



{"id":3923,"date":"2013-06-17T09:50:44","date_gmt":"2013-06-17T07:50:44","guid":{"rendered":"http:\/\/www.largeur.com\/?p=3923"},"modified":"2013-06-17T16:13:55","modified_gmt":"2013-06-17T14:13:55","slug":"identite","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/largeur.com\/?p=3923","title":{"rendered":"\u00abLa cohabitation culturelle fait peur\u00bb"},"content":{"rendered":"<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"http:\/\/www.largeur.com\/wp-content\/uploads\/062013\/Large_DWolton_17062013_1_.png\" alt=\"Large_DWolton_17062013_1_.png\" title=\"Large_DWolton_17062013_1_.png\" border=\"0\" height=\"311\" width=\"468\" \/><\/p>\n<p>Pour rencontrer Dominique Wolton, un objet indispensable tr\u00f4ne sur la table: l\u2019enregistreur. Le sp\u00e9cialiste de la communication mitraille. Un d\u00e9bit trop \u00e9lev\u00e9 pour qu\u2019un stylo et une feuille vierge ne suffisent. Des phrases nerveuses, parfois un temps d\u2019attente, avant que le flux ne reprenne. \u00abIl fonctionne votre appareil? Je suis m\u00e9fiant sur la technologie\u2026\u00bb La lumi\u00e8re rouge clignote. Cela n\u2019emp\u00eachera pas des coups d\u2019\u0153il inquiets sur le signal lumineux durant l\u2019interview, qui se d\u00e9roule \u00e0 Paris, dans le bureau du directeur de l\u2019Institut des sciences de la communication du CNRS.<\/p>\n<p>Dominique Wolton d\u00e9crypte depuis trois d\u00e9cennies le d\u00e9calage entre les promesses d\u2019une  mondialisation technologique et \u00e9conomique, et la r\u00e9surgence de murs  identitaires. Durant l\u2019entretien, le directeur de la revue Herm\u00e8s, qui a intitul\u00e9 \u00abIndisciplin\u00e9\u00bb son dernier ouvrage, virevolte. Il se l\u00e8ve, marche en cercle, met la main sur l\u2019\u00e9paule du journaliste, lui propose un verre d\u2019eau et un biscuit, se rassied. Parfois, il lance un juron, en pleine \u00e9bullition, ou prend la temp\u00e9rature: \u00abCa vous va, ce type de r\u00e9ponse? N\u2019oubliez pas de noter cela.\u00bb<\/p>\n<p><strong>A la chute du mur de Berlin, vous avez publi\u00e9 une revue intitul\u00e9e \u00abFronti\u00e8res en mouvement\u00bb. L&rsquo;un des derniers num\u00e9ros a pour titre \u00abMurs et fronti\u00e8res\u00bb&#8230; Le d\u00e9cloisonnement esp\u00e9r\u00e9 n\u2019a pas eu lieu?<\/strong><\/p>\n<p>En 1990, on pensait que la disparition des fronti\u00e8res \u00e0 travers la mondialisation \u00e9tait un progr\u00e8s. Aujourd\u2019hui, de nouveaux murs sont apparus parce que la mondialisation est rest\u00e9e strictement \u00e9conomique. On fait semblant de croire qu\u2019un d\u00e9cloisonnement politique a eu lieu. Or, l\u2019autodissolution du communisme, ce n\u2019est pas la victoire de la d\u00e9mocratie, mais celle de l\u2019\u00e9conomie globalis\u00e9e, sans projet politique et culturel.<\/p>\n<p>Ce qui fait consensus aujourd\u2019hui au niveau mondial, ce n\u2019est pas la d\u00e9mocratie, mais le capitalisme. Et cela ne suffit pas pour aboutir \u00e0 une philosophie politique. Un march\u00e9 global n\u2019a jamais fait un nouvel homme. Il n\u2019y a plus que la guerre \u00e9conomique. D\u2019o\u00f9 les crises \u00e0 r\u00e9p\u00e9tition, car le monde n\u2019est plus dirig\u00e9 que par une logique sp\u00e9culative. Ce n\u2019est pas forc\u00e9ment un progr\u00e8s. On est en train de s\u2019en apercevoir. Et le libre march\u00e9 mondial n\u2019emp\u00eache pas les murs physiques et les racismes. Il n\u2019y en a jamais eu autant. L\u2019enjeu mondial, ce n\u2019est pas une \u00e9conomie mondiale, mais l\u2019apprentissage toujours plus difficile de la cohabitation pacifique des cultures.<\/p>\n<p><strong>Quels sont ces nouveaux murs qui apparaissent?<\/strong><\/p>\n<p>Ils sont li\u00e9s au retour en force de l\u2019identit\u00e9, que l\u2019on a totalement sous-estim\u00e9e depuis la chute du Mur. On \u00e9tait tellement content d\u2019avoir fait tomber la barri\u00e8re Est-Ouest qu\u2019on a oubli\u00e9 qu\u2019il fallait aussi g\u00e9rer les identit\u00e9s collectives! Plus la mondialisation \u00e9conomique progresse, et avec elle la circulation des capitaux et des hommes riches, plus les identit\u00e9s se r\u00e9veillent, avec une dimension souvent conflictuelle.<\/p>\n<p>Le ph\u00e9nom\u00e8ne fondamentaliste r\u00e9actionnel qui se joue dans l\u2019islam va toucher d\u2019autres religions et d\u2019autres ph\u00e9nom\u00e8nes culturels. De son c\u00f4t\u00e9, le nationalisme d\u00e9fensif \u00e0 la mani\u00e8re de Le Pen reprend un vocabulaire vieux de plus d\u2019un si\u00e8cle, mais para\u00eet encore plus cr\u00e9dible aujourd\u2019hui. Les populistes posent un vrai probl\u00e8me: ils mettent le doigt sur la domination de la logique \u00e9conomique dans la mondialisation et sur la d\u00e9valorisation de tout ce qui ram\u00e8ne \u00e0 l\u2019identit\u00e9, sous peine de favoriser le nationalisme.<\/p>\n<p>Dans tous les espaces culturels, on se battra pour des religions, des fronti\u00e8res, des langues, des patrimoines symboliques, l\u2019histoire, la m\u00e9moire. Si vous \u00eates menac\u00e9 dans votre identit\u00e9, tout fait sens. Un Suisse qui est bien dans sa peau ne revendique rien.<\/p>\n<p><strong>Une forme de conscience du monde a tout de m\u00eame \u00e9merg\u00e9 avec la mondialisation.<\/strong><\/p>\n<p>En 2005, l\u2019Unesco a mis le pied dans la fourmili\u00e8re avec la reconnaissance du principe de la diversit\u00e9 culturelle, aujourd\u2019hui ratifi\u00e9 par plus de 100 Etats. Il existe un besoin imp\u00e9ratif d\u2019organiser politiquement cette cohabitation. C\u2019est le grand d\u00e9fi de notre \u00e9poque. A force de se voir de plus en plus facilement, on sait maintenant que l\u2019on est diff\u00e9rents les uns des autres et qu\u2019on n\u2019a pas grand-chose \u00e0 se dire. Il faut n\u00e9anmoins apprendre \u00e0 cohabiter.<\/p>\n<p>On n\u2019avait jamais pens\u00e9 ce concept de cohabitation dans cette dimension politique, ni \u00e0 cette \u00e9chelle. La diversit\u00e9 culturelle n\u2019\u00e9tait pas reconnue comme un grand enjeu politique et mondial, ni l\u2019apprentissage de la cohabitation culturelle comme le chantier le plus important apr\u00e8s celui de l\u2019\u00e9cologie. Et il est plus difficile d\u2019apprendre \u00e0 cohabiter avec les hommes qu\u2019avec la nature. La revalorisation des identit\u00e9s culturelles collectives est une condition indispensable pour avoir une chance de pr\u00e9server la paix dans la mondialisation.<\/p>\n<p>Tout le monde crie \u00e0 la guerre et au nationalisme. Mais l\u2019identit\u00e9 n\u2019a pas le m\u00eame sens dans un monde ouvert que dans le monde ferm\u00e9 d\u2019hier. Aujourd\u2019hui, l\u2019identit\u00e9 est la condition de l\u2019ouverture. Pour exister dans la mondialisation, il faut deux jambes: l\u2019ouverture et l\u2019identit\u00e9. Nos sch\u00e9mas mentaux habituels d\u00e9testent l\u2019identit\u00e9. Pour d\u00e9cloisonner, il faut d\u2019abord valoriser sa propre identit\u00e9 culturelle collective \u2013 une identit\u00e9 ouverte sur l\u2019autre, pas une identit\u00e9 refuge.<\/p>\n<p><strong>Selon vous, internet aussi risque de cloisonner le monde. La toile est pourtant vue comme un espace de libert\u00e9. Comment parvenez-vous \u00e0 cette conclusion?<\/strong><\/p>\n<p>Internet est d\u2019abord un apprentissage de la libert\u00e9 et de la mobilit\u00e9. Ce qui explique son succ\u00e8s. En outre il r\u00e9unit plus facilement ceux qui ont des points communs. Mais pour une mondialisation r\u00e9ussie, il faut aussi faire cohabiter tous ceux qui ne se ressemblent pas et qui sont plus nombreux que ceux qui se ressemblent! Ce qui menace le monde avec internet, c\u2019est un recloisonnement communautaire. D\u2019ailleurs, les grandes compagnies informatiques nous vendent la libert\u00e9 totale, mais Steve Jobs \u00e9tait un homme qui voulait tout contr\u00f4ler, bien marqu\u00e9 par son identit\u00e9 culturelle.<\/p>\n<p>La grande question du d\u00e9cloisonnement, pendant cinquante ans, a \u00e9t\u00e9 d\u2019affirmer un droit \u00e0 la vie priv\u00e9e. Et on abandonne maintenant cette conqu\u00eate politique \u00e0 la tra\u00e7abilit\u00e9 et au flicage. Les gens aiment cela pour l\u2019instant, parce qu\u2019il y a une forme de narcissisme dans cette g\u00e9n\u00e9ralisation de l\u2019expression. Tout le monde a quelque chose \u00e0 dire et on pr\u00e9f\u00e8re sacrifier notre s\u00e9curit\u00e9 et notre tra\u00e7abilit\u00e9 \u00e0 ce sentiment de communaut\u00e9. La fascination technique l\u2019emporte. Mais un jour, on se rendra compte qu\u2019il faut d\u00e9fendre cette conqu\u00eate fragile.<\/p>\n<p><strong> En m\u00eame temps, les nouvelles technologies ont \u00e9largi notre horizon, et r\u00e9duit la taille du monde.<\/strong><\/p>\n<p>Il y a mondialisation technique, mais le contenu culturel n\u2019a pas suivi. Aujourd\u2019hui, on trouve dans le monde 6 milliards de smartphones, 5 milliards de postes de radio, 4 milliards de t\u00e9l\u00e9visions. Et pourtant, il n\u2019y a jamais eu autant d\u2019incommunication. Ce n\u2019est pas parce qu\u2019on a d\u00e9cloisonn\u00e9 techniquement et g\u00e9ographiquement qu\u2019on a d\u00e9cloisonn\u00e9 mentalement. Au contraire, ces technologies r\u00e9v\u00e8lent plus que jamais les barri\u00e8res mentales qui restent \u00e0 surmonter.<\/p>\n<p>Cela montre que l\u2019information n\u2019est rien sans la communication, la n\u00e9gociation avec l\u2019autre. Ce n\u2019est pas parce qu\u2019il peut envoyer des informations 24 heures sur 24 que l\u2019homme va changer: les langues, les patrimoines culturels, les grands concepts diff\u00e8rent. Sous le vernis de la circulation de l\u2019information, il y a un oc\u00e9an d\u2019incommunication.<\/p>\n<p><strong>C\u2019est un constat pessimiste\u2026<\/strong><\/p>\n<p>Non. Quatre \u00e9l\u00e9ments me rendent optimiste. Premi\u00e8rement, d\u00e8s lors qu\u2019il y a une mondialisation de l\u2019information, aussi imparfaite soit-elle, cela suscite un potentiel critique. Deuxi\u00e8mement, les peuples circulent. Troisi\u00e8mement, ils se voient et peuvent s\u2019apprivoiser. Quatri\u00e8mement, l\u2019Europe. On ne se comprend pas, mais on cohabite et les nations les plus riches ont aid\u00e9 les plus pauvres. Ce mod\u00e8le peut \u00eatre non pas export\u00e9, mais adapt\u00e9 au reste du monde.<\/p>\n<p><strong>Actuellement, vous pensez vraiment que l\u2019Europe fait encore r\u00eaver?<\/strong><\/p>\n<p>Mais ce n\u2019est rien, cinquante ans d\u2019histoire de vie commune! La partie du monde la plus int\u00e9ressante sur le th\u00e8me du d\u00e9cloisonnement et de l\u2019apprentissage de la cohabitation, c\u2019est l\u2019Europe. Le paradoxe, c\u2019est qu\u2019elle est consid\u00e9r\u00e9e comme \u00e9tant \u00aben retard\u00bb, alors qu\u2019on est largement en avance par rapport \u00e0 cette question du XXIe si\u00e8cle: on se supporte quand tout est transparent et visible! Cela fait un demi-si\u00e8cle qu\u2019on exp\u00e9rimente la cohabitation, on voit la difficult\u00e9. Et pourtant on insiste avec en plus un projet politique d\u2019int\u00e9gration. S\u2019il y a un endroit au monde o\u00f9 l\u2019on conna\u00eet les difficult\u00e9s de l\u2019int\u00e9gration et de la cohabitation, c\u2019est bien l\u2019Europe.<\/p>\n<p><strong> Aujourd\u2019hui, on pense plut\u00f4t aux BRICS comme mod\u00e8le d\u2019avenir.<\/strong><\/p>\n<p>Oui, mais ils n\u2019ont pas grand-chose en commun en dehors d\u2019un certain niveau \u00e9conomique et de concurrence avec les pays plus riches. M\u00eame chose pour les pays \u00e9mergents. Leur enjeu, c\u2019est une logique de conqu\u00eate. Au contraire, l\u2019enjeu de l\u2019Europe, c\u2019est d\u2019organiser la cohabitation politique. Ce n\u2019est pas un projet \u00e9conomique, mais politique. L\u2019Europe ne sait pas o\u00f9 elle se termine. Elle est condamn\u00e9e \u00e0 avoir des fronti\u00e8res fluctuantes et une identit\u00e9 dynamique, ce qui en fait le projet politique le plus d\u00e9mocratique et utopique de l\u2019Histoire de l\u2019Humanit\u00e9.<\/p>\n<p>On ferme les fronti\u00e8res, mais qu\u2019\u00e0 moiti\u00e9. M\u00eame sur le plan \u00e9conomique, c\u2019est paradoxal: l\u2019Europe reste un march\u00e9 ouvert alors que les plus grandes puissances mondiales, Chine et Etats-Unis, sont protectionnistes. Le probl\u00e8me de l\u2019Europe, c\u2019est qu\u2019elle n\u2019arrive pas \u00e0 \u00eatre fi\u00e8re de son projet de cohabitation pacifique et de solidarit\u00e9 et qu\u2019elle est tr\u00e8s mauvaise communicante. On n\u2019a pas les m\u00eames valeurs, ni les m\u00eames langues, on est d\u2019accord sur rien et on arrive \u00e0 se respecter et \u00e0 agir ensemble sur un nombre croissant de sujets.<\/p>\n<p>La vraie trag\u00e9die de l\u2019Europe reste cependant de ne pas avoir pu emp\u00eacher la guerre en Yougoslavie, et la cr\u00e9ation d\u2019un nouvel Etat barbel\u00e9, le Kosovo. C\u2019est \u00e0 nouveau un paradoxe: la partie du monde la plus en avance sur le th\u00e8me de la fronti\u00e8re a pr\u00e9cis\u00e9ment craqu\u00e9 sur cette question. Mais la Yougoslavie c\u2019\u00e9tait l\u2019\u0153il du cyclone de l\u2019Europe avec toutes les contradictions du nationalisme, des religions, des langues, des contentieux historiques. On a sous-estim\u00e9 le poids symbolique des fronti\u00e8res.<\/p>\n<p>_______<\/p>\n<p>Une version de cet article est parue dans la revue H\u00e9misph\u00e8res (no 5).<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Loin de combattre les barri\u00e8res mentales, la mondialisation fait en r\u00e9alit\u00e9 plus que jamais ressortir les malaises identitaires, selon le penseur fran\u00e7ais Dominique Wolton. 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