



{"id":423,"date":"2000-06-04T00:00:00","date_gmt":"2000-06-03T22:00:00","guid":{"rendered":"http:\/\/www.largeur.com\/?p=423"},"modified":"2021-11-26T15:35:40","modified_gmt":"2021-11-26T14:35:40","slug":"laibach","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/largeur.com\/?p=423","title":{"rendered":"L\u2019avant-garde post-communiste en performance dans la for\u00eat slov\u00e8ne"},"content":{"rendered":"<p>Vendredi 2 juin, dans la nuit profonde, au c\u0153ur de la for\u00eat slov\u00e8ne, de sinistres orgues retentissent. Ce soir-l\u00e0, la clairi\u00e8re de Hrusica, d\u2019habitude peupl\u00e9e d\u2019ours et de daims fiers et nobles, est devenue un \u00e9trange lieu de culte. Quelques centaines de spectateurs se sont r\u00e9unis sur cette petite plaine d\u00e9limit\u00e9e par une dizaine de flambeaux rougeoyants. Ils participent \u00e0 une f\u00eate organis\u00e9e pour la premi\u00e8re nationale du film am\u00e9ricain\u00abThe Blair Witch Project\u00bb.<\/p>\n<p>Cette \u0153uvre exp\u00e9rimentale, qui est devenue le film plus rentable de l\u2019histoire du cin\u00e9ma, d\u00e9barque enfin en Slov\u00e9nie. A cette occasion, une s\u00e9ance de projection en pleine for\u00eat a \u00e9t\u00e9 organis\u00e9e. Venus par bus depuis Ljubljana, les spectateurs ont d\u00e9couvert un vaste \u00e9cran tendu entre deux solides sapins. A l\u2019entr\u00e9e de la clairi\u00e8re, un stand proposant des alcools locaux accueille les arrivants.<\/p>\n<p>La musique continue de gronder par intermittence, lorsque dans le dos de l\u2019auditoire, une sc\u00e8ne improvis\u00e9e dans les branchages \u00e9claire soudain trois musiciens v\u00eatus d\u2019uniformes noirs et un chanteur barbu, en robe de c\u00e9r\u00e9monie. Nous sommes en pr\u00e9sence de Laibach, l\u2019un des groupes les plus inspir\u00e9s et les plus d\u00e9cri\u00e9s de l\u2019avant-garde europ\u00e9enne.<\/p>\n<p>Profonde et imposante, la for\u00eat fonde l\u2019identit\u00e9 slov\u00e8ne et nourrit l\u2019imaginaire du collectif Neue Slowenische Kunst. Cette organisation artistique cr\u00e9\u00e9e au d\u00e9but des ann\u00e9es 80 r\u00e9unit des philosophes, des plasticiens, des gens du th\u00e9\u00e2tre, des architectes. Mais son expression artistique la plus populaire et compl\u00e8te reste incarn\u00e9e par Laibach.<\/p>\n<p>En d\u00e9fi au r\u00e9gime titiste, Laibach a jou\u00e9 d\u00e8s sa cr\u00e9ation sur une esth\u00e9tique totalitaire, renvoyant dos \u00e0 dos communisme et national-socialisme. Une batterie d\u2019images de propagande et de sons \u00e9lectroniques et symphoniques, qui a port\u00e9 l\u2019\u00e9cho d\u2019une Europe centrale oublieuse de son pass\u00e9. Dans ses vid\u00e9os pompeuses et ironiques, le groupe s\u2019est mis en sc\u00e8ne en pleine nature, au c\u0153ur des montagnes slov\u00e8nes, recouvertes de majestueux conif\u00e8res.<\/p>\n<p>En habit de chasseur ou en uniforme proto-militaire, Laibach a d\u00e9clin\u00e9 \u00e0 chacun de ses albums un nouveau th\u00e8me associant art et politique. Ainsi de \u00abKapital\u00bb (1993) et de \u00abNato\u00bb (1995), deux disques proph\u00e9tiques \u00e0 leur mani\u00e8re, qui ont d\u00e9nonc\u00e9 tant l\u2019occidentalisation sauvage des ex-pays de l\u2019Est que le cynisme brutal de l\u2019Otan, dont on a pu mesurer les effets l\u2019an dernier au Kosovo.<\/p>\n<p>Gr\u00e2ce \u00e0 son esprit provocateur et son intelligence politique, Laibach a obtenu une reconnaissance qui va de la Russie \u00e0 la Californie, sur la sc\u00e8ne rock comme dans les cercles d\u2019avant-garde. Le groupe a notamment inspir\u00e9 les auteurs am\u00e9ricains du film-ph\u00e9nom\u00e8ne \u00abThe Blair Witch Project\u00bb, qui ont int\u00e9gr\u00e9 \u00abGod is God\u00bb, un titre des Slov\u00e8nes, sur la compilation officielle de leur best-seller.<\/p>\n<p>Dans la clairi\u00e8re qui soudain s\u2019obscurcit, le public semble abruti par la performance de Laibach. Un concert tr\u00e8s court, trois morceaux en tout et pour tout. Des projections balaient les arbres surplombant la sc\u00e8ne, cr\u00e9ant ainsi un \u00e9trange motif de camouflage.<\/p>\n<p>Tr\u00e8s \u00e9lectronique et presque apocalyptique, la musique semble prolonger un rite d\u00e9moniaque. \u00abIn nomine Dei, in nomine Satanas\u00bb, vocif\u00e8re le chanteur Milan Fras, les bras dress\u00e9s vers un ciel bleu cobalt perc\u00e9 d\u2019\u00e9toiles. Les sir\u00e8nes synth\u00e9tiques se m\u00ealent \u00e0 des sons de guitares tr\u00e8s acides, \u00e0 des cris \u00e9lectriques. La rumeur est imposante et furieuse, des lumi\u00e8res montent vers le ciel, trouant la nuit.<\/p>\n<p>L\u2019effet est assur\u00e9, un rien kitsch, \u00e0 l\u2019image de l\u2019univers ironique de Laibach. On est loin de l\u2019esth\u00e9tique lo-fi de \u00abThe Blair Witch Project\u00bb, film dont les premi\u00e8res images allument maintenant l\u2019\u00e9cran, dans un silence de mort.<\/p>\n<p>Ivan Novak, membre fondateur de Laibach, explique pourquoi il a voulu s\u2019associer \u00e0 cette projection: \u00abA nos d\u00e9buts, nous avons fonctionn\u00e9 avec des moyens tr\u00e8s restreints, \u00e0 l\u2019image des auteurs de ce film. Comme eux, on a essay\u00e9 d\u2019obtenir l\u2019effet maximum avec un mat\u00e9riel tr\u00e8s simple. J\u2019admire avant tout la strat\u00e9gie des r\u00e9alisateurs, la mani\u00e8re dont ils ont su utiliser Internet pour lancer le film, en \u00e9vitant les circuits capitalistes traditionnels.\u00bb<\/p>\n<p>D\u00e9tourner les r\u00e8gles du jeu reste l\u2019une des cl\u00e9s de l\u2019univers de Laibach. Il y a deux ans, le groupe a fait scandale lors du mois europ\u00e9en de la culture organis\u00e9 \u00e0 Ljubljana. Lors d\u2019un spectacle tr\u00e8s officiel mont\u00e9 avec l\u2019orchestre symphonique de la ville, le groupe a pr\u00e9sent\u00e9 un show tr\u00e8s agressif et christique. La performance a fait hurler les pontes du pouvoir slov\u00e8ne qui croyaient les musiciens embourgeois\u00e9s par le succ\u00e8s.<\/p>\n<p>Laibach entend ne pas adoucir son message et son regard sur la soci\u00e9t\u00e9, m\u00eame si, selon ses dires, l\u2019impact des artistes sur la soci\u00e9t\u00e9 slov\u00e8ne est aujourd\u2019hui moins important qu\u2019au temps du communisme. \u00abAuparavant, les artistes underground offraient un regard alternatif, souvent r\u00e9volutionnaire. Ils avaient une certaine autorit\u00e9 morale sur les gens. Aujourd\u2019hui, ce n\u2019est plus le cas\u00bb, dit Ivan Novak.<\/p>\n<p>Concilier exigence critique et assise populaire, c\u2019est le d\u00e9fi que veut relever les plus c\u00e9l\u00e8bre des groupes mitteleurop\u00e9ens. Jeudi soir, apr\u00e8s les diff\u00e9rentes performances, le public a travers\u00e9 la for\u00eat pour gagner une nouvelle clairi\u00e8re. Une longue table improvis\u00e9e, install\u00e9e sur des rondins de bois, a accueilli les spectateurs. Une savoureuse goulasch \u00e9tait servie pr\u00e8s d\u2019un feu, du vin rouge coulait \u00e0 flots. L\u2019image d\u2019une communaut\u00e9 unie, en somme.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Vendredi, le groupe le plus provocateur de la sc\u00e8ne europ\u00e9enne donnait un concert exceptionnel dans une clairi\u00e8re bord\u00e9e de conif\u00e8res. Avec \u00abBlair Witch Project\u00bb en projection.<\/p>\n","protected":false},"author":19,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[3],"tags":[],"class_list":["post-423","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-pop-culture","pop-culture"],"aioseo_notices":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/423","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/19"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=423"}],"version-history":[{"count":1,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/423\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":12373,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/423\/revisions\/12373"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=423"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=423"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=423"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}