



{"id":398,"date":"2000-05-02T00:00:00","date_gmt":"2000-05-01T22:00:00","guid":{"rendered":"http:\/\/www.largeur.com\/?p=398"},"modified":"-0001-11-30T00:00:00","modified_gmt":"-0001-11-29T22:00:00","slug":"histoire","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/largeur.com\/?p=398","title":{"rendered":"De Churchill \u00e0 Poutine: l&rsquo;homme providentiel: une calamit\u00e9"},"content":{"rendered":"<p>Parfois, une image cueillie de mani\u00e8re impromptue fige dans son \u00e9vidence une r\u00e9flexion que vous tra\u00eenez pendant des jours sans parvenir \u00e0 lui donner une forme aboutie. Cela m&rsquo;est arriv\u00e9 lundi soir en voyant le gentil film de Neil Jordan, \u00abLa fin d&rsquo;une liaison\u00bb. Alors que je somnolais en suivant d&rsquo;une oreille distraite les dialogues m\u00e9taphysico-sentimentaux des protagonistes, un plan montrant Churchill c\u00e9l\u00e9br\u00e9 par les siens le jour de la victoire \u00e0 la fin de la deuxi\u00e8me guerre mondiale secoua ma torpeur.<\/p>\n<p>Churchill, sur un balcon, faisait son fameux V de la victoire, un V que la foule immense, saisie en plong\u00e9e par la cam\u00e9ra, reprend en exprimant un sentiment d&rsquo;union passionn\u00e9e avec son chef. Ce plan, fort connu, j&rsquo;ai d\u00fb \u00e0 ce jour le voir une bonne dizaine de fois. Mais soudain, il m&rsquo;a projet\u00e9 dans la th\u00e9matique du r\u00f4le de l&rsquo;homme providentiel dans l&rsquo;histoire.<\/p>\n<p>Si j&rsquo;ai tourn\u00e9 autour de ce th\u00e8me au cours de ces derni\u00e8res semaines, je le dois bien s\u00fbr \u00e0 l&rsquo;irr\u00e9sistible ascension de Poutine au fa\u00eete du pouvoir russe, une ascension qui contraste avec la \u00f4 combien laborieuse (mais d\u00e9mocratique) campagne \u00e9lectorale pr\u00e9sidentielle am\u00e9ricaine o\u00f9 de m\u00e9diocres politiciens font semblant d&rsquo;\u00e9changer des horions pour succ\u00e9der au non moins m\u00e9diocre Clinton. Mais je le dois aussi \u00e0 la lecture de deux livres assez curieux qui m\u00e9ritent un petit d\u00e9tour. Dans \u00abD\u00e9position. Journal 1940-1944\u00bb (Ed. Viviane Hamy, 1992), L\u00e9on Werth, un intellectuel de gauche connu de l&rsquo;entre-deux-guerres, narre au jour le jour la guerre telle qu&rsquo;il l&rsquo;a v\u00e9cue dans sa maison de campagne de Saint-Amour pr\u00e8s de Lons-le-Saulnier. Juif plus que sexag\u00e9naire, il se confine dans cette retraite en zone rest\u00e9e \u00ablibre\u00bb pour ne pas courir le risque d&rsquo;\u00eatre d\u00e9port\u00e9 alors que sa femme, rest\u00e9e \u00e0 Paris, participe \u00e0 un r\u00e9seau de r\u00e9sistants.<\/p>\n<p>Au fil du journal, ce qui frappe peut-\u00eatre le plus avec le recul, c&rsquo;est la capacit\u00e9 des gens \u00e0 s&rsquo;adapter en temps de crise aux hommes providentiels que les \u00e9v\u00e9nements hissent au pouvoir. Sonn\u00e9s par la rapidit\u00e9 de l&rsquo;invasion allemande, les Fran\u00e7ais s&rsquo;adaptent non seulement \u00e0 P\u00e9tain et au p\u00e9tainisme, mais aussi \u00e0 un r\u00e9gime extr\u00e9miste qui se permettra toutes les outrances, tous les mensonges.<\/p>\n<p>Dans sa solitude provinciale, Werth observe et rend compte, par petites touches. Non sans s&rsquo;\u00e9tonner de voir ces Fran\u00e7ais, toutes classes confondues, f\u00e9rocement anti-allemands vingt ans plus t\u00f4t se lover avec une complaisance ignoble dans une France dirig\u00e9e par Berlin et accepter de faire partie, comme r\u00e9serve \u00e0 bl\u00e9 et \u00e0 main d&rsquo;\u0153uvre, du IIIe Reich mill\u00e9naire. La d\u00e9faite nazie, l&rsquo;av\u00e8nement de de Gaulle provoqueront un simple retournement de situation, les m\u00eames se contentant de br\u00fbler ce qu&rsquo;ils avaient ador\u00e9.<\/p>\n<p>Ces comportements de masse \u00e9chappent \u00e0 toute logique, nient les rationnalit\u00e9s les plus savamment construites, vont \u00e0 rebours des id\u00e9ologies m\u00eame s&rsquo;ils semblent souvent les chevaucher. Ils rel\u00e8vent, selon moi, de la bestialit\u00e9 (au sens fort) que l&rsquo;homme parvient en temps normal \u00e0 sublimer jusqu&rsquo;\u00e0 faire croire qu&rsquo;il est civilis\u00e9 mais dont il ne pourra sans doute jamais se d\u00e9faire.<\/p>\n<p>Cette bestialit\u00e9 r\u00e9currente est aussi le fil rouge qui parcourt un livre tr\u00e8s \u00e9trange d&rsquo;un ancien professeur de g\u00e9ographie de l&rsquo;Universit\u00e9 de Gen\u00e8ve. Je connaissais Aldo Dami pour son fabuleux atlas intitul\u00e9 \u00abLes fronti\u00e8res europ\u00e9ennes de 1900 \u00e0 1975. Histoire territoriale de l&rsquo;Europe\u00bb publi\u00e9 chez Georg \u00e0 Gen\u00e8ve en 1976 o\u00f9 il est encore disponible. Mais je ne connaissais pas son \u00abRefaire l&rsquo;histoire\u00bb publi\u00e9 \u00e0 compte d&rsquo;auteur \u00e0 Paris (La Pens\u00e9e Universelle, 1973), livre que je viens de trouver chez un bouquiniste.<\/p>\n<p>Pour refaire l&rsquo;histoire &#8211; celle de la premi\u00e8re moiti\u00e9 du si\u00e8cle qui s&rsquo;ach\u00e8ve -, Dami prend la pose du provocateur en remettant syst\u00e9matiquement en cause les id\u00e9es re\u00e7ues sur les deux guerres qui marqu\u00e8rent l&rsquo;\u00e9poque et les massacres colossaux qui en d\u00e9coul\u00e8rent. Une th\u00e8se domine: si l&rsquo;on excepte (mais peut-on en faire une exception?) le g\u00e9nocide planifi\u00e9 industriellement de populations enti\u00e8res, en particulier des Juifs et des Tsiganes, l&rsquo;Allemagne aurait fait une guerre classique. Il en veut pour preuve que dans la si fameuse bataille de Paris en ao\u00fbt 1944, les nazis n&rsquo;ont pas touch\u00e9 un seul pont de la capitale, ni ses monuments. Et cela alors que les Alli\u00e9s \u00e9taient en train de raser au sol les villes allemandes.<\/p>\n<p>Analysant les r\u00f4les respectifs de Napol\u00e9on et de Hitler (deux \u00abhommes providentiels\u00bb issus des marches des nations qu&rsquo;ils port\u00e8rent \u00e0 leur plus grande extension, celui-l\u00e0 en Corse, celui-ci en Autriche), il note que ces deux massacreurs ont de nombreux points communs: \u00abPartis de rien, de la mis\u00e8re et des \u00e9checs du d\u00e9but, et horriblement mal \u00e9lev\u00e9s, les deux \u00abogres\u00bb ont d&rsquo;abord en commun une m\u00e9moire prodigieuse qui enregistre tout. Ces d\u00e9miurges-l\u00e0 sont dou\u00e9s du sens de la pr\u00e9vision et de l&rsquo;avenir, du sens du \u00abcoup \u00e0 faire\u00bb et de l&rsquo;exploitation du fait. Dociles \u00e0 leur pente naturelle, ils s&rsquo;infiltrent comme l&rsquo;eau, dans tous les vides; ils hument litt\u00e9ralement toutes les virtualit\u00e9s. Identifi\u00e9s \u00e0 leur peuple, accord\u00e9s \u00e0 l&rsquo;instant qui passe, en communion totale avec l&rsquo;\u00e9v\u00e9nement, ils sont tous deux des parieurs outrageusement heureux. Absorb\u00e9s dans leur r\u00eave infini, tous deux sont incapables de s&rsquo;arr\u00eater.\u00bb<\/p>\n<p>A quoi il faudrait ajouter que tous deux ont plong\u00e9 leurs peuples dans la mis\u00e8re et la mort, comme l&rsquo;ont fait d&rsquo;autres grandes figures historiques telles que Staline ou Mao qui surent aussi susciter l&rsquo;enthousiasme des masses.<\/p>\n<p>Ce qui irrite surtout Aldo Dami, c&rsquo;est l&rsquo;unilat\u00e9ralit\u00e9 du discours impos\u00e9 par les vainqueurs tant \u00e0 l&rsquo;Est qu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;Ouest sur la deuxi\u00e8me guerre mondiale. Il ne peut admettre que les exactions alli\u00e9es dont on ne parvient pas toujours \u00e0 mesurer l&rsquo;utilit\u00e9 militaire (des bombardements de Dresde \u00e0 celui d&rsquo;Hiroshima) soient pass\u00e9es sous silence.<\/p>\n<p>Dami n&rsquo;admettait pas non plus le sort r\u00e9serv\u00e9 \u00e0 l&rsquo;Allemagne apr\u00e8s la guerre, notamment sa division. Il voyait dans la duret\u00e9 de la r\u00e9pression envers les Allemands une source de conflit pour l&rsquo;avenir. Nous sommes aujourd&rsquo;hui \u00e0 la crois\u00e9e de ces chemins-l\u00e0: jusqu&rsquo;\u00e0 quand le V victorieux de Churchill aura-t-il valeur de symbole?<\/p>\n<p>On a presque tout dit sur Churchill, sur sa grandeur, mais aussi sur ses erreurs, ses \u00e9checs, ses petitesses. Restent encore les comptes de la deuxi\u00e8me guerre mondiale que les historiens allemands n&rsquo;ont pas pu pr\u00e9senter, mais qu&rsquo;ils vont r\u00e9v\u00e9ler au fil de leurs d\u00e9couvertes dans les archives qui s&rsquo;ouvrent d\u00e9sormais \u00e0 tous.<\/p>\n<p>Ainsi, le 3 mai, une manifestation de rescap\u00e9s des camps nazis aura lieu pr\u00e8s de L\u00fcbeck. Cinquante-cinq ans plus t\u00f4t, les navires sur lesquels ils s&rsquo;enfuyaient furent coul\u00e9s par les pilotes britanniques de la RAF, les gens \u00e9tant m\u00eame mitraill\u00e9s dans l&rsquo;eau alors qu&rsquo;ils nageaient vers la rive.<\/p>\n<p>Cette attaque provoqua la mort de 8000 survivants des camps, la plus grande catastrophe maritime de l&rsquo;histoire. Or les archives anglaises viennent de r\u00e9v\u00e9ler que les chefs de la RAF savaient que les bateaux emportaient des prisonniers, pas des nazis. Mais ils ne firent pas suivre l&rsquo;information \u00e0 qui de droit.<\/p>\n<p>On dira: Churchill, la guerre \u00e0 peine finie, perdit les \u00e9lections et fut renvoy\u00e9 \u00e0 ses cigares. C&rsquo;est vrai. Apais\u00e9s, les Anglais n&rsquo;avaient plus besoin de lui, le \u00abjeu\u00bb d\u00e9mocratique pouvait reprendre. Ce n&rsquo;est malheureusement pas le cas de la Russie d&rsquo;aujourd&rsquo;hui. Ce Monsieur Poutine qui porte si beau, si jeune a un terrible avenir devant lui. Il me semble entendre d\u00e9j\u00e0 le son des fanfares militaires\u2026 <\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>En 1945, les avions britanniques bombardaient des navires de r\u00e9fugi\u00e9s. Pr\u00e8s de 8000 rescap\u00e9s des camps p\u00e9rirent dans la catastrophe. Les officiers de la RAF savaient que les bateaux transportaient des prisonniers, apprend-on aujourd&rsquo;hui.<\/p>\n","protected":false},"author":26,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[6],"tags":[],"class_list":["post-398","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-glocal","glocal"],"aioseo_notices":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/398","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/26"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=398"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/398\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=398"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=398"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=398"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}