00e9ation d\u2019emplois d\u00e9cents et le d\u00e9veloppement de la protection sociale. Mais elle peine \u00e0 appliquer les grands principes qu\u2019elle d\u00e9fend au personnel de son si\u00e8ge de Gen\u00e8ve &#8211; le secr\u00e9tariat de l\u2019organisation, plus connu sous le nom de Bureau international du travail (BIT). Contrats \u00e0 dur\u00e9e d\u00e9termin\u00e9e \u00e0 la pelle, in\u00e9galit\u00e9s, couverture sociale parfois inexistante: le bilan est peu reluisant.<\/p>\n<p>\u00abLes probl\u00e8mes concernent principalement les contrats dits \u2018de courte dur\u00e9e\u2019, qui s\u2019\u00e9tendent d\u2019un \u00e0 onze mois, et ceux de collaboration externe ou consultant, note Catherine Comte-Tiberghien, pr\u00e9sidente du comit\u00e9 du syndicat du personnel de l\u2019OIT. Ces employ\u00e9s temporaires font le m\u00eame travail que les autres, mais ne b\u00e9n\u00e9ficient pas des m\u00eames conditions.\u00bb Nicolas Lopez-Armand, conseiller juridique du syndicat, souligne que les consultants devraient th\u00e9oriquement \u00eatre sollicit\u00e9s pour livrer un produit fini, par exemple une traduction. \u00abMais nous constatons que mis bout \u00e0 bout, leurs t\u00e2ches correspondent souvent \u00e0 un poste permanent, ce qui est une pratique ill\u00e9gale.\u00bb<\/p>\n<p>Les contrats de courte dur\u00e9e concernent 10% des effectifs de l\u2019OIT, qui emploie 3000 personnes dans le monde et 1200 \u00e0 Gen\u00e8ve, selon son service de presse, qui ne livre en revanche pas de chiffres pour les consultants. Le syndicat ne dispose pas non plus de donn\u00e9es sur ce point. \u00abCes personnes vuln\u00e9rables craignent de saboter leurs chances de voir leur situation s\u2019am\u00e9liorer et ne viennent donc que rarement nous solliciter, indique le conseiller juridique Nicolas Lopez-Armand. Mais nous estimons qu\u2019ils sont en tout cas une centaine au si\u00e8ge de Gen\u00e8ve.\u00bb Plusieurs personnes interrog\u00e9es pour cet article ont d\u2019ailleurs refus\u00e9 de voir les d\u00e9tails de leur situation publi\u00e9s dans ces pages, de peur d\u2019\u00eatre reconnues.<\/p>\n<p><strong>Bricolage<\/strong><\/p>\n<p>Mais quelles sont les conditions concr\u00e8tes de ces collaborations? Le recrutement, tout d\u2019abord, ne n\u00e9cessite pas de mise au concours et s\u2019effectue dans l\u2019opacit\u00e9, souvent directement par les chefs de d\u00e9partements. Quant aux salaires, ils ne b\u00e9n\u00e9ficient pas d\u2019\u00e9chelle de traitement d\u00e9finie. Le flou sur cette question est tel que le syndicat se montre incapable d\u2019avancer une fourchette de r\u00e9mun\u00e9rations. Une source de l\u2019organisation \u00e9voque toutefois des montants qui s\u2019\u00e9l\u00e8vent pour certains consultants \u00e0 2000 ou 3000 francs par mois pour l\u2019\u00e9quivalent d\u2019un travail \u00e0 plein temps. Ces contrats se caract\u00e9risent aussi par une absence de prestations sociales (cotisations d\u2019assurance ch\u00f4mage, retraite, etc.) que les employ\u00e9s doivent payer de leur poche. Autre point noir, ils peuvent \u00eatre interrompus du jour au lendemain. Apr\u00e8s un an, les salari\u00e9s \u00abde courte dur\u00e9e\u00bb se voient de toute fa\u00e7on oblig\u00e9s de faire une pause de six mois avant de pouvoir se pr\u00e9senter pour un nouveau poste.<\/p>\n<p>\u00abLes engagements sont souvent renouvel\u00e9s \u00e0 la derni\u00e8re minute, ce qui donne un sentiment de bricolage permanent\u00bb, raconte Zoe*, qui en est \u00e0 son cinqui\u00e8me contrat avec l\u2019organisation. La jeune femme constate par ailleurs de grandes diff\u00e9rences de traitement entre les collaborateurs temporaires. \u00abTout le monde esp\u00e8re un prochain emploi avec de meilleures modalit\u00e9s, pour un peu plus longtemps. Mais au final, les conditions d\u00e9pendent du manager. Il existe des centaines de r\u00e8gles, mais elles ne marchent pas, ce qui rend le fonctionnement de l\u2019organisation compl\u00e8tement arbitraire.\u00bb Une impression confirm\u00e9e par Jacques Vigne, secr\u00e9taire g\u00e9n\u00e9ral du syndicat New Wood des Nations Unies, lui-m\u00eame ancien fonctionnaire international: \u00abDans le syst\u00e8me onusien, il peut tr\u00e8s bien y avoir dix contrats diff\u00e9rents pour un m\u00eame travail dans un m\u00eame service. Les organisations internationales ne sont soumises ni aux l\u00e9gislations nationales, ni aux conventions internationales. Les travailleurs n\u2019y ont donc pas de droits. C\u2019est rocambolesque, surtout dans le cas de l\u2019OIT, qui devrait se montrer irr\u00e9prochable sur ces questions.\u00bb<\/p>\n<p>Et la pr\u00e9carit\u00e9 se vit parfois \u00e0 long terme. \u00abCertaines personnes subissent ce r\u00e9gime depuis plus de dix ans, pr\u00e9cise Catherine Comte-Tiberghien, qui souligne qu\u2019il s\u2019agit en majorit\u00e9 de femmes. Nous assistons \u00e0 des situations de grande d\u00e9tresse. Il ne faut pas oublier que vivre avec cette incertitude dans une ville comme Gen\u00e8ve est tr\u00e8s compliqu\u00e9, notamment pour trouver et conserver un logement. Nous avons d\u2019ailleurs un fond d\u2019entraide pour aider les personnes confront\u00e9es \u00e0 des difficult\u00e9s financi\u00e8res.\u00bb<\/p>\n<p><strong>\u00abPlus ressenti que r\u00e9el\u00bb<\/strong><\/p>\n<p>Jean-Claude Villemonteix, de la Direction des ressources humaines du BIT, explique que \u00abdans un contexte de budgets qui ne croissent pas, il est in\u00e9vitable que certaines personnes aient accumul\u00e9 plusieurs exp\u00e9riences de court terme (\u2026)\u00bb. Sollicit\u00e9 pour un entretien, il r\u00e9pond par \u00e9crit que le BIT veille \u00e0 pr\u00e9server une protection sociale fondamentale en accord avec sa mission et prend en compte la situation de chaque fonctionnaire, y compris temporaire. \u00abUn regard r\u00e9trospectif sur la situation contractuelle des effectifs tend \u00e0 sugg\u00e9rer que la pr\u00e9carit\u00e9 &#8211; certes difficile \u00e0 vivre &#8211; est davantage ressentie que r\u00e9elle, ajoute-t-il. Le BIT continue toutefois \u00e0 travailler \u00e0 l\u2019am\u00e9lioration de la situation.\u00bb<\/p>\n<p>Maigre consolation pour les collaborateurs de l\u2019OIT: dans la Gen\u00e8ve internationale, ils ne sont pas les plus mal lotis. Confront\u00e9es \u00e0 des budgets en baisse, toutes les agences de l\u2019ONU doivent remplir leurs objectifs avec de moins en moins de moyens, ce qui les pousse \u00e0 recourir \u00e0 du personnel temporaire moins co\u00fbteux. Dans ce contexte, certaines entit\u00e9s, comme le Programme des Nations unies pour le d\u00e9veloppement (PNUD) ou l\u2019Organisation des Nations unies pour l\u2019alimentation et l\u2019agriculture (FAO), fonctionnent avec plus de 60% de contrats de courte dur\u00e9e, selon un rapport du Corps commun d\u2019inspection des Nations unies publi\u00e9 en 2014. \u00abL\u2019OIT est l\u2019une des organisations les plus soucieuses des conditions de travail de son personnel, souligne Catherine Comte-Tiberghien. Il y existe, par exemple, un cadre institutionnel qui permet des n\u00e9gociations collectives.\u00bb Quant aux stagiaires venus du monde entier, ils figurent parmi les rares \u00e0 \u00eatre r\u00e9mun\u00e9r\u00e9s, 1800 francs par mois.<\/p>\n<p><strong>\u00abJ\u2019ai cumul\u00e9 pr\u00e8s de trente contrats temporaires\u00bb<\/strong><\/p>\n<p>Marc* a travaill\u00e9 en tout sept ans pour l\u2019OIT, une exp\u00e9rience achev\u00e9e en 2014 dont il garde un go\u00fbt amer. A son arriv\u00e9e \u00e0 Gen\u00e8ve, ce ressortissant de l\u2019Union europ\u00e9enne, juriste de formation, d\u00e9bute comme \u00abconsultant\u00bb pour 2000 dollars par mois pour un travail \u00e0 plein temps. Malgr\u00e9 son statut d\u2019externe, il est pri\u00e9 de venir travailler dans les locaux, o\u00f9 il re\u00e7oit un badge d\u2019acc\u00e8s, un bureau, un num\u00e9ro de t\u00e9l\u00e9phone, et une adresse email. \u00abJ\u2019ai consid\u00e9r\u00e9 cela comme une opportunit\u00e9 et un bon moyen de me constituer un r\u00e9seau.\u00bb Il ne quittera pourtant jamais vraiment ce r\u00e9gime. Au fil des mois, puis des ann\u00e9es, Marc encha\u00eene les engagements de courte dur\u00e9e dans cinq d\u00e9partements diff\u00e9rents, avec des conditions et des r\u00e9mun\u00e9rations tr\u00e8s variables. Pour respecter les r\u00e8gles des ressources humaines de l\u2019organisation, il fait des pauses entre certains contrats, durant lesquelles il se retrouve sans revenu ni permis pour rester en Suisse l\u00e9galement. \u00abEn tout, j\u2019ai cumul\u00e9 pr\u00e8s de 30 contrats. J\u2019ai support\u00e9 cette pr\u00e9carit\u00e9 en imaginant que je finirais par obtenir un vrai poste. Un espoir que mes sup\u00e9rieurs, qui ont toujours \u00e9t\u00e9 satisfaits de mon travail, ont entretenu. Mais cela n\u2019est jamais arriv\u00e9. Je me suis pourtant port\u00e9 candidat pour plus de 10 emplois fixes.\u00bb Contraint \u00e0 une nouvelle interruption entre deux contrats en 2014, incapable de continuer \u00e0 payer le loyer de son petit appartement aux P\u00e2quis, Marc a fini par jeter l\u2019\u00e9ponge et a quitt\u00e9 Gen\u00e8ve. A ce jour, il n\u2019a toujours pas retrouv\u00e9 d\u2019emploi. \u00abQue vais-je faire aujourd\u2019hui d\u2019un parcours comme celui-l\u00e0?\u00bb<\/p>\n<p>* Noms connus de la r\u00e9daction.<br \/>\n_______<\/p>\n<p>Une version de cet article est parue dans le magazine L&rsquo;Hebdo.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>A Gen\u00e8ve, le Bureau international du travail, dont la mission consiste \u00e0 d\u00e9fendre les travailleurs dans le monde, multiplie les engagements de personnel avec des contrats de courte dur\u00e9e, sans protection sociale ni garantie de renouvellement.<\/p>\n","protected":false},"author":19904,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[4],"tags":[],"class_list":["post-4427","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-kapital","kapital"],"aioseo_notices":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/4427","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/19904"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=4427"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/4427\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=4427"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=4427"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=4427"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}