



{"id":4380,"date":"2015-03-18T18:41:53","date_gmt":"2015-03-18T16:41:53","guid":{"rendered":"http:\/\/www.largeur.com\/?p=4380"},"modified":"2015-03-19T10:31:56","modified_gmt":"2015-03-19T08:31:56","slug":"industrie","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/largeur.com\/?p=4380","title":{"rendered":"\u00abLes pharmas ne s\u2019int\u00e9ressent pas aux populations pauvres\u00bb"},"content":{"rendered":"<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"\/wp-content\/uploads\/201408\/Large20150318.jpg\" border=\"0\" height=\"311\" width=\"468\" title=\"Large20150318.jpg\" alt=\"Large20150318.jpg\" \/><br \/>\nMalaria, maladie du sommeil, leishmaniose: ces pathologies tr\u00e8s r\u00e9pandues dans les pays en d\u00e9veloppement sont les grandes oubli\u00e9es de l\u2019industrie pharmaceutique. Le m\u00e9decin Bernard P\u00e9coul, directeur de l\u2019organisation non gouvernementale Drugs for Neglected Diseases initiative (DNDi), bas\u00e9e \u00e0 Gen\u00e8ve, d\u00e9crypte les ravages d\u2019un \u00abbusiness model\u00bb incapable de r\u00e9pondre aux besoins des plus d\u00e9munis.<\/p>\n<p><strong>Il n\u2019existe actuellement aucun traitement ad\u00e9quat contre la maladie de Chagas, qui tue pr\u00e8s de 13\u2019000 personnes chaque ann\u00e9e. Pourquoi?<\/strong><\/p>\n<p>Cette maladie tropicale provoqu\u00e9e par un parasite fait partie des maladies dites \u00abn\u00e9glig\u00e9es\u00bb. Les entreprises pharmaceutiques ne s\u2019y int\u00e9ressent pas, car elle touche uniquement les populations pauvres d\u2019Am\u00e9rique du Sud et d\u2019Am\u00e9rique centrale et ne pr\u00e9sente donc pas d\u2019attrait commercial. Pour la m\u00eame raison, de nombreuses pathologies r\u00e9pandues en Afrique et en Asie ne font l\u2019objet d\u2019aucun effort de recherche et d\u00e9veloppement, car elles se trouvent tout simplement en dehors du march\u00e9.<\/p>\n<p><strong>Quelles sont ces autres maladies n\u00e9glig\u00e9es?<\/strong><\/p>\n<p>Les entreprises se d\u00e9sint\u00e9ressent de la maladie du sommeil et de la leishmaniose, par exemple. Pourtant, il ne s\u2019agit pas de maladies rares. 350 millions de personnes pr\u00e9sentent le risque de contracter la leishmaniose, une maladie parasitaire dont les manifestations peuvent \u00eatre cutan\u00e9es ou visc\u00e9rales. La maladie du sommeil, transmise par la mouche ts\u00e9-ts\u00e9, est end\u00e9mique dans 36 pays africains et menace 60 millions de personnes. Il existe plusieurs degr\u00e9s dans ce que l\u2019on appelle les \u00abmaladies n\u00e9glig\u00e9es\u00bb. La malaria, qui en fait partie, a toujours suscit\u00e9 un peu d\u2019int\u00e9r\u00eat en raison de l\u2019exposition des voyageurs dans les pays concern\u00e9s, de m\u00eame que la tuberculose, car il existe encore des foyers dans les pays d\u00e9velopp\u00e9s.<\/p>\n<p><strong>Comment est n\u00e9 Drugs for Neglected Diseases initiative? <\/strong><\/p>\n<p>Il s\u2019agit d\u2019un projet n\u00e9 sous l\u2019impulsion de M\u00e9decins sans Fronti\u00e8res (MSF). Au d\u00e9but des ann\u00e9es 2000, face au constat que la recherche et le d\u00e9veloppement sont en panne pour un grand nombre de maladies, l\u2019organisation d\u00e9cide d\u2019agir. Une \u00e9tude montre alors que seuls 1% des nouveaux m\u00e9dicaments cr\u00e9\u00e9s entre 1975 et 2000 peuvent servir pour le traitement de pathologies n\u00e9glig\u00e9es qui repr\u00e9sentent 11% de la charge globale de morbidit\u00e9, un d\u00e9s\u00e9quilibre qui n\u2019est pas compens\u00e9 par le secteur public. Cela sans perspectives d\u2019am\u00e9lioration, car le pipeline de nouveaux produits est compl\u00e9tement vide. Drugs for Neglected Diseases initiative (DNDi) voit le jour en 2003 avec pour mission d\u2019apporter une r\u00e9ponse \u00e0 cette situation en d\u00e9veloppant de nouveaux produits. L\u2019Institut Pasteur, l\u2019OMS et plusieurs instituts de recherche des pays concern\u00e9s participent \u00e0 l\u2019initiative.<\/p>\n<p><strong>En tant qu\u2019ONG, comment proc\u00e8de DNDi pour d\u00e9velopper un m\u00e9dicament? <\/strong><\/p>\n<p>Nous r\u00e9unissons diff\u00e9rents partenaires publics et priv\u00e9s \u2013 des entreprises, des organismes de sant\u00e9 publique, des centres de recherche et des universit\u00e9s \u2013 autour d\u2019un objectif. Nous n\u2019avons pas de laboratoire. Le r\u00f4le de DNDi consiste \u00e0 rassembler les ressources et \u00e0 coordonner les diff\u00e9rentes actions des partenaires tout au long du processus: recherche, d\u00e9veloppement, phase clinique et enregistrement. Pour chaque projet, nous nous associons \u00e0 une entreprise pharmaceutique qui s\u2019engage \u00e0 produire le traitement \u00e0 grande \u00e9chelle et \u00e0 le vendre \u00e0 prix co\u00fbtant. DNDi a ainsi d\u00e9j\u00e0 d\u00e9velopp\u00e9 six m\u00e9dicaments. L\u2019ASAQ, par exemple, pour soigner la malaria, est le r\u00e9sultat d\u2019un partenariat avec l\u2019entreprise fran\u00e7aise Sanofi. Il s\u2019agit d\u2019une combinaison de deux mol\u00e9cules existantes, l\u2019art\u00e9sunate et l\u2019amodiaquine, que nous avons pu enregistrer en 2007. Depuis,\u00a0320 millions de traitements, vendus chacun un dollar, ont \u00e9t\u00e9 mis sur le march\u00e9 en Afrique. Nous visons l\u2019\u00e9laboration de sept m\u00e9dicaments suppl\u00e9mentaires d\u2019ici \u00e0 2018.<\/p>\n<p><strong>Vos co\u00fbts de d\u00e9veloppement sont largement inf\u00e9rieurs aux milliards de dollars par m\u00e9dicament pr\u00e9valant dans l\u2019industrie. Comment parvenez-vous \u00e0 ce r\u00e9sultat?<\/strong><\/p>\n<p>Notre approche repose souvent sur la combinaison de produits existants qui ne sont plus prot\u00e9g\u00e9s par un brevet ou l\u2019am\u00e9lioration de mol\u00e9cules pour lesquelles la recherche a \u00e9t\u00e9 abandonn\u00e9e. Un grand nombre de compagnies nous donnent acc\u00e8s \u00e0 leur librairie de mol\u00e9cules. Pour l\u2019am\u00e9lioration ou la combinaison de formules existantes, nos co\u00fbts s\u2019\u00e9l\u00e8vent de 10 \u00e0 40 millions pour tout le processus. Pour le d\u00e9veloppement d\u2019un nouveau m\u00e9dicament, ils atteignent 100 \u00e0 150 millions. Nous sommes des opportunistes! Nous exploitons les recherches abandonn\u00e9es. Il existe de grandes connaissances scientifiques sur les maladies tropicales, qui n\u2019ont simplement pas \u00e9t\u00e9 mises au service des malades. Nos partenaires contribuent en apportant leur expertise et des investissements. Nous travaillons \u00e9galement avec des sous-traitants sur un mode contractuel, mais avec des conditions financi\u00e8res qui ne sont en rien comparables \u00e0 celles pratiqu\u00e9es dans l\u2019industrie.<\/p>\n<p><strong>D\u2019o\u00f9 provient le financement pour les activit\u00e9s de DNDi? <\/strong><\/p>\n<p>Il s\u2019agit d\u2019un m\u00e9lange \u00e9quilibr\u00e9 entre fonds publics et priv\u00e9s. Nous recevons de l\u2019argent des gouvernements, majoritairement europ\u00e9ens, mais aussi de M\u00e9decins sans Fronti\u00e8res. Les grandes organisations philanthropiques comme la Fondation Bill et Melinda Gates, dont DNDi a re\u00e7u 60 millions de dollars en novembre 2014, et la fondation britannique Wellcome Trust font \u00e9galement partie de nos contributeurs. Aucun donateur ne fournit plus de 25% de notre budget afin de pr\u00e9server la diversit\u00e9 des fonds et notre ind\u00e9pendance.<\/p>\n<p><strong>Pour quelles raisons les pharmas acceptent-elles de collaborer avec DNDi? <\/strong><\/p>\n<p>J\u2019observe plusieurs facteurs. La d\u00e9marche permet aux entreprises pharmaceutiques d\u2019am\u00e9liorer leur image et de montrer qu\u2019elles se soucient de leur responsabilit\u00e9 sociale. Il s\u2019agit par ailleurs de projets tr\u00e8s bien per\u00e7us par les employ\u00e9s. Ils r\u00e9pondent donc \u00e0 des objectifs de communication interne. Les pharmas coop\u00e8rent enfin pour des raisons commerciales: elles se positionnent sur les nouveaux march\u00e9s que sont l\u2019Am\u00e9rique latine, l\u2019Asie et l\u2019Afrique. En affirmant leur pr\u00e9sence dans ces r\u00e9gions, elles pr\u00e9parent le terrain pour vendre d\u2019autres produits dans le futur.<\/p>\n<p><strong>Travaillez-vous aussi avec des entreprises pharmaceutiques suisses? <\/strong><\/p>\n<p>Nous entretenons plusieurs collaborations avec Novartis et des relations assez minimes avec Roche.<\/p>\n<p><strong>Quel regard portez-vous sur l\u2019\u00e9pid\u00e9mie actuelle d\u2019Ebola?<\/strong><\/p>\n<p>D\u2019\u00e9normes progr\u00e8s ont \u00e9t\u00e9 r\u00e9alis\u00e9s dans le traitement des maladies virales, mais Ebola n\u2019en a pas b\u00e9n\u00e9fici\u00e9. Pour la premi\u00e8re fois, le virus n\u2019a pas pu \u00eatre limit\u00e9 \u00e0 une zone g\u00e9ographique. Une r\u00e9ponse \u00e0 court terme \u00e0 la crise s\u2019est mise en place: le travail sur des produits existants a repris et des perspectives vaccinales ont \u00e9merg\u00e9. En quelques mois, les chercheurs ont identifi\u00e9 trois candidats pour un vaccin. Cela montre bien que, si les efforts ad\u00e9quats avaient \u00e9t\u00e9 poursuivis par le pass\u00e9, un produit existerait d\u00e9j\u00e0. Il ne s\u2019agit pas d\u2019un objectif inatteignable! En cas de contr\u00f4le de l\u2019\u00e9pid\u00e9mie, je crains toutefois que l\u2019on ne retombe dans la situation ant\u00e9rieure, car la maladie continue de toucher essentiellement les pays pauvres.<\/p>\n<p><strong>Un tel \u00e9v\u00e9nement contribue-t-il \u00e0 am\u00e9liorer le sort des patients souffrant d\u2019autres maladies n\u00e9glig\u00e9es?<\/strong><\/p>\n<p>Malheureusement, non. Car il n\u2019y a pas de risque que la maladie du sommeil ou la leishmaniose se r\u00e9pandent \u00e0 Gen\u00e8ve ou \u00e0 New York. Mais j\u2019esp\u00e8re que l\u2019\u00e9pid\u00e9mie aidera \u00e0 faire prendre conscience que les efforts de recherche ne peuvent pas uniquement reposer sur un syst\u00e8me pilot\u00e9 par le march\u00e9. Ebola est une triste illustration de cette r\u00e9alit\u00e9. L\u2019incapacit\u00e9 du march\u00e9 \u00e0 r\u00e9pondre aux besoins sera probablement \u00e0 nouveau d\u00e9montr\u00e9e ces prochaines ann\u00e9es par l\u2019augmentation de la r\u00e9sistance aux antibiotiques et la r\u00e9surgence de certaines maladies. Nous assistons \u00e0 un manque d\u2019anticipation total autour de cette question.<\/p>\n<p><strong>En 2012, l\u2019Organisation mondiale de la sant\u00e9 avait fait de la recherche et du d\u00e9veloppement une priorit\u00e9. Qu\u2019est devenu cet \u00e9lan politique?<\/strong><\/p>\n<p>Nous avons assist\u00e9 \u00e0 une mont\u00e9e en puissance, suivie de demi-mesures. Par exemple, le projet de l\u2019OMS d\u2019observatoire sur la recherche et le d\u00e9veloppement pour les besoins des pays en voie de d\u00e9veloppement se met en place, mais tr\u00e8s lentement. Les membres de l\u2019organisation seront appel\u00e9s \u00e0 faire de nouvelles propositions en 2016. L\u2019OMS est l\u2019expression de ce que souhaitent les Etats, c\u2019est donc de leur part que doit venir une solution p\u00e9renne. Cela passe par un changement du cadre r\u00e9glementaire, par la mise en place de m\u00e9canismes incitatifs \u00e0 la cr\u00e9ation de nouveaux produits, et par une hausse des financements publics. Il faut davantage de partenariats entre le priv\u00e9 et le public. Sans changement, nous risquons de voir appara\u00eetre dans les pays \u00e9mergents une situation o\u00f9 les pharmas se concentrent sur les maladies \u00abde riches\u00bb, comme le diab\u00e8te ou l\u2019hypertension, et o\u00f9, en parall\u00e8le, une large part de la population continue d\u2019\u00eatre maintenue \u00e0 l\u2019\u00e9cart des progr\u00e8s m\u00e9dicaux.<\/p>\n<p><strong>Que faudrait-il pour \u00e9liminer les maladies n\u00e9glig\u00e9es? <\/strong><\/p>\n<p>Une implication politique est indispensable pour supprimer les pannes de recherche. Mais il faut replacer la probl\u00e9matique dans un contexte plus large: ces maladies sont le r\u00e9sultat du grand d\u00e9nuement dans lequel vivent les personnes concern\u00e9es. Une diminution de la pauvret\u00e9 permettrait d\u2019am\u00e9liorer drastiquement la situation.<br \/>\n_______<\/p>\n<p><strong>BIOGRAPHIE<\/strong><\/p>\n<p>Dipl\u00f4m\u00e9 en m\u00e9decine de l\u2019Universit\u00e9 de Clermont-Ferrand, Bernard P\u00e9coul entame sa carri\u00e8re dans le management de projets de sant\u00e9 publique pour les r\u00e9fugi\u00e9s. Il rejoint M\u00e9decins sans Fronti\u00e8res (MSF) en 1983 et effectue plusieurs missions sur le terrain en Afrique, en Asie et en Am\u00e9rique latine. Au d\u00e9but des ann\u00e9es 1990, il devient directeur de MSF France, puis, toujours pour MSF, prend la t\u00eate du projet Campaign for Access to Essential Medicines. Bernard P\u00e9coul dirige Drugs for Neglected Diseases initiative (DNDi) depuis sa fondation en 2003.<br \/>\n_______<\/p>\n<p>Une version de cet article est parue dans le magazine In Vivo.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>De graves maladies tropicales sont d\u00e9laiss\u00e9es, faute de potentiel commercial. Le sp\u00e9cialiste Bernard P\u00e9coul plaide pour la mise en place d\u2019un mod\u00e8le alternatif.<\/p>\n","protected":false},"author":19904,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[4],"tags":[],"class_list":["post-4380","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-kapital","kapital"],"aioseo_notices":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/4380","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/19904"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=4380"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/4380\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=4380"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=4380"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=4380"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}