



{"id":431,"date":"2000-06-14T00:00:00","date_gmt":"2000-06-13T22:00:00","guid":{"rendered":"http:\/\/www.largeur.com\/?p=431"},"modified":"-0001-11-30T00:00:00","modified_gmt":"-0001-11-29T22:00:00","slug":"livre","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/largeur.com\/?p=431","title":{"rendered":"La tyrannie du bonheur obligatoire, selon Pascal Bruckner"},"content":{"rendered":"<p>\u00abIl entre, dans l\u2019abomination que certains \u00e9crivains helv\u00e8tes vouent \u00e0 leur pays, une complaisance qui fait sourire (&#8230;). On s\u2019ennuie peut-\u00eatre en Suisse, mais la monotonie n\u2019est pas l\u2019enfer ni le goulag.\u00bb<\/p>\n<p>S\u2019il vous arrive de partager le sentiment des \u00ab\u00e9crivains helv\u00e8tes\u00bb dont parle ci-dessus Pascal Bruckner (il s\u2019agit, en particulier, de Fritz Zorn), vous \u00eates peut-\u00eatre victimes du syndrome qu\u2019il d\u00e9crit dans son dernier essai, \u00abL\u2019euphorie perp\u00e9tuelle\u00bb (Grasset). Ce syndrome, c\u2019est la tyrannie du bonheur. Pascal Bruckner le r\u00e9sume en ces termes: \u00abNous sommes la premi\u00e8re soci\u00e9t\u00e9 dans l\u2019histoire \u00e0 rendre les gens malheureux de ne pas \u00eatre heureux.\u00bb  <\/p>\n<p>L\u2019id\u00e9e soutenue par l\u2019essayiste fran\u00e7ais, c\u2019est qu\u2019\u00e0 force d\u2019avoir fait du bonheur un id\u00e9al absolu, nous nous sommes condamn\u00e9s \u00e0 \u00eatre malheureux. L\u2019\u00abobligation d\u2019\u00eatre heureux\u00bb est paradoxalement devenue une source d\u2019angoisse et de mis\u00e8re morale.<\/p>\n<p>Nous vivons en effet depuis le XVIIIe si\u00e8cle dans le culte du bonheur \u00e0 tout prix. Comme nous ne croyons plus \u00e0 la vie apr\u00e8s la mort, nous exigeons le paradis sur terre.<\/p>\n<p>Les utopies de gauche et l\u2019utilitarisme bourgeois se rejoignent sur ce point. \u00abTout tout de suite\u00bb et \u00abjouir sans entraves\u00bb, disaient les slogans en Mai 68. \u00abConcilier r\u00e9ussite professionnelle, amoureuse, familiale, sociale, sant\u00e9, beaut\u00e9, etc.\u00bb, demande-t-on plus prosa\u00efquement aujourd\u2019hui.  Or, poursuit Bruckner, obs\u00e9d\u00e9s par cet id\u00e9al de perfection, nous m\u00e9prisons tout ce qui n\u2019est pas \u00e0 sa hauteur. Nous ne nous sentons jamais assez riches, beaux, jeunes, en bonne sant\u00e9, intelligents ou sexuellement satisfaits.<\/p>\n<p>L\u2019id\u00e9e de ne pas vivre dans un nirvana perp\u00e9tuel nous fait paniquer. Et comme, constate-t-il, \u00ables 80% de notre vie sont faits de moments neutres, ni heureux ni malheureux\u00bb, nous sommes contraints de nous avouer, en priv\u00e9, la triste v\u00e9rit\u00e9: notre quotidien est banal et ennuyeux. La crainte que les autres soient plus heureux est ainsi \u00e0 la base des deux grandes passions d\u00e9mocratiques: l\u2019envie et la jalousie. <\/p>\n<p>L&rsquo;obsession du bonheur nous emp\u00eache donc de jouir vraiment. Comme le dit l\u2019\u00e9crivain new-yorkais William Burroughs, cit\u00e9 par Bruckner, \u00e0 propos de l&rsquo;h\u00e9ro\u00efne: \u00abUn d\u00e9sir insatiable rend la volupt\u00e9 inatteignable.\u00bb Cette d\u00e9pendance expliquerait pas mal de ph\u00e9nom\u00e8nes contemporains: le Viagra et les accros du Net, le Prozac et le Dala\u00ef-Lama, les yo-yos du Nasdaq et les seins silicon\u00e9s.  <\/p>\n<p>Une cons\u00e9quence de ce \u00abnouvel ordre moral\u00bb (relay\u00e9 par les \u00abpr\u00eacheurs\u00bb que sont les magazines de mode et la publicit\u00e9), c\u2019est que la souffrance est devenue un scandale. Ceux qui n\u2019affichent pas en public tous les signes ext\u00e9rieurs du contentement  &#8211; les moches, les p\u00e2les, les bedonnants, les vieux, les timides, les d\u00e9prim\u00e9s &#8211; sont frapp\u00e9s de \u00abmort sociale\u00bb.<\/p>\n<p>Au lieu de faire face \u00e0 la douleur, de l\u2019accepter comme une composante de la vie, on la refoule, on la cache comme une maladie honteuse. La maladie, la mort, le deuil sont devenus obsc\u00e8nes. Avoir le cafard est un p\u00e9ch\u00e9.<\/p>\n<p>Le dogme du bonheur cr\u00e9e encore un autre paradoxe. Alors que l\u2019Occident conna\u00eet le niveau de vie le plus \u00e9lev\u00e9 de son histoire, les plaintes et les r\u00e9criminations des citoyens n\u2019ont jamais \u00e9t\u00e9 aussi nombreuses. La multiplication des proc\u00e8s, les revendications des minorit\u00e9s, les manifs de m\u00e9contents illustrent toutes la m\u00eame mentalit\u00e9: les gens croient que le bonheur leur est d\u00fb.<\/p>\n<p>On se scandalise parce qu&rsquo;il y a encore du malheur, malgr\u00e9 toutes les promesses du progr\u00e8s. On demande \u00e0 la soci\u00e9t\u00e9 d\u2019indemniser les victimes, comme on demandera bient\u00f4t \u00e0 la g\u00e9n\u00e9tique de supprimer la mort.<\/p>\n<p>D\u2019o\u00f9 les sarcasmes de Bruckner \u00e0 l\u2019\u00e9gard les \u00e9crivains suisses. Ce ne sont que des \u00abenfants g\u00e2t\u00e9s\u00bb qui se plaignent d\u2019\u00eatre en enfer alors qu\u2019ils vivent dans un pays de cocagne. (Sous l\u2019angle du progr\u00e8s \u00e9conomique et de la d\u00e9mocratie, la Suisse est peut-\u00eatre l\u2019utopie du XVIIIe si\u00e8cle r\u00e9alis\u00e9e).<\/p>\n<p>Les r\u00e9fugi\u00e9s, les ressortissants des pays pauvres, eux, ne font pas la fine bouche. La solution pr\u00e9conis\u00e9e par Bruckner? Ce n&rsquo;est pas de bichonner notre malheur, mais de revoir notre d\u00e9finition du bonheur: \u00abIl ne s\u2019agit pas d\u2019\u00eatre contre le bonheur mais contre la transformation de ce sentiment fragile en v\u00e9ritable stup\u00e9fiant collectif auquel chacun devrait s\u2019adonner sous les esp\u00e8ces chimiques, spirituelles, psychologiques, informatiques, religieuses. (&#8230;) L\u2019on conna\u00eet peut-\u00eatre d\u2019autant plus les beaut\u00e9s du monde, la chance, les plaisirs, la bonne fortune que l\u2019on a d\u00e9sert\u00e9 le r\u00eave d\u2019atteindre la b\u00e9atitude avec une majuscule.\u00bb<\/p>\n<p>&#8212;&#8212;-<br \/>\nPascal Bruckner, \u00abL\u2019euphorie perp\u00e9tuelle\u00bb (Grasset). <\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00abNous sommes la premi\u00e8re soci\u00e9t\u00e9 dans l\u2019histoire \u00e0 rendre les gens malheureux de ne pas \u00eatre heureux\u00bb, \u00e9crit l\u2019essayiste dans son dernier livre, \u00abL\u2019euphorie perp\u00e9tuelle\u00bb. Une lecture recommand\u00e9e.<\/p>\n","protected":false},"author":654,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[5],"tags":[],"class_list":["post-431","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-latitude","latitude"],"aioseo_notices":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/431","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/654"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=431"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/431\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=431"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=431"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=431"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}