



{"id":400,"date":"2000-05-05T00:00:00","date_gmt":"2000-05-04T22:00:00","guid":{"rendered":"http:\/\/www.largeur.com\/?p=400"},"modified":"-0001-11-30T00:00:00","modified_gmt":"-0001-11-29T22:00:00","slug":"cinema","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/largeur.com\/?p=400","title":{"rendered":"Julia Roberts ne sauvera pas le monde. Scorsese non plus"},"content":{"rendered":"<p>Le cin\u00e9ma am\u00e9ricain a toujours affectionn\u00e9 les figures de sauveurs. Question de puritanisme sans doute, d\u00e8s lors que la religion chr\u00e9tienne repose tout enti\u00e8re sur l\u2019id\u00e9e du Salut. Question politique \u00e9galement, puisque les Etats-Unis tentent d\u2019imposer au monde entier l\u2019id\u00e9e qu\u2019en dehors de la Pax Americana, il n\u2019y a point de salut. Or les \u00e9crans de cin\u00e9ma confrontent en ce moment deux prototypes salvateurs venus d\u2019outre-Atlantique.<\/p>\n<p>A ma droite, la gorge d\u00e9ploy\u00e9e, la minijupe p\u00e9taradante et la silhouette tr\u00e8s en cheveux d\u2019<a href=http:\/\/www.erinbrockovich.com target=_blank>Erin Brockovich<\/a> alias Julia Roberts. Le film de Steven Soderbergh appara\u00eet comme une parfaite sucess story \u00e0 l\u2019am\u00e9ricaine apte \u00e0 redonner du courage \u00e0 tout Am\u00e9ricain moyen: on peut \u00eatre une bimbo (\u00e9quivalent californien de la cagole marseillaise) sans bonnes mani\u00e8res, sans travail, sans formation, sans mari, et sauver le monde. On le peut d\u2019autant mieux qu\u2019on nous raconte ici \u00abune histoire vraie\u00bb, comme le film l\u2019annonce d\u2019entr\u00e9e de jeu.<\/p>\n<p>Pour v\u00e9ridique qu\u2019il soit, le sc\u00e9nario n\u2019a cependant pas grand int\u00e9r\u00eat. Ch\u00f4meuse et m\u00e8re de famille deux fois divorc\u00e9e, Erin Brockovich a de la d\u00e9brouillardise \u00e0 revendre. Elle force donc un petit avocat minable (Albert Finney, excellent) \u00e0 l\u2019engager et, en classant des dossiers, d\u00e9niche un scandale qui met en cause une grosse compagnie immobili\u00e8re soup\u00e7onn\u00e9e d\u2019empoisonner les habitants d\u2019un patelin. Erin mettra \u00e0 genoux la toute puissante entreprise et se fera quasiment sanctifier par les victimes.<\/p>\n<p>Du point de vue sc\u00e9naristique, c\u2019est une \u00e9ni\u00e8me resuc\u00e9e du mythe de David et Goliath qui appara\u00eet comme une glorification de la soci\u00e9t\u00e9 n\u00e9o-lib\u00e9rale: tout le monde peut devenir millionnaire, il suffit de savoir coller des proc\u00e8s, de faire preuve d\u2019un peu de bonne volont\u00e9 pour sortir du ch\u00f4mage et de se vouer corps et \u00e2me \u00e0 son travail &#8211; le sc\u00e9nario insiste en effet sur l\u2019abandon ressenti par les enfants d\u2019Erin, afin de mieux signifier finalement que \u00abc\u2019\u00e9tait pour la bonne cause\u00bb. Cette morale s\u2019assortit d\u2019un constat mi-figue mi-raisin: avoir une poitrine g\u00e9n\u00e9reuse et un physique de star, \u00e7a aide! Mais malgr\u00e9 ces s\u00e9v\u00e8res contre-indications id\u00e9ologiques, il faut bien avouer qu\u2019on prend un plaisir coupable \u00e0 suivre les exploits sans surprise de cette superwoman en jupes raz-la-touffe. Parce que, m\u00eame affubl\u00e9e d\u2019un vocabulaire digne de South Park, la belle Julia rayonne. Et parce que certaines de ses r\u00e9parties ne manquent pas de sel.<\/p>\n<p>A ma gauche, Frank, l\u2019ambulancier de \u00abA tombeau ouverts\u00bb (\u00ab<a href=http:\/\/www.bringingoutthedead.com target=_blank>Bringing out the dead<\/a>\u00bb) de Martin Scorsese. Si ce personnage reprend une autre figure arch\u00e9typale de sauveur des temps modernes \u2013 un ambulancier sillonnant New York \u2013 il se pr\u00e9sente comme l\u2019exact inverse de la p\u00e9tulante Erin: un loser, qui ne parvient plus \u00e0 ressusciter personne. Autant Julia Roberts semblait surajouter la gouaille au glamour, autant Nicolas Cage int\u00e8gre ses yeux cern\u00e9s dans une nouvelle performance d\u2019acteur \u00e9poustouflante. Autant Soderbergh donnait une image rayonnante de la soci\u00e9t\u00e9 \u00e0 deux vitesses, autant Scorsese montre avec une grandeur dantesque l\u2019envers de l\u2019utopie n\u00e9o-lib\u00e9rale, son cort\u00e8ge de \u00abworking poors\u00bb surmen\u00e9s, de SDF paum\u00e9s et d\u2019h\u00f4pitaux surcharg\u00e9s.<\/p>\n<p>Car le parcours du h\u00e9ros s\u2019apparente ici \u00e0 un chemin de croix de plus en plus \u00e9chevel\u00e9, hant\u00e9 par les fant\u00f4mes des \u00eatres que l\u2019ambulancier n\u2019a pas r\u00e9ussi \u00e0 sauver. Scorsese transforme ce Manhattan nocturne en un enfer sans fin o\u00f9 Frank rencontre les spectres les plus improbables, guid\u00e9 par la voix du standardiste (Scorsese en personne) tel Dante conduit par Virgile. Seul endroit offrant quelque r\u00e9pit: un authentique \u00abparadis artificiel\u00bb o\u00f9 l\u2019on administre du sommeil en capsule.<\/p>\n<p>Mais m\u00eame cet oasis en apesanteur se voit rattrap\u00e9 par le chaos du monde: le dealer se retrouve dans une pose christique, le flanc transperc\u00e9, les bras en croix. Car la course folle ne se termine jamais. Elle se r\u00e9p\u00e8te \u00e0 l\u2019infini, comme si ce marathon du salut \u00e9tait aussi absurde qu\u2019une attente beckettienne. D\u2019ailleurs l\u2019ambulancier ne trouvera le repos qu\u2019apr\u00e8s avoir euthanasi\u00e9 un homme qu\u2019il avait d\u2019abord voulu maintenir en vie. Mani\u00e8re de dire que le salut du monde se cache peut-\u00eatre dans le doute et dans le renoncement, non dans les bons sentiments d\u2019Erin Brokovich.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Deux films \u00e0 l&rsquo;affiche, \u00abErin Brockovich\u00bb et \u00abA tombeau ouvert\u00bb, proposent deux prototypes tr\u00e8s am\u00e9ricains du Salut. 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