



{"id":4324,"date":"2015-01-05T19:08:01","date_gmt":"2015-01-05T17:08:01","guid":{"rendered":"http:\/\/www.largeur.com\/?p=4324"},"modified":"2015-01-05T19:14:00","modified_gmt":"2015-01-05T17:14:00","slug":"epoque","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/largeur.com\/?p=4324","title":{"rendered":"\u00abLe jeu r\u00e9pond \u00e0 l\u2019ennui de nos soci\u00e9t\u00e9s\u00bb"},"content":{"rendered":"<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"\/wp-content\/uploads\/201408\/Large20150105.jpg\" border=\"0\" height=\"311\" width=\"468\" title=\"Large20150105.jpg\" alt=\"Large20150105.jpg\" \/><br \/>\nO\u00f9 que l\u2019on regarde, le jeu est omnipr\u00e9sent: du petit \u00e9cran diffusant les comp\u00e9titions sportives  aux r\u00e9seaux sociaux, en passant par les s\u00e9ries t\u00e9l\u00e9vis\u00e9es et leurs produits d\u00e9riv\u00e9s. De \u00abGame of Thrones\u00bb \u00e0 \u00abSherlock\u00bb, celles-ci sont d\u00e9clin\u00e9es en jeux de plateau ou encore en sites interactifs et ludiques. Les m\u00e9canismes propres au jeu ont d\u00e9pass\u00e9 la seule sph\u00e8re du divertissement pour influencer de nombreux autres domaines. Manifestation inqui\u00e9tante d\u2019une soci\u00e9t\u00e9 \u00abimmature\u00bb?<\/p>\n<p>Pas aux yeux d\u2019Aur\u00e9lien Fouillet, sp\u00e9cialis\u00e9 dans la \u00absociologie de l\u2019imaginaire\u00bb. Chercheur dans un institut au nom tout aussi po\u00e9tique \u2013 le Centre d\u2019\u00e9tudes sur l\u2019actuel et le quotidien \u00e0 l\u2019Universit\u00e9 Paris V Ren\u00e9 Descartes \u2013, il pose sur la \u00abgamification\u00bb effr\u00e9n\u00e9e de notre plan\u00e8te un regard rafra\u00eechissant. Dans l\u2019ouvrage \u00abL\u2019Empire ludique. Comment le monde devient (enfin) un jeu\u00bb*, qui a rencontr\u00e9 un fort \u00e9cho dans la presse francophone, il montre comment le jeu, activit\u00e9 souvent d\u00e9pr\u00e9ci\u00e9e, permet en r\u00e9alit\u00e9 de se r\u00e9inventer dans un monde aux codes boulevers\u00e9s.<\/p>\n<p><strong>Dans votre livre, vous dites que l\u2019\u00abesprit du jeu\u00bb revient en force aujourd\u2019hui. Mais de quel jeu parlez-vous?<\/strong><\/p>\n<p>De tous les jeux! Je ne fais volontairement pas de diff\u00e9rence entre jouer au Monopoly, \u00e0 la poup\u00e9e, \u00e0 World of Warcraft ou encore au Cosplay (pratique venue du Japon qui consiste \u00e0 se d\u00e9guiser lors de rassemblements en personnage de bande dessin\u00e9e, de manga ou de film, ndlr). Tous ces jeux constituent en fait des espaces o\u00f9 l\u2019on va exp\u00e9rimenter, modifier, d\u00e9tourner les r\u00f4les et les fa\u00e7ons de vivre ensemble d\u00e9finies par un ensemble de r\u00e8gle usuelles.<\/p>\n<p><strong>Le jeu comme \u00e9vasion, donc? <\/strong><\/p>\n<p>Non, comme lieu de cr\u00e9ation, d\u2019expression d\u2019une force vitale dans une soci\u00e9t\u00e9 en perte de rep\u00e8res, en saturation. Le jeu r\u00e9invente le vivre ensemble. Ce qui change aujourd\u2019hui c\u2019est le regard que nous portons sur cette activit\u00e9 longtemps mise en marge, rel\u00e9gu\u00e9e \u00e0 la sph\u00e8re des loisirs, alors que le travail \u00e9tait central. Ces codes sont boulevers\u00e9s: l\u2019importance et le mod\u00e8le de l\u2019entreprise sont remis en question. Le jeu n\u2019est plus seulement quelque chose d\u2019enfantin, de frivole, sans cons\u00e9quences.<\/p>\n<p><strong>Pourquoi cette omnipr\u00e9sence du jeu?<\/strong><\/p>\n<p>Mais par ennui! Nos soci\u00e9t\u00e9s ont produit de l\u2019ennui. Voyez la foule solitaire, les centaines de personnes r\u00e9unies dans les m\u00eames wagons de m\u00e9tro et isol\u00e9es malgr\u00e9 tout. Le corollaire de la standardisation de la vie contemporaine est la disparition de l\u2019aventure, de l\u2019impr\u00e9vu. Cet ennui se traduit par une angoisse sociale. Angoisse qui va produire un appel irr\u00e9pressible \u00e0 l\u2019aventure. Cela passe par le jeu, qui permet de se r\u00e9adapter et de r\u00e9enchanter le monde.<\/p>\n<p><strong>Dans quel sens? <\/strong><\/p>\n<p>Nous vivons une phase d\u2019ind\u00e9cision et d\u2019incertitudes, et nous avons oubli\u00e9 combien la modernit\u00e9 a d\u2019abord \u00e9t\u00e9 magique. Je me souviens de mon grand-p\u00e8re qui me racontait l\u2019arriv\u00e9e de la premi\u00e8re voiture dans son village! L\u2019eau qui coule du robinet, l\u2019\u00e9lectricit\u00e9, les voitures&#8230; Depuis, la standardisation, la consommation de masse, les crises sanitaires, sans parler du sida ou d\u2019Ebola en ce moment sont venus noircir le tableau. M\u00eame l\u2019espace de la ville, longtemps per\u00e7u comme un refuge protecteur, s\u2019est fragilis\u00e9. Voyez D\u00e9troit ou La Nouvelle-Orl\u00e9ans aux Etats-Unis. Les promesses s\u2019\u00e9puisent, d\u2019o\u00f9 le d\u00e9senchantement. Qu\u2019il s\u2019agisse de jouer \u00e0 la marelle, aux cow-boys ou \u00e0 Tinder (app de rencontre, ndlr), le jeu est un moyen d\u2019appropriation et de d\u00e9tournement, mais aussi un espace \u00abtransitionnel\u00bb: le jeu fait lien entre soi et le monde. En ce sens, je m\u2019appuie sur les travaux de Donald Winnicott (p\u00e9dopsychiatre britannique, 1896-1971, ndlr), qui voyait le jeu comme l\u2019espace o\u00f9 se construit, pour l\u2019enfant, ce qu\u2019il y a entre ses esp\u00e9rances et le monde r\u00e9el.<\/p>\n<p><strong>N\u2019est-ce pas probl\u00e9matique que ce r\u00e9enchantement passe par le monde virtuel? <\/strong><\/p>\n<p>A mon sens, cette distinction entre r\u00e9el et virtuel est artificielle. Je parlerais plut\u00f4t d\u2019un d\u00e9placement de la v\u00e9rit\u00e9 vers la sinc\u00e9rit\u00e9. Le virtuel, c\u2019est ce qui est aussi de l\u2019ordre du possible. Les joueurs sont en qu\u00eate de l\u2019exp\u00e9rience partag\u00e9e de quelque chose qui pourrait se r\u00e9aliser. J\u2019\u00e9voque dans mon livre l\u2019histoire de cette femme d\u2019une cinquantaine d\u2019ann\u00e9es, mari\u00e9e et m\u00e8re de famille, qui est tomb\u00e9e amoureuse d\u2019un avatar rencontr\u00e9 dans le jeu vid\u00e9o World of Warcraft. Peut-\u00eatre cet avatar \u00e9tait-il quelqu\u2019un qui ne lui aurait pas plu du tout \u00aben vrai\u00bb. Mais ses sentiments \u00e9taient sinc\u00e8res, bien r\u00e9els.<\/p>\n<p><strong>Quel est le r\u00f4le de la technologie dans ces \u00e9volutions? <\/strong><\/p>\n<p>Elle est un catalyseur. Elle ouvre un espace qui n\u2019est pas codifi\u00e9 par les normes traditionnelles. Par exemple, le t\u00e9l\u00e9phone portable a ouvert le jeu \u00e0 tout un pan de la soci\u00e9t\u00e9. Le jeu vid\u00e9o, longtemps r\u00e9serv\u00e9 aux hommes, n\u2019est plus du tout masculin. Que ce soit sur Second Life ou World of Warcraft, on r\u00e9invente de nouvelles r\u00e8gles, des alliances, des logiques d\u2019appartenance.<\/p>\n<p><strong>Vous \u00e9voquiez la solitude de la modernit\u00e9. Que faites-vous du joueur absorb\u00e9 des heures durant par son \u00e9cran?<\/strong><\/p>\n<p>Je ne dis pas que le risque de perdre pied n\u2019existe pas. Je ne suis pas psychiatre, mais je pense que la folie est dans l\u2019addiction \u00e0 l\u2019\u00e9cran, non dans les jeux vid\u00e9o eux-m\u00eames comme on l\u2019entend souvent. L\u2019addiction, et non le jeu, est la n\u00e9vrose de nos soci\u00e9t\u00e9s, comme l\u2019hyst\u00e9rie \u00e9tait celle des soci\u00e9t\u00e9s du XIXe si\u00e8cle. Par ailleurs, de moins en moins de jeux sont solitaires. M\u00eame dans une application qui para\u00eet toute b\u00eate comme Candy Crush (lanc\u00e9e sur Facebook en 2012, ndlr), le but est de donner et de recevoir des vies. Rappelez-vous de l\u2019aspect interg\u00e9n\u00e9rationnel de la console Wii, des campagnes publicitaires pour Nintendo qui mettent en sc\u00e8ne parents et enfants r\u00e9unis&#8230; Le jeu est pr\u00e9texte \u00e0 partager quelque chose, il permet de recr\u00e9er du lien social. C\u2019est en ce sens qu\u2019il r\u00e9invente le vivre ensemble.<\/p>\n<p><strong>Outre les jeux vid\u00e9o, des pratiques comme le \u00abCosplay\u00bb rel\u00e8vent \u00e9galement de ces nouveaux liens sociaux?<\/strong><\/p>\n<p>Oui, dans le sens o\u00f9 ces figures et leurs d\u00e9guisements se diffusent dans l\u2019ensemble de la soci\u00e9t\u00e9, l\u00e0 o\u00f9 se fait la culture. Dans une structure tragique, on se \u00abd\u00e9patouille\u00bb du r\u00e9el avec ses amis, avec une histoire qui va donner du sens. Ces figures, pr\u00e9texte pour se raconter une histoire, appartiennent aujourd\u2019hui \u00e0 une m\u00e9moire collective, un patrimoine commun. Dans les ann\u00e9es 1980, les h\u00e9ros \u00e9taient des individus forts et seuls contre tous, comme Rambo. Aujourd\u2019hui, que ce soit dans Harry Potter ou Hunger Games, le h\u00e9ros ne peut pas s\u2019en sortir seul. Nous assistons \u00e0 un retour du communautaire, du \u00abtribal\u00bb selon Michel Maffesoli (sociologue fran\u00e7ais auteur de \u00abLe temps des tribus: le d\u00e9clin de l\u2019individualisme dans les soci\u00e9t\u00e9s postmodernes\u00bb, 1988, ndlr). M\u00eame le selfie, qui \u00e9voque le culte du \u00abje\u00bb, n\u2019existe que s\u2019il est partag\u00e9. Aujourd\u2019hui, on revient au jeu comme cr\u00e9ateur de culture.<\/p>\n<p><strong>Que voulez-vous dire? <\/strong><\/p>\n<p>Historiquement, le jeu traverse les \u00e2ges et les pratiques sociales. Il impr\u00e8gne toute civilisation, comme l\u2019a bien montr\u00e9 le livre \u00abL\u2019esprit du jeu chez les Azt\u00e8ques\u00bb (de Christian Duverger, 1979, ndlr). Qu\u2019est-ce que le carnaval chez nous, sinon un jeu de r\u00f4le? L\u2019industrie du divertissement, la pop culture, des personnalit\u00e9s comme Nabilla, sont des sympt\u00f4mes de notre carnaval contemporain, des parenth\u00e8ses dans lesquelles chacun peut faire l\u2019exp\u00e9rience qu\u2019un autre monde est possible.<\/p>\n<p><strong>Nabilla, vraiment?<\/strong><\/p>\n<p>Je fais expr\u00e8s de prendre un exemple extr\u00eame! Mais oui, d\u2019une certaine mani\u00e8re, Nabilla est une figure carnavalesque. Qu\u2019elle puisse devenir quelqu\u2019un \u00abd\u2019important\u00bb est la preuve qu\u2019un autre monde est possible, que la transformation est possible. On retrouve cet aspect carnavalesque aussi bien dans le \u00abCosplay\u00bb que dans une \u00e9mission de t\u00e9l\u00e9-r\u00e9alit\u00e9 comme \u00abMasterchef\u00bb. Un tourneur-fraiseur qui s\u2019inscrit au t\u00e9l\u00e9-crochet \u00abThe Voice\u00bb se projette dans une autre vie, dans de multiples aventures.<\/p>\n<p><strong>Des zombies ou Nabilla comme figures embl\u00e9matiques, ce n\u2019est pourtant pas tr\u00e8s encourageant&#8230;<\/strong><\/p>\n<p>Face au monde qui change, j\u2019entends rester optimiste. Bien s\u00fbr, Tinder remet en question l\u2019id\u00e9e du couple traditionnel par exemple. Mais on ne peut pas simplement se dire \u00abtout fout le camp\u00bb! Je constate que \u00abquelque chose\u00bb, autre chose, est en train de na\u00eetre. Nous assistons \u00e0 l\u2019\u00e9mergence de nouvelles formes d\u2019organisations, de nouveaux mod\u00e8les de collaboration. Les jeunes g\u00e9n\u00e9rations r\u00e9inventent les codes sociaux. C\u2019est \u00e0 elles de le faire et c\u2019est encourageant qu\u2019elles le fassent. Il a fallu des si\u00e8cles pour affirmer de nouvelles formes sociales. Et puis, les enfants, en faisant des exp\u00e9riences, se trompent. Mais c\u2019est ainsi qu\u2019ils grandissent.<\/p>\n<p><em>*\u00abL\u2019Empire ludique, comment le monde devient (enfin) un jeu\u00bb (\u00e9ditions Fran\u00e7ois Bourin)<\/em><br \/>\n_______<\/p>\n<p>Une version de cet article est parue dans la revue H\u00e9misph\u00e8res (no 8).<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Longtemps jug\u00e9 futile, le jeu pourrait servir \u00e0 r\u00e9enchanter un monde d\u00e9sabus\u00e9, selon le sociologue Aur\u00e9lien Fouillet. Interview.<\/p>\n","protected":false},"author":19622,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[5],"tags":[],"class_list":["post-4324","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-latitude","latitude"],"aioseo_notices":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/4324","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/19622"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=4324"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/4324\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=4324"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=4324"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=4324"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}