



{"id":4031,"date":"2013-11-06T11:51:16","date_gmt":"2013-11-06T09:51:16","guid":{"rendered":"http:\/\/www.largeur.com\/?p=4031"},"modified":"2013-11-12T10:59:15","modified_gmt":"2013-11-12T08:59:15","slug":"reseaux","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/largeur.com\/?p=4031","title":{"rendered":"Nouveaux m\u00e9dias, nouvelles addictions"},"content":{"rendered":"<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"http:\/\/www.largeur.com\/wp-content\/uploads\/102013\/Large20131107.JPG\" title=\"Large20131107.JPG\" alt=\"Large20131107.JPG\" height=\"311\" border=\"0\" width=\"468\" \/><\/p>\n<p>Il y a quelque temps, Arnaud Cerutti, jeune journaliste genevois, se livrait dans la presse pour raconter comment Facebook lui avait \u00abpresque sauv\u00e9 la vie\u00bb. Alors qu\u2019il \u00e9tait en grave d\u00e9pression, l\u2019inscription sur le r\u00e9seau social lui avait permis de renouer avec d\u2019anciennes amiti\u00e9s, de se rendre compte qu\u2019au fond de son sentiment de solitude, des gens lui t\u00e9moignaient de l\u2019int\u00e9r\u00eat. Mais c\u2019est le jour o\u00f9 il a publi\u00e9 une image r\u00e9cente de lui, alors qu\u2019il n\u2019avait plus que la peau sur les os, que les relations en ligne ont fait irruption dans le r\u00e9el. En voyant la photo, sa famille, avec qui il s\u2019\u00e9tait brouill\u00e9, a pris conscience de la gravit\u00e9 de son \u00e9tat, a appel\u00e9 le Conseil de surveillance psychiatrique et l\u2019a fait soigner. Le journaliste d\u00e9clare que depuis cet \u00e9pisode, il a retrouv\u00e9 la joie de vivre et qu\u2019il a des relations en ligne et hors ligne.<\/p>\n<p>Pour le meilleur, comme dans cet exemple, mais aussi pour le pire, les nouvelles technologies ont pris une tr\u00e8s grande place dans nos vies. A tel point qu\u2019il devient presque absurde de parler de virtuel pour d\u00e9finir la vie sur le r\u00e9seau. \u00abLes relations qui s\u2019\u00e9tablissent \u00e0 travers internet sont vraies, elles appartiennent \u00e0 la vie quotidienne, assure Yann Leroux, psychologue fran\u00e7ais, auteur de plusieurs ouvrages sur l\u2019influence des nouveaux m\u00e9dias sur la psychologie. En consultation, les gens me parlent de ce qu\u2019ils font sur Meetic ou sur Facebook, sans marquer de diff\u00e9rence avec les autres domaines de leur vie.\u00bb<\/p>\n<p><strong>Usage excessif<\/strong><\/p>\n<p>Pour de nombreuses personnes qui souffrent de timidit\u00e9, internet offre une fen\u00eatre sur le monde et un moyen plus ais\u00e9 d\u2019interagir avec les autres. \u00abVia internet on ne s\u2019expose pas avec son corps, on peut jouer n\u2019importe quel r\u00f4le, car l\u2019autre ne nous voit pas. On peut s\u2019y entra\u00eener \u00e0 acqu\u00e9rir de meilleures comp\u00e9tences avant de les exercer dans la vie r\u00e9elle\u00bb, confirme Sophia Achab, cheffe de clinique \u00e0 l\u2019unit\u00e9 d\u2019addictologie aux H\u00f4pitaux Universitaires de Gen\u00e8ve (HUG).<\/p>\n<p>D\u00e9sinhibantes pour certains, les nouvelles technologies poss\u00e8dent \u00e9galement leur face sombre, lorsqu\u2019elles emprisonnent les usagers dans la toile de la d\u00e9pendance. M\u00eame si la bible de la psychiatrie, le \u00abManuel diagnostique et statistique des troubles mentaux\u00bb (DSM) ne r\u00e9pertorie pas encore la cyberd\u00e9pendance comme une affection connue, de plus en plus de personnes consultent leurs m\u00e9decins pour des probl\u00e8mes li\u00e9s \u00e0 l\u2019usage excessif des nouveaux m\u00e9dias. \u00abNous nous occupons r\u00e9guli\u00e8rement de cas de ce genre, notamment pour des personnes d\u00e9pendantes aux jeux qui impliquent plusieurs joueurs\u00bb, dit Olivier Simon, m\u00e9decin associ\u00e9 du Centre du jeu excessif du CHUV.<\/p>\n<p>La recherche sur ce type de troubles en est encore \u00e0 ses d\u00e9buts. Tous les psychiatres et psychologues ne s\u2019accordent d\u2019ailleurs pas encore sur la r\u00e9alit\u00e9 de cette addiction. Yann Leroux fait partie des sceptiques: \u00abC\u2019est un Saint Graal que l\u2019on cherche en vain depuis des ann\u00e9es. A mon avis, la cyberaddiction n\u2019existe pas. Des personnes souffrant de difficult\u00e9s psychopathologiques les expriment \u00e0 travers les r\u00e9seaux sociaux et internet.\u00bb Autrement dit, les outils technologiques n\u2019auraient pas de propri\u00e9t\u00e9s addictives en soi, contrairement, par exemple, \u00e0 des substances comme la nicotine; ils seraient simplement les viatiques \u00e0 travers lesquels des personnes pr\u00e9sentant des troubles psychiques exprimeraient leurs probl\u00e8mes.<\/p>\n<p>Ce psychologue prend l\u2019exemple du syndrome FOMO, ou fear of missing out. Il s\u2019agit de la peur de rater des \u00e9v\u00e9nements importants. Les gens qui en souffrent ont l\u2019impression que les autres s\u2019amusent davantage qu\u2019eux et sont angoiss\u00e9s \u00e0 l\u2019id\u00e9e de manquer la f\u00eate o\u00f9 il fallait \u00eatre. Cette peur, qui peut paralyser l\u2019individu au moment d\u2019affirmer une pr\u00e9f\u00e9rence, serait provoqu\u00e9e par<br \/>\nla comparaison incessante entre les choix personnels et ceux des autres, rendus ais\u00e9ment comparables gr\u00e2ce aux publications sur les r\u00e9seaux sociaux. \u00abIl ne s\u2019agit en r\u00e9alit\u00e9 que du nouvel habillage d\u2019anciennes angoisses: la peur de ne pas avoir achet\u00e9 la plus belle voiture ou de ne pas avoir les meilleures notes. Aujourd\u2019hui, comme tout le monde est interconnect\u00e9, il suffit que les discussions s\u2019enflamment sur un sujet qu\u2019on n\u2019a pas suivi de pr\u00e8s pour qu\u2019on se sente largu\u00e9\u00bb, temp\u00e8re le psychologue bordelais.<\/p>\n<p><strong>Etudes sur le cerveau<\/strong><\/p>\n<p>S\u2019il faut rester prudent dans ce domaine avant de crier \u00e0 l\u2019apparition de nouveaux syndromes, plusieurs recherches tendent toutefois \u00e0 \u00e9tablir un lien entre nouveaux m\u00e9dias et addiction. \u00abM\u00eame si la causalit\u00e9 n\u2019est pas encore formellement \u00e9tablie et si les \u00e9chantillons tests demeurent restreints, des donn\u00e9es issues de l\u2019imagerie c\u00e9r\u00e9brale montrent des similitudes entre addiction \u00e0 internet<br \/>\net \u00e0 une substance\u00bb, note Sofia Achab. Cette psychiatre, responsable du programme NANT (nouvelle addiction, nouveau traitement) mis en place en 2007 \u00e0 Gen\u00e8ve, a particip\u00e9 \u00e0 une \u00e9tude qui trace un parall\u00e8le entre addiction \u00e0 internet et \u00e0 la nicotine. \u00abL\u2019usage d\u2019internet active des zones rattach\u00e9es \u00e0 la r\u00e9compense. On remarque ainsi la s\u00e9cr\u00e9tion de dopamine et de s\u00e9rotonine. Comme dans le jeu d\u2019argent, m\u00eame en l\u2019absence de substance, une addiction peut se d\u00e9velopper.\u00bb<\/p>\n<p>De mani\u00e8re surprenante, les m\u00eames m\u00e9canismes entrent en jeu. \u00abPar exemple, les jeux vid\u00e9o en ligne massivement multijoueurs d\u00e9livrent une dose de bien-\u00eatre r\u00e9currente et imm\u00e9diate apr\u00e8s le jeu. Un joueur qui monte dans les niveaux ressent un b\u00e9n\u00e9fice suppl\u00e9mentaire; il a acc\u00e8s \u00e0 de nouveaux objets et il est reconnu dans la communaut\u00e9 des joueurs.\u00bb<\/p>\n<p>Ces m\u00e9canismes, associ\u00e9s \u00e0 l\u2019accessibilit\u00e9 24h\/24 d\u2019internet, son co\u00fbt minime, son haut d\u00e9bit et son anonymat favorisent l\u2019addiction. Celle-ci est diagnostiqu\u00e9e par les services psychiatriques \u00e0 partir du moment o\u00f9 une souffrance est exprim\u00e9e, non pas seulement par les proches, mais par les personnes concern\u00e9es; celles-ci sont amen\u00e9es \u00e0 mettre entre parenth\u00e8ses d\u2019autres secteurs de leur vie, comme par exemple leur travail, ou leurs relations sociales, pour obtenir leur dose de satisfaction, \u00e0 l\u2019image de la souris coca\u00efnomane qui recherche sa substance et p\u00e9dale \u00e9ternellement pour l\u2019atteindre. \u00abLes personnes qui demandent de l\u2019aide \u00e0 ce niveau arrivent g\u00e9n\u00e9ralement dans un profond \u00e9tat d\u2019anxi\u00e9t\u00e9 ou de d\u00e9pression\u00bb, t\u00e9moigne ainsi Olivier Simon.<\/p>\n<p><strong>Instincts primaires<\/strong><\/p>\n<p>Si l\u2019accessibilit\u00e9 sans limite aux m\u00e9dias \u00e9lectroniques contribue \u00e0 l\u2019addiction, ce sont surtout leurs contenus sp\u00e9cifiques comme les chats, les r\u00e9seaux sociaux, les sites pornographiques ou les jeux qui les catalysent. \u00abA l\u2019\u00e9poque pr\u00e9historique, plus le genre humain \u00e9tait group\u00e9, plus il avait de chance de survie. Certains champs d\u2019internet font appel \u00e0 ces m\u00eames instincts primaires\u00bb, analyse la psychiatre. En renfor\u00e7ant le sentiment d\u2019appartenance \u00e0 une communaut\u00e9, les r\u00e9seaux sociaux auraient un tel effet rassurant. \u00abDe plus, des sites aux stimuli saillants, tr\u00e8s forts et tr\u00e8s percutants, suscitent des r\u00e9actions de l\u2019ordre de la survie, du sexe et de l\u2019interaction sociale.\u00bb<\/p>\n<p>En raison de la multiplicit\u00e9 des stimuli, les sp\u00e9cialistes parlent de cyberaddictions au pluriel. On retrouve \u00e9galement parmi les personnes cyberd\u00e9pendantes des sous-groupes aux profils vari\u00e9s. \u00abL\u2019addiction aux r\u00e9seaux sociaux serait plut\u00f4t f\u00e9minine, le cyber porno concerne davantage les hommes m\u00fbrs, les jeux vid\u00e9o de jeunes adultes bien ins\u00e9r\u00e9s, mais ces cat\u00e9gories \u00e9voluent avec les nouvelles technologies\u00bb, rel\u00e8ve Sophia Achab.<\/p>\n<p>La variation entre comportement en ligne et hors ligne constitue un autre \u00e9l\u00e9ment \u00e0 mettre au cr\u00e9dit de la reconnaissance de la cyberd\u00e9pendance. \u00abJe n\u2019ai jamais rencontr\u00e9 dans ma pratique des gens qui cumulaient addiction au sexe et aux sites pornographiques, ni au poker en ligne et au jeu dans la vie r\u00e9elle, poursuit la psychiatre. Les gens qui fr\u00e9quentent les casinos virtuels cherchent des sensations diff\u00e9rentes. La sociabilit\u00e9 et les \u00e9changes autour des machines \u00e0 sous, qui peuvent avoir<br \/>\nun r\u00f4le dans le maintien du jeu probl\u00e9matique, n\u2019existent pas en ligne.\u00bb<\/p>\n<p>Traiter de telles addictions s\u2019av\u00e8re complexe car il n\u2019est pas envisageable de prescrire un sevrage complet, contrairement aux substances addictives. Les traitements passent donc souvent par une psychoth\u00e9rapie individuelle ou en groupe. \u00abL\u2019id\u00e9e est d\u2019arriver avec la personne \u00e0 un objectif de vie dans lequel elle peut s\u2019inscrire. Il s\u2019agit de r\u00e9apprendre la mani\u00e8re de consommer du contenu multim\u00e9dia. Nous cherchons \u00e9galement \u00e0 d\u00e9terminer dans quelle mesure l\u2019addiction est li\u00e9e \u00e0 une dynamique familiale et comment l\u2019\u00e9volution de l\u2019addiction se r\u00e9percute sur l\u2019entourage.\u00bb<\/p>\n<p>Les experts se rejoignent pourtant pour ne pas diaboliser internet. \u00abCet outil de travail ne devient probl\u00e9matique que pour une petite minorit\u00e9\u00bb, assure Sophia Achab. Bou\u00e9e de sauvetage pour certains, nouvelle mani\u00e8re assum\u00e9e de vivre leur sexualit\u00e9 ou leur vie sociale pour d\u2019autres, espace d\u2019interactions positives, mais aussi parfois destructrices, internet n\u00e9cessite une forme d\u2019\u00e9ducation<br \/>\nqui limite les risques de consommation probl\u00e9matique.<br \/>\n_______<\/p>\n<p>Une version de cet article est parue dans le magazine<br \/>\nIN VIVO (n\u00b0 1). 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