



{"id":4356,"date":"2015-02-12T15:17:37","date_gmt":"2015-02-12T13:17:37","guid":{"rendered":"http:\/\/www.largeur.com\/?p=4356"},"modified":"2015-03-03T23:19:07","modified_gmt":"2015-03-03T21:19:07","slug":"societe","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/largeur.com\/?p=4356","title":{"rendered":"Quand la science-fiction inspire les juristes"},"content":{"rendered":"<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"\/wp-content\/uploads\/201408\/Large20150212.jpg\" border=\"0\" width=\"468\" height=\"311\" title=\"Large20150212.jpg\" alt=\"Large20150212.jpg\" \/><\/p>\n<p>Dans une salle de conf\u00e9rence de l&rsquo;Universit\u00e9 du Sussex, Lilian Edwards d\u00e9crit Captain America 2 comme un film \u00abincontournable\u00bb. Des propos \u00e9tonnants dans la bouche d&rsquo;un professeur de droit. Encore plus \u00e9trange: son auditoire se compose essentiellement de juristes qui s\u2019empressent de noter ce conseil cin\u00e9ma du week-end. Parfait exemple de ce que r\u00e9serve la conf\u00e9rence Gikii.<\/p>\n<p>Chaque ann\u00e9e, des sp\u00e9cialistes du droit f\u00e9rus de technologie et de science-fiction se r\u00e9unissent pour examiner des id\u00e9es parmi les plus \u00e9tranges jamais imagin\u00e9es. Gikii est une conf\u00e9rence de deux jours sur la loi des nouvelles technologies, mais la plupart de ses expos\u00e9s s&rsquo;inspirent ouvertement de la science-fiction.<\/p>\n<p>La conf\u00e9rence inaugurale en 2006 avait vu Adrian de Groot de l&rsquo;Universit\u00e9 Radboud disserter sur les ramifications juridiques du d\u00e9veloppement des robots tueurs open source et Judith Rauhofer de l&rsquo;Universit\u00e9 d&rsquo;Edimbourg interpr\u00e9ter Harry Potter et le Prince de sang-m\u00eal\u00e9 de J.K. Rowling comme une parodie de la r\u00e9ponse britannique \u00e0 la menace terroriste. En 2014, un intervenant a vu dans La Reine des neiges de Disney une all\u00e9gorie du secret et de l&rsquo;autocensure.<\/p>\n<p>Cela peut para\u00eetre l\u00e9ger, voire complaisant, compte tenu de l\u2019int\u00e9r\u00eat avou\u00e9 des participants pour la culture geek. Mais ces cerveaux juridiques font partie des plus brillants d&rsquo;Europe. Ils insistent sur le fait que Gikii repr\u00e9sente un effort authentique pour trouver des r\u00e9ponses \u00e0 des questions d&rsquo;enjeu international. Ecrivains, artistes et r\u00e9alisateurs imaginent comment la technologie peut bouleverser la soci\u00e9t\u00e9. Pourquoi ne pas profiter de leur pre\u00adscience pour aider le droit \u00e0 ne pas se laisser d\u00e9passer?<\/p>\n<p><strong>La transparence absolue<\/strong><\/p>\n<p>Les auteurs de science-fiction pr\u00e9sentent souvent un futur dystopique. C&rsquo;est pour\u00adquoi leurs points de vue sont tellement pr\u00e9cieux, explique Lilian Edwards: de nombreux \u00e9cueils li\u00e9s aux progr\u00e8s technologiques ont \u00e9t\u00e9 anticip\u00e9s, ce qui peut nous aider \u00e0 les \u00e9viter. \u00abLes par\u00adticipants de Gikii sont tr\u00e8s influents dans les cercles juridiques, explique la professeur de l&rsquo;Universit\u00e9 de Strathclyde. Bon nombre de ces discussions se sont av\u00e9r\u00e9es utiles pour notre travail.\u00bb<\/p>\n<p>C&rsquo;est l\u2019une des raisons du succ\u00e8s rencontr\u00e9 \u00e0 Gikii par l&rsquo;analyse de Yung Shin Van Der Sype et de Jeff Ausloos du roman The Circle de Dave Eggers. Le personnage principal, Mae Holland, est embauch\u00e9 dans une entreprise de haute technologie ultramoderne qui rappelle Facebook, Google et d&rsquo;autres entreprises de la Silicon Valley. Peu \u00e0 peu, elle s&rsquo;enfonce dans une vie v\u00e9cue presque exclusivement en ligne. Les maximes de l\u2019entreprise (\u00abLes secrets sont des mensonges\u00bb, \u00abLa vie priv\u00e9e est un vol\u00bb, \u00abPartager, c&rsquo;est prendre soin\u00bb) nous font r\u00e9fl\u00e9chir sur les lois de la protection des donn\u00e9es personnelles et sur nos habitudes, souligne Yung Shin Van Der Sype. \u00abNous nous dirigeons vers ce genre de soci\u00e9t\u00e9\u00bb, selon la chercheuse.<\/p>\n<p>Heureusement, nous sommes mieux arm\u00e9s que Mae pour \u00e9viter ce genre de probl\u00e8mes. C&rsquo;est l&rsquo;un des bienfaits de la fiction, poursuit la chercheuse: l\u2019\u0153uvre d\u2019Eggers ne comprend aucun chevalier de la vie priv\u00e9e pr\u00eat \u00e0 se battre contre cette transparence totale, mais de telles personnes existent bien dans notre monde. A nous d\u2019utiliser cette diff\u00e9rence entre la fiction et la r\u00e9alit\u00e9 pour \u00e9clairer leur r\u00f4le et les soutenir. \u00abNous avons des gens qui se battent pour une meilleure protection des donn\u00e9es, mais je ne suis pas s\u00fbre que leur voix se fasse suffisamment entendre\u00bb, dit-elle.<\/p>\n<p>Du fait de sa croissance rapide, un grand nombre de questions juridiques soulev\u00e9es par le monde virtuel n&rsquo;ont pas \u00e9t\u00e9 suffisamment \u00e9tudi\u00e9es. La loi n\u2019est pas forc\u00e9ment en complet d\u00e9calage avec les nouveaux comportements en ligne, mais l\u2019appliquer n\u00e9cessite beaucoup de temps, de r\u00e9flexion et de cr\u00e9ativit\u00e9. L\u2019essence de Gikii, c\u2019est d\u2019acc\u00e9l\u00e9rer ce processus en s\u2019inspirant de ces fictions \u00e0 notre disposition.<\/p>\n<p>Yung Shin Van Der Sype dit esp\u00e9rer voir davantage de gens lire des \u0153uvres telles que The Circle pour qu\u2019ils r\u00e9fl\u00e9chissent aux questions qu\u2019elles soul\u00e8vent. Et surtout les \u00e9quipes techniques telles qu\u2019ing\u00e9nieurs en logiciels et d\u00e9veloppeurs, afin qu\u2019ils s\u2019impliquent d\u00e8s le d\u00e9but sur ce type de questions l\u00e9gales et \u00e9thiques. \u00abIl faut davantage de collaboration entre les techniciens et les avocats et les l\u00e9gislateurs\u00bb, souligne-t-elle.<\/p>\n<p><strong>Le robot juge<\/strong><\/p>\n<p>Sp\u00e9cialiste en droit de la propri\u00e9t\u00e9 intellectuelle, Anna Ronkainnen de Trademark Now a pr\u00e9sent\u00e9 son analyse du concept des juges robots. Sa conclusion: la robotisation tant redout\u00e9e du droit n&rsquo;arrivera pas. Le droit, dit-elle, est beaucoup trop nuanc\u00e9 pour qu\u2019une intelligence artificielle (IA) puisse rendre des jugements appropri\u00e9s. Cependant, les r\u00e9flexions sur la mani\u00e8re dont la technologie de demain affectera la prise de d\u00e9cisions juridiques peuvent nous permettre d\u2019anticiper ce qui pourrait nous attendre.<\/p>\n<p>Il n\u2019est pas exclu que les algorithmes puissent \u00eatre utiles. Aux Etats-Unis, des sp\u00e9cialistes du droit ont r\u00e9cemment indiqu\u00e9 qu\u2019une IA pourrait s\u2019av\u00e9rer plus fiable que des humains pour d\u00e9terminer le niveau d&rsquo;intrusion acceptable lors d\u2019une surveillance. Un d\u00e9tective sur la piste d&rsquo;un suspect aura toujours envie d\u2019aller un peu plus loin, \u00e0 cause du d\u00e9sir intrins\u00e8que de voir le travail d\u00e9j\u00e0 effectu\u00e9 servir \u00e0 quelque chose. Un algorithme ne conna\u00eet pas ce genre de biais, et serait dans une meilleure situation pour prendre la d\u00e9cision d&rsquo;interrompre la traque lorsque c\u2019est n\u00e9cessaire.<\/p>\n<p>Viennent ensuite les probl\u00e8mes d&rsquo;interaction entre \u00eatres humains et robots. Raymond Cuijpers de l\u2019Eindhoven University of Technology travaille \u00e0 la mise au point d\u2019aides robotiques pour r\u00e9pondre aux besoins des personnes \u00e2g\u00e9es et des patients. Le projet KSERA a pour but de d\u00e9velopper une interaction efficace entre les humains et les robots mobiles. Un volet de ce travail consiste \u00e0 r\u00e9fl\u00e9chir aux limites de la responsabilit\u00e9 juridique.<\/p>\n<p>\u00abLe robot ne peut pas \u00eatre responsable, ce n&rsquo;est qu&rsquo;un objet\u00bb, d\u00e9clare le chercheur. Les premi\u00e8res pistes de r\u00e9flexion voudraient faire porter la responsabilit\u00e9 aux vendeurs de robots, mais Raymond Cuijpers reconna\u00eet que ce n&rsquo;est pas aussi simple et donne un exemple. Imaginons qu\u2019un patient souffre apr\u00e8s avoir suivi les mauvais conseils donn\u00e9s par un robot et dise: \u00abC\u2019est le robot qui m\u2019a dit de faire \u00e7a.\u00bb Le fabricant pourra argumenter que la personne \u00e9tait trop na\u00efve et n&rsquo;aurait pas d\u00fb ob\u00e9ir au robot. Au contraire, le patient pourrait reprocher au robot d\u2019\u00eatre trop convaincant\u2026<\/p>\n<p>C&rsquo;est d&rsquo;autant plus plausible que les robots sont dot\u00e9s de capacit\u00e9s de plus en plus humaines. \u00abOn risque d\u2019avoir un gros probl\u00e8me l\u00e9gal le jour o\u00f9 l\u2019on peut convaincre quelqu\u2019un que le programme n&rsquo;est plus distinguable d&rsquo;une personne r\u00e9elle\u00bb, note le chercheur. L&rsquo;av\u00e8nement de l&rsquo;intelligence artificielle ne rendra les choses que plus difficiles en termes de responsabilit\u00e9 juridique. Avant de faire le m\u00e9nage et de ranger la vaisselle, un robot devra apprendre les d\u00e9tails de votre maison. \u00abMais si un robot est capable d&rsquo;apprendre, il ex\u00e9cute un programme diff\u00e9rent de celui d\u2019origine, note Thomas Bolander de la Danmarks Tekniske Universitet. S&rsquo;il blesse quelqu&rsquo;un en rangeant la vaisselle, le fabricant pourra dire que vous lui avez mal appris \u00e0 le faire et qu&rsquo;il n&rsquo;est donc pas responsable.\u00bb<\/p>\n<p><strong>D\u00e9pendance<\/strong><\/p>\n<p>D\u00e9j\u00e0 d\u00e9crite en 1942 dans une nouvelle de Robert Heinlein, la t\u00e9l\u00e9chirurgie cr\u00e9e des probl\u00e8mes plus imm\u00e9diats. En 2001, un chirurgien a op\u00e9r\u00e9 depuis New York et \u00e0 l\u2019aide d\u2019un robot un patient situ\u00e9 en France. Qui serait responsable en cas de panne du robot ou de la connexion internet? Des protocoles de tests et des certifications strictes existent d\u00e9j\u00e0 pour pr\u00e9venir les pannes techniques, mais une s\u00e9curisation \u00e0 toute \u00e9preuve des communications longue distance reste encore un domaine de recherche, selon Sandra Hirche, sp\u00e9cialiste en automatique \u00e0 la Technische Universit\u00e4t M\u00fcnchen.<\/p>\n<p>La science-fiction aborde \u00e9galement le sujet de notre d\u00e9pendance aux nouvelles technologies. Le film Her s&rsquo;int\u00e9resse aux probl\u00e8mes qui peuvent survenir d\u00e8s lors que les ordinateurs deviennent pour nous de meilleurs amis que les \u00eatres humains. Nous n\u2019aurons peut-\u00eatre bient\u00f4t plus \u00e0 chercher d\u2019exemples dans la science-fiction: le MIT Media Lab a cr\u00e9\u00e9 Jibo, un adorable robot domestique capable de faire des listes de courses et de raconter des histoires aux enfants. Ce robot a \u00e9t\u00e9 cr\u00e9\u00e9 pour que nous appr\u00e9ciions sa compagnie. Mais que se passera-t-il s\u2019il nous devenait trop proche?<\/p>\n<p>\u00abNous pouvons facilement devenir d\u00e9pendants de la technologie et il me semble important que nous soyons sensibilis\u00e9s aux dangers potentiels, explique Thomas Bolander. Nous ne m\u00e9nageons pas nos efforts pour parler aux gens des dangers du tabac et de la drogue. Nous devrions peut-\u00eatre aborder les addictions \u00e0 la technologie sous le m\u00eame angle.\u00bb L&rsquo;industrie du tabac ne le sait que trop bien: ce genre de probl\u00e8me peut mener devant les tribunaux.<\/p>\n<p>A d\u00e9faut de pouvoir compter sur un Captain America pour nous tirer d\u2019une mauvaise situation, esp\u00e9rons que les juristes geek de Gikii puissent nous pr\u00e9venir des dangers qui nous guettent.<br \/>\n_______<\/p>\n<p>Une version de cet article est parue dans le magazine Technologist (no 3).<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Pour trouver des r\u00e9ponses aux casse-t\u00eate de demain, des sp\u00e9cialistes du droit se tournent vers les films et la litt\u00e9rature mettant en sc\u00e8ne robots et superh\u00e9ros.<\/p>\n","protected":false},"author":20176,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[7],"tags":[],"class_list":["post-4356","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-technophile","technophile"],"aioseo_notices":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/4356","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/20176"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=4356"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/4356\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=4356"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=4356"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=4356"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}