



{"id":4294,"date":"2014-11-18T16:43:15","date_gmt":"2014-11-18T14:43:15","guid":{"rendered":"http:\/\/www.largeur.com\/?p=4294"},"modified":"2014-11-19T19:55:01","modified_gmt":"2014-11-19T17:55:01","slug":"business","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/largeur.com\/?p=4294","title":{"rendered":"\u00ab\u00a0Le corps humain se vend en pi\u00e8ces d\u00e9tach\u00e9es\u00a0\u00bb"},"content":{"rendered":"<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"\/wp-content\/uploads\/201408\/Large18112014.jpg\" alt=\"Large18112014.jpg\" title=\"Large18112014.jpg\" width=\"468\" height=\"311\" border=\"0\" \/><\/p>\n<p>L\u2019essor des biotechnologies et des capacit\u00e9s de conservation in vitro a favoris\u00e9 depuis quelques d\u00e9cennies la mise en place d\u2019un bazar mondialis\u00e9 d\u2019\u00e9l\u00e9ments du corps humain, d\u00e9sormais vendus au plus offrant. Avec son livre coup de poing \u00abLe Corps-March\u00e9\u00bb, C\u00e9line Lafontaine, professeure de sociologie \u00e0 l\u2019Universit\u00e9 de Montr\u00e9al, d\u00e9nonce les agissements de certains acteurs peu scrupuleux de l\u2019industrie biom\u00e9dicale. Elle d\u00e9crypte les enjeux tant \u00e9thiques que politiques li\u00e9s au d\u00e9veloppement de la bio\u00e9conomie.<\/p>\n<p><strong>La bio\u00e9conomie est un concept neuf. De quoi s\u2019agit-il? <\/strong><br \/>\nLe corps a de tout temps \u00e9t\u00e9 l\u2019enjeu de logiques \u00e9conomiques, qu\u2019on songe \u00e0 la prostitution, \u00e0 l\u2019esclavage ou aux ouvriers de la r\u00e9volution industrielle. Mais il \u00e9tait \u00e0 l\u2019\u00e9poque vendu en tant que force de travail. A l\u2019inverse, la bio\u00e9conomie peut \u00eatre d\u00e9finie comme le morcellement du corps en \u00e9l\u00e9ments biologiques \u2013 cellules, mol\u00e9cules, os, etc. \u2013 et leur exploitation comme source de productivit\u00e9 \u00e9conomique. Lorsque les crises p\u00e9troli\u00e8res des ann\u00e9es 1970 ont fait prendre conscience de la finitude des ressources naturelles, la bio\u00e9conomie est alors apparue comme une r\u00e9ponse \u00e0 cette probl\u00e9matique. Le gouvernement am\u00e9ricain s\u2019est, par exemple, mis \u00e0 investir massivement dans les biotechnologies et les OGM, dans l\u2019espoir de faire du vivant une nouvelle source de productivit\u00e9.<\/p>\n<p><strong>Vous citez les greffes d\u2019organes comme un exemple de cette marchandisation des corps. Comment ce m\u00e9canisme s\u2019est-il mis en place?<\/strong><br \/>\nCela revient \u00e0 vendre le corps en pi\u00e8ces d\u00e9tach\u00e9es. La g\u00e9n\u00e9ralisation des greffes d\u00e8s les ann\u00e9es 1970 a en effet donn\u00e9 lieu \u00e0 une p\u00e9nurie d\u2019organes, ce qui a d\u00e9bouch\u00e9 sur la cr\u00e9ation d\u2019un march\u00e9 noir. Ce trafic concerne essentiellement les reins, puisqu\u2019on peut survivre avec un seul de ces organes. En Inde et au Bangladesh, les populations pauvres qui n\u2019ont rien d\u2019autre \u00e0 vendre que leurs corps vont commercialiser leurs reins. Cela les affaiblit souvent \u00e0 tel point qu\u2019ils ne peuvent plus travailler et deviennent encore plus d\u00e9munis. En Chine, des organes sont pr\u00e9lev\u00e9s sur les condamn\u00e9s \u00e0 mort. Un test de compatibilit\u00e9 avec le receveur est parfois m\u00eame effectu\u00e9 en amont de l\u2019ex\u00e9cution pour choisir le bon d\u00e9tenu. En Afrique du Sud, on a vu se d\u00e9velopper un tourisme m\u00e9dical de la greffe: on re\u00e7oit un nouveau rein et on participe \u00e0 un safari au cours du m\u00eame s\u00e9jour.<\/p>\n<p><strong>Les essais cliniques sont eux aussi r\u00e9mun\u00e9r\u00e9s. Faut-il pour autant parler d\u2019exploitation? <\/strong><br \/>\nLes tests cliniques sont essentiels \u00e0 l\u2019industrie pharmaceutique pour d\u00e9velopper de nouveaux m\u00e9dicaments. Mais d\u00e8s les ann\u00e9es 1990, on a assist\u00e9 \u00e0 un ph\u00e9nom\u00e8ne d\u2019outsourcing, semblable \u00e0 celui qui s\u2019est d\u00e9roul\u00e9 dans l\u2019industrie manufacturi\u00e8re. A l\u2019instar de Novartis, de plus en plus de compagnies pharmaceutiques se sont tourn\u00e9es vers l\u2019Inde et la Chine pour y effectuer leurs essais cliniques. Mais le principal probl\u00e8me, c\u2019est que les effets des m\u00e9dicaments test\u00e9s sont souvent inconnus. Et les corps sur lesquels on exp\u00e9rimente, dont on tire des donn\u00e9es qui seront par la suite commercialis\u00e9es, ne sont souvent pas ceux qui vont en profiter en premier lieu.<\/p>\n<p><strong>Et nos cellules, ont-elles \u00e9galement une valeur financi\u00e8re? <\/strong><br \/>\nLa possibilit\u00e9 de conserver des cellules en vie hors du corps humain et de les multiplier in vitro a permis de leur assigner une valeur productive. Le cas de Henrietta Lacks (une jeune femme noire d\u00e9c\u00e9d\u00e9e d\u2019une tumeur en 1951 dont les cellules canc\u00e9reuses ont \u00e9t\u00e9 multipli\u00e9es en laboratoire et utilis\u00e9e pour tester des vaccins et d\u2019autres exp\u00e9riences scientifiques, ndlr) en t\u00e9moigne. Avec le d\u00e9veloppement de la recherche sur les cellules souches, ce mat\u00e9riel vivant est m\u00eame devenu un \u00e9l\u00e9ment central du traitement. Les cellules ne sont plus utilis\u00e9es seulement pour la recherche: elles servent \u00e0 gu\u00e9rir d\u2019autres corps. Plus globalement, la plupart des produits issus du corps (sang menstruel, cordons ombilicaux, pr\u00e9puces, f\u0153tus avort\u00e9s, sperme) ont d\u00e9sormais une valeur. Ces d\u00e9chets humains peuvent \u00eatre recycl\u00e9s et commercialis\u00e9s. Par exemple dans le cadre d\u2019une banque de sang de cordon ombilical, un concept qui repose sur l\u2019id\u00e9e \u2013 controvers\u00e9e scientifiquement \u2013 que ces cellules congel\u00e9es pourront un jour \u00eatre utilis\u00e9es pour gu\u00e9rir l\u2019enfant s\u2019il d\u00e9veloppe une leuc\u00e9mie.<\/p>\n<p><strong>La procr\u00e9ation m\u00e9dicalement assist\u00e9e a donn\u00e9 lieu \u00e0 l\u2019\u00e9mergence d\u2019une v\u00e9ritable industrie. Comment ce march\u00e9 est-il n\u00e9? <\/strong><br \/>\nIl s\u2019agit de l\u2019id\u00e9al-type de la bio\u00e9conomie. On a transpos\u00e9 aux femmes le mod\u00e8le de productivit\u00e9 industrielle d\u00e9velopp\u00e9 pour l\u2019industrie bovine. La procr\u00e9ation m\u00e9dicalement assist\u00e9e am\u00e8ne les femmes \u00e0 produire des dizaines d\u2019ovules au lieu d\u2019un seul, tout en minimisant les effets sur leurs corps, les dangers et m\u00eame le risque de mort li\u00e9s \u00e0 une telle stimulation ovarienne. La cong\u00e9lation des ovules a en outre permis le d\u00e9veloppement d\u2019un march\u00e9 pour ce mat\u00e9riel vivant. Des femmes, surtout en Inde, prennent d\u00e9sormais des risques \u00e9normes pour vendre leurs ovules. Ce march\u00e9 est devenu plus important encore, d\u00e8s le d\u00e9but des ann\u00e9es 2000, lorsqu\u2019on a d\u00e9couvert qu\u2019il \u00e9tait possible de g\u00e9n\u00e9rer des cellules souches \u00e0 partir d\u2019embryons. New York est d\u2019ailleurs devenu r\u00e9cemment le premier endroit au monde qui autorise le pr\u00e9l\u00e8vement d\u2019ovules uniquement \u00e0 des fins de recherche sur les cellules souches. Les m\u00e8res porteuses repr\u00e9sentent une autre facette de cette industrie. Leur r\u00f4le est proche de celui d\u2019une esclave ou d\u2019une prostitu\u00e9e, qui vendrait son corps 7 jours sur 7, 24 heures sur 24, durant neuf mois.<\/p>\n<p><strong>Le corps comporte-t-il encore d\u2019autres parties qui pourraient \u00e0 l\u2019avenir \u00eatre commercialis\u00e9es? <\/strong><br \/>\nOn a vu appara\u00eetre r\u00e9cemment des biobanques qui recensent le patrimoine g\u00e9n\u00e9tique d\u2019une personne. La m\u00e9decine personnalis\u00e9e n\u00e9cessite en effet de grandes bases de donn\u00e9es pour identifier les biomarqueurs \u00e0 l\u2019origine de certaines maladies. Il s\u2019agit d\u2019une perversion de la notion de consentement \u00e9clair\u00e9. Normalement, on autorise l\u2019usage de son mat\u00e9riel biologique dans un but bien particulier. Mais ici, on ne sait pas \u00e0 quoi on consent. On ignore quelles maladies il servira \u00e0 \u00e9tudier. Au lieu de donner un morceau de son corps \u00e0 un autre individu, on le donne \u00e0 la recherche en g\u00e9n\u00e9ral.<\/p>\n<p><strong>Qui fixe les prix sur ce march\u00e9 du biologique? <\/strong><br \/>\nDans le cas du trafic d\u2019organes, par exemple, on a affaire \u00e0 un march\u00e9 r\u00e9gul\u00e9 par l\u2019offre et la demande, similaire \u00e0 celui de la drogue. On retrouve aussi les traditionnels interm\u00e9diaires, qui prennent une commission au passage. Mais m\u00eame r\u00e9duits \u00e0 l\u2019\u00e9tat de simples objets, les \u00e9l\u00e9ments issus du corps conservent un lien symbolique avec la personne dont ils proviennent. Sur le march\u00e9 des ovules et du sperme, les prix sont fix\u00e9s en fonction de la valeur sociale qu\u2019on attribue aux caract\u00e9ristiques du donateur. Les ovules d\u2019une Europ\u00e9enne aux yeux bleus valent plus chers que ceux d\u2019une Asiatique. Une banque de sperme californienne s\u2019est m\u00eame sp\u00e9cialis\u00e9e dans les donateurs \u00e0 haute valeur ajout\u00e9e, qui ressemblent \u00e0 des champions de basket ou \u00e0 des stars de cin\u00e9ma.<\/p>\n<p><strong>Et lorsqu\u2019il n\u2019y a pas de transaction financi\u00e8re, qui profite des retomb\u00e9es g\u00e9n\u00e9r\u00e9es par ce mat\u00e9riel vivant?<\/strong><br \/>\nL\u2019apparition des banques de sang, apr\u00e8s la Seconde Guerre mondiale, a donn\u00e9 naissance \u00e0 la logique du don. On l\u00e8gue son cadavre, on donne son sang ou on prend une carte de donneur d\u2019organes, comme un acte citoyen, pour faire avancer la science ou aider les autres. Mais cette id\u00e9ologie du don masque la logique d\u2019appropriation capitaliste qui se cache derri\u00e8re cet acte. Ce mat\u00e9riel vivant va servir \u00e0 effectuer de la recherche dont les retomb\u00e9es financi\u00e8res iront, non pas au donateur, mais au scientifique. Cette logique a \u00e9t\u00e9 formalis\u00e9e en 1980 avec l\u2019adoption du Bayh-Dole Act aux Etats-Unis, qui autorise le brevetage du vivant. Plus r\u00e9cemment, les biobanques et le mat\u00e9riel g\u00e9n\u00e9tique qu\u2019elles contiennent permettent \u00e0 des acteurs priv\u00e9s de d\u00e9velopper et de commercialiser des m\u00e9dicaments dont ils seront les seuls \u00e0 profiter financi\u00e8rement.<\/p>\n<p><strong>Dans le fond, pourquoi s\u2019inqui\u00e9ter du d\u00e9veloppement de ce march\u00e9 du vivant, dans lequel chacun est a priori libre de participer ou non? <\/strong><br \/>\nIl g\u00e9n\u00e8re une m\u00e9decine \u00e0 deux vitesses, amplifiant les in\u00e9galit\u00e9s sociales qui existent d\u00e9j\u00e0. On a d\u2019un c\u00f4t\u00e9 les citoyens des pays du Sud, qui vendent leur corps, et les femmes, plus vuln\u00e9rables \u00e0 l\u2019exploitation commerciale car leur corps, de par sa biologie m\u00eame, g\u00e9n\u00e8re de nombreuses cellules souches potentielles (ovules, sang menstruel, cordon ombilical, embryons). De l\u2019autre, on a les populations des pays riches, qui per\u00e7oivent la sant\u00e9 comme un droit. Cela les pousse dans une qu\u00eate consum\u00e9riste de la sant\u00e9 parfaite. Celle-ci est d\u00e9finie non plus seulement par l\u2019absence de maladie, mais aussi par le contr\u00f4le du corps, dont on cherche \u00e0 repousser les limites et \u00e0 stopper le vieillissement, notamment en faisant appel \u00e0 la m\u00e9decine r\u00e9g\u00e9n\u00e9rative. On a affaire \u00e0 une forme de n\u00e9o-colonialisme.<\/p>\n<p><strong>Ces in\u00e9galit\u00e9s sont-elles uniquement un ph\u00e9nom\u00e8ne Nord-Sud? <\/strong><br \/>\nNon, la bio\u00e9conomie favorise les disparit\u00e9s m\u00eame au sein des soci\u00e9t\u00e9s ais\u00e9es: les banques priv\u00e9es de sang de cordon ombilical ne sont ouvertes qu\u2019\u00e0 ceux qui peuvent se les payer. Et les cellules qui y sont entrepos\u00e9es \u00e9chappent aux banques publiques. Elles ne sont donc plus disponibles pour les autres enfants malades qui pourraient en avoir besoin. A l\u2019\u00e8re de la bio\u00e9conomie, les corps ne sont pas \u00e9gaux entre eux. Certains sont exploit\u00e9s au profit d\u2019autres.<br \/>\n_______<\/p>\n<p>Une version de cet article est parue dans le magazine In Vivo (no 4).<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Le corps est devenu une marchandise comme une autre. Sp\u00e9cialiste mondiale de la bio\u00e9conomie, C\u00e9line Lafontaine livre son analyse.<\/p>\n","protected":false},"author":19062,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[5],"tags":[],"class_list":["post-4294","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-latitude","latitude"],"aioseo_notices":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/4294","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/19062"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=4294"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/4294\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=4294"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=4294"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=4294"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}