



{"id":418,"date":"2000-05-25T00:00:00","date_gmt":"2000-05-24T22:00:00","guid":{"rendered":"http:\/\/www.largeur.com\/?p=418"},"modified":"-0001-11-30T00:00:00","modified_gmt":"-0001-11-29T22:00:00","slug":"cinema","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/largeur.com\/?p=418","title":{"rendered":"\u00abTabou\u00bb et \u00abBeau travail\u00bb, le d\u00e9sir en lumi\u00e8re"},"content":{"rendered":"<p>Entre Claire Denis et Nagisa Oshima, il y a deux cultures et une fa\u00e7on radicalement diff\u00e9rente d\u2019envisager le cin\u00e9ma. Pourtant, \u00e0 scruter leurs derniers films respectifs, on d\u00e9couvre une parent\u00e9 de th\u00e9matique certes fortuite, mais passionnante \u00e0 investiguer.<\/p>\n<p>\u00abBeau travail\u00bb, de la Fran\u00e7aise, et \u00abTabou\u00bb, du Japonais, mettent en sc\u00e8ne une communaut\u00e9 masculine, militaire plus pr\u00e9cis\u00e9ment. Les deux films retracent l\u2019irruption d\u2019un jeune homme aussi troublant que myst\u00e9rieux au sein de ces assembl\u00e9es viriles strictement hi\u00e9rarchis\u00e9es, et ils observent comment cette incursion d\u2019une beaut\u00e9 surnaturelle au sein de l\u2019ordre le plus froid va gripper l\u2019inexorable m\u00e9canique.<\/p>\n<p>Le canevas est simple. Il a d\u2019ailleurs un paradigme auquel Claire Denis se r\u00e9f\u00e8re explicitement: la nouvelle \u00abBilly Budd\u00bb d\u2019Hermann Melville, qui raconte l\u2019arriv\u00e9e d\u2019un marin aux ang\u00e9liques attraits sur un navire de guerre et son an\u00e9antissement par le ma\u00eetre d\u2019arme, qui y laisse aussi sa peau.<\/p>\n<p>Claire Denis reprend cette fable pour la r\u00e9duire \u00e0 sa plus simple expression, la transposant dans la L\u00e9gion \u00e9trang\u00e8re en poste \u00e0 Djibouti. L\u2019originalit\u00e9 de son film, c\u2019est de ne presque rien raconter. L\u2019essentiel de la narration passe par la voix off du sergent Galoup, renvoy\u00e9 de la L\u00e9gion apr\u00e8s avoir perdu l\u2019opaque soldat Santain dans un d\u00e9sert de sel. <\/p>\n<p>Les images, elles, s\u2019attachent \u00e0 la mat\u00e9rialit\u00e9 des paysages, \u00e0 la lourdeur de l\u2019air, aux corps tendus par l\u2019effort, comme si la cam\u00e9ra scrutait le relief sans histoire de la terre et des hommes pour y guetter les sentiments troubles incrust\u00e9s de mani\u00e8re presque invisible, tels des grains de sable sur une peau \u00e0 peine rid\u00e9e. C\u2019est \u00e0 peine si quelques regards dirig\u00e9s vers le hors-champ sugg\u00e8rent des bouleversements int\u00e9rieurs, des attirances indicibles. <\/p>\n<p>Le film lui-m\u00eame est construit comme une suite de s\u00e9quences, la plupart sans paroles, au creux desquelles on recueille peu \u00e0 peu de maigres \u00e9l\u00e9ments narratifs, alors m\u00eame que le sens explose tous azimuts, fruit de cette mise en sc\u00e8ne quasi-chor\u00e9graphique, d\u2019images travaill\u00e9es avec un instinct tr\u00e8s pictural. Sans s\u2019attarder sur les chaires, sans se perdre en verbiages, voil\u00e0 le film le plus charnel et le plus \u00abparlant\u00bb que le cin\u00e9ma fran\u00e7ais nous ait donn\u00e9 depuis longtemps. <\/p>\n<p>S\u2019agissant d\u2019Oshima, le terme \u00abpictural\u00bb sonne presque comme une redondance. Dans cet univers c\u00e9r\u00e9monieux de samoura\u00ef, reconstitu\u00e9 avec une inqui\u00e9tante m\u00e9ticulosit\u00e9, les cadrages et les couleurs nimbent d\u2019une brume surnaturelle un conte cruel. Ici, et au contraire du film de Claire Denis, on ne cesse de d\u00e9signer par son nom cette chose que \u00abla terre sait, le ciel sait, tout le monde sait\u00bb: l\u2019amour entre hommes.<\/p>\n<p>Il est d\u2019ailleurs amusant de constater combien ce monde d\u2019une s\u00e9v\u00e9rit\u00e9 absolue, o\u00f9 le samoura\u00ef se voit accul\u00e9 au hara-kiri s\u2019il a combattu pour une cause personnelle, accepte l\u2019homosexualit\u00e9 comme une pratique courante qui, tout au plus, fait sourire ses ind\u00e9ridables chefs.<\/p>\n<p>Pourtant, la douceur de traits du nouveau venu comme la douceur avec laquelle les regards se tournent vers lui charrient une odeur mortif\u00e8re. La douceur se fait destructrice dans ce film m\u00e9taphorique, jalonn\u00e9 de combats de sabre qui sont autant de corps-\u00e0-corps r\u00e9v\u00e9lant les couples qui se forment et la violence du d\u00e9sir.<\/p>\n<p>Dans ces deux films, la fascination se cristallise autour de l\u2019ange exterminateur, celui par qui le d\u00e9sir d\u00e9boule. Gr\u00e9goire Colin et Ryuhei Matsuda poss\u00e8dent des visages lisses, des yeux f\u00e9lins, des bouches rev\u00eaches \u00e0 la parole. <\/p>\n<p>On ne sait quasiment rien d\u2019eux, de leur pass\u00e9 ou de leur vie int\u00e9rieure. Ce sont des personnages en creux, des statues de chair dont l\u2019abord lisse n\u2019offre nulle prise aux mains m\u00eame les plus avides. Tout l\u2019immense talent de Claire Denis et d\u2019Oshima consiste \u00e0 y frotter leur cam\u00e9ra pour nous les montrer comme des r\u00e9ceptacles du d\u00e9sir d\u2019autrui, implacables miroirs renvoyant les hommes qui les convoitent \u00e0 leurs propres contradictions. O\u00f9 il appara\u00eet que le d\u00e9sir constitue aussi une qu\u00eate de soi en-dehors de soi.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Actuellement \u00e0 l\u2019affiche, les films de Claire Denis et Nagisa Oshima pr\u00e9sentent de troublantes similitudes. 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