



{"id":3917,"date":"2013-06-06T11:49:37","date_gmt":"2013-06-06T09:49:37","guid":{"rendered":"http:\/\/www.largeur.com\/?p=3917"},"modified":"2013-06-06T11:58:10","modified_gmt":"2013-06-06T09:58:10","slug":"typographie","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/largeur.com\/?p=3917","title":{"rendered":"Helvetica en arabe"},"content":{"rendered":"<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"\/wp-content\/uploads\/042013\/060613.jpg\" alt=\"060613.jpg\" title=\"060613.jpg\" border=\"0\" height=\"310\" width=\"468\" \/><br \/>\nEn 2012, l\u2019a\u00e9roport de Duba\u00ef a eu droit \u00e0 un relooking. Pour sa nouvelle signal\u00e9tique, le hub a choisi la typographie Frutiger, un classique du genre que le Suisse Adrian Frutiger avait con\u00e7u pour l\u2019a\u00e9roport de Roissy-Charles-de-Gaulle \u00e0 Paris en 1977. A Duba\u00ef, ce ne sont toutefois pas uniquement les caract\u00e8res latins qui sont visibles dans cette police, mais aussi les informations en arabe. V\u00e9ritable hybride, la Frutiger Arabic est une typographie qui emprunte la clart\u00e9 et la sobri\u00e9t\u00e9 \u00e0 sa parent\u00e9 latine, combin\u00e9e au style calligraphique arabe. Elle appara\u00eet comme une police fonctionnelle, singuli\u00e8rement moderne par rapport \u00e0 l\u2019id\u00e9e qu\u2019on se fait d\u2019une \u00e9criture arabe tr\u00e8s ornementale.<\/p>\n<p>On doit \u00e0 la typographe libanaise Nadine Chahine la maternit\u00e9 de ce compagnon de la Frutiger. Elle l\u2019a dessin\u00e9 en 2004 sur commande de l\u2019Universit\u00e9 am\u00e9ricaine de Beyrouth avec la b\u00e9n\u00e9diction du ma\u00eetre helv\u00e9tique, qui a supervis\u00e9 ses travaux. Designer chez Linotype, la grande fonderie allemande, Nadine Chahine fait partie des sp\u00e9cialistes des adaptations de classiques de la typographie occidentale. On lui doit \u00e9galement les versions officielles arabes de Neue Helvetica et de Univers.<\/p>\n<p>Ces exercices d\u2019hybridations entre des formes d\u2019\u00e9critures a priori incompatibles peuvent s\u2019av\u00e9rer compliqu\u00e9s. La typographe indique ainsi qu\u2019elle a b\u00fbch\u00e9 pendant trois ans pour d\u00e9velopper sa Frutiger Arabic. \u00abEn pratique, il s\u2019agit d\u2019observer la fonction d\u2019une police de caract\u00e8res. A partir de cette analyse, je cherche le style arabe capable de remplir ce r\u00f4le. Durant le processus de design, il faut tenir compte du rythme et de la texture propres aux deux \u00e9critures\u00bb, explique-t-elle.<\/p>\n<p>Les exp\u00e9riences de greffes entre tradition typographique occidentale moderne et \u00e9critures exotiques se multiplient \u00e0 travers le monde. Ainsi, la police Helvetica poss\u00e8de d\u00e9sormais des variantes en cyrillique, en h\u00e9breu, en chinois, en japonais ou en cor\u00e9en. \u00abJ\u2019ai commenc\u00e9 \u00e0 travailler sur des familles de polices de caract\u00e8res arabes et latins en 2003. A cette \u00e9poque, les besoins en typographies hybrides existaient d\u00e9j\u00e0, mais personne n\u2019y r\u00e9pondait. Cette pratique conna\u00eet un essor consid\u00e9rable depuis cinq ans\u00bb, confirme Nadine Chahine.<\/p>\n<p>Les demandes pour de tels jeux de caract\u00e8res proviennent pour l\u2019essentiel d\u2019organisations actives sur plusieurs continents. Les entreprises multinationales, les a\u00e9roports ou encore les organisations internationales cherchent \u00e0 unifier leur communication en proposant des typographies parentes dans des \u00e9critures diff\u00e9rentes. Elles emploient ces hybrides en association avec les versions latines, \u00e0 l\u2019exemple de la banque Emirates NBD avec la Frutiger ou de la cha\u00eene d\u2019information Sky News Arabia avec l\u2019Helvetica Neue. Lorsqu\u2019ils se suivent sur un logo ou un panneau indicateur, ces signes issus d\u2019\u00e9critures diff\u00e9rentes apparaissent ind\u00e9niablement comme des membres d\u2019une m\u00eame famille.<\/p>\n<p>Cette volont\u00e9 d\u2019universaliser le langage typographique t\u00e9moigne du triomphe de la tradition occidentale. \u00abIl existe une fascination \u00e9norme pour notre culture typographique. On voit \u00e9merger des g\u00e9n\u00e9rations de typographes dans des pays comme la Chine, qui ont pourtant une histoire du geste calligraphique tr\u00e8s ancr\u00e9e\u00bb, remarque Ruedi Baur, designer enseignant \u00e0 la Haute \u00e9cole d\u2019art et de design de Gen\u00e8ve (HEAD) et responsable de la signal\u00e9tique du Centre Pompidou \u00e0 Paris, ou d\u2019a\u00e9roports comme celui de Cologne-Bonn et de Vienne.<\/p>\n<p>Dans le monde arabo-musulman, des entraves \u00e9conomiques, culturelles et religieuses ont retard\u00e9 l\u2019av\u00e8nement de la typographie. Les copistes formaient une puissante corporation qui a emp\u00each\u00e9 longtemps la diffusion de l\u2019imprimerie. Par ailleurs, l\u2019\u00e9criture arabe s\u2019apparente \u00e0 bien plus qu\u2019un outil de communication, car elle est li\u00e9e \u00e0 la parole de Dieu \u00e0 travers le Coran. L\u2019imprimerie n\u2019a ainsi commenc\u00e9 \u00e0 remplacer l\u2019\u00e9criture manuscrite qu\u2019au XIXe si\u00e8cle. Par ailleurs, l\u2019arabe pose des probl\u00e8mes techniques en raison de ses ligatures et de lettres dont le trac\u00e9 varie selon leur position dans le mot. La calligraphie arabe se distingue ainsi par deux styles diff\u00e9rents: le kufi, d\u2019aspect tr\u00e8s g\u00e9om\u00e9trique, et le naksh qui est plus arrondi. Le premier sert traditionnellement \u00e0 \u00e9crire des titres et de grandes enseignes; le second, plus fluide, est employ\u00e9 principalement pour les textes. Le style naksh a beaucoup souffert de la transition vers la typographie en perdant sa subtilit\u00e9 et son \u00e9l\u00e9gance.<\/p>\n<p>L\u2019informatique et internet rendent pourtant n\u00e9cessaires les d\u00e9veloppements de la typographie dans le monde entier. A l\u2019image de Nadine Chahine, une jeune g\u00e9n\u00e9ration s\u2019attelle \u00e0 combler le retard en cr\u00e9ant soit des polices de caract\u00e8res inspir\u00e9es de la calligraphie traditionnelle, soit des compagnons de polices latines. \u00abIl existe un march\u00e9 pour ces deux types de produits\u00bb, assure Nadine Chahine.<\/p>\n<p>Ne faut-il cependant pas voir dans ce d\u00e9veloppement une forme d\u2019imp\u00e9rialisme occidental? \u00abC\u2019est toujours l\u2019Helvetica qu\u2019on prend comme mod\u00e8le et non pas d\u2019autres \u00e9critures. A travers ces adaptations, on gomme les sp\u00e9cificit\u00e9s r\u00e9gionales. Par exemple, les id\u00e9ogrammes chinois sont tr\u00e8s complexes. Quand on les passe \u00e0 travers une matrice latine, ils perdent leur identit\u00e9. Le processus peut fonctionner sur quelques caract\u00e8res, mais dans l\u2019ensemble, on entre dans un compromis constant\u00bb, constate Ruedi Baur.<\/p>\n<p>Nadine Chahine voit les choses de mani\u00e8re plus nuanc\u00e9e: \u00abLe mod\u00e8le pour le design graphique n\u2019est pas le latin mais la fonction que le compagnon latin remplit. Ces polices de caract\u00e8re cr\u00e9ent un dialogue entre les \u00e9critures en permettant \u00e0 des marques de pr\u00e9senter la m\u00eame personnalit\u00e9 quelle que soit la langue dans laquelle elles s\u2019expriment. On pourrait parler d\u2019occidentalisation, si l\u2019on cherchait \u00e0 forcer des \u00e9critures \u00e0 faire quelque chose qu\u2019elles ne sont pas cens\u00e9es faire. La source d\u2019inspiration de mon travail est l\u2019h\u00e9ritage calligraphique arabe et les rues de Beyrouth.\u00bb<\/p>\n<p>Ces typographies hybrides fonctionnent g\u00e9n\u00e9ralement mieux en typographie titre qu\u2019en texte. Elles posent en effet souvent des probl\u00e8mes d\u2019occupation de la page. \u00abOn estime qu\u2019une belle typographie ne laisse pas de trou dans la page de texte et qu\u2019elle g\u00e9n\u00e8re de beaux niveaux de gris. Or, il est difficile de travailler avec l\u2019arabe pour qu\u2019il cr\u00e9e de belles surfaces grises. On doit parfois tellement compresser les lettres qu\u2019on an\u00e9antit leur singularit\u00e9\u00bb, ajoute Ruedi Baur.<\/p>\n<p>Dans l\u2019histoire de la typographie, l\u2019ambition universaliste n\u2019est pas une affaire r\u00e9cente. Les noms de certaines typographies comme l\u2019Univers d\u2019Adrian Frutiger, ou la DIN qui d\u00e9rive de l\u2019acronyme de l\u2019Institut allemand de normalisation (Deutsches Institut f\u00fcr Normung) t\u00e9moignent de cette aspiration totalisante. Le Bauhaus a largement contribu\u00e9 \u00e0 cette vaste entreprise de normalisation des signes. Herbert Bayer, le responsable du d\u00e9partement imprimerie de l\u2019\u00e9cole de Dessau entre 1925 et 1928, a ainsi dessin\u00e9 l\u2019Universal, une police d\u00e9barrass\u00e9e de toute cursivit\u00e9 et cens\u00e9e se r\u00e9duire \u00e0 sa seule fonction. Dans cette optique, les caract\u00e8res ne sont plus cens\u00e9s figurer le texte mais le donner \u00e0 lire. De par son manque de lisibilit\u00e9 \u00e9vident, l\u2019Universal d\u00e9montrait toutefois l\u2019\u00e9chec de cette vision radicale. Aujourd\u2019hui, le programme normatif au niveau typographique est port\u00e9 par le consortium Unicode qui cherche \u00e0 coder les caract\u00e8res dans toutes les langues et les \u00e9critures afin de permettre des \u00e9changes de fichier au niveau mondial sans l\u2019apparition de signes cabalistiques. A l\u2019heure actuelle, le standard couvre 109\u2019000 caract\u00e8res dans 93 \u00e9critures.<\/p>\n<p>Partisan de la singularit\u00e9, Ruedi Baur a dirig\u00e9 un projet de recherche financ\u00e9 par le Fonds national suisse sur la cohabitation des signes. \u00abCette \u00e9tude consistait \u00e0 r\u00e9fl\u00e9chir \u00e0 des caract\u00e8res, non pas de mani\u00e8re isol\u00e9e, mais en relation avec d\u2019autres cultures tout en consid\u00e9rant que l\u2019\u00e9gal n\u2019est pas forc\u00e9ment int\u00e9ressant.\u00bb Parmi les recherches et les exp\u00e9riences men\u00e9es lors de cette \u00e9tude, il a pilot\u00e9 une hybridation inverse, qui prenait pour point de d\u00e9part la calligraphie chinoise. \u00abOn arrivait \u00e0 des caract\u00e8res latins proches des lettres gothiques!\u00bb s\u2019amuse le typographe genevois. Une nouvelle recherche FNS va se consacrer \u00e0 la cohabitation du latin et de l\u2019arabe, en consid\u00e9rant l\u2019arabe non pas comme une \u00e9criture mais comme un continent o\u00f9 existent diff\u00e9rentes mani\u00e8res d\u2019aborder l\u2019\u00e9crit du Maroc au Pakistan.<\/p>\n<p>Le designer voit dans la tendance actuelle des marques de luxe qui cr\u00e9ent de petites enseignes sp\u00e9cifiques pour certaines r\u00e9gions du monde un retour aux particularismes qui pourrait influencer aussi la typographie. Les avanc\u00e9es techniques pourraient aussi redonner une actualit\u00e9 \u00e0 la calligraphie. \u00abLa guerre technologique qui a oppos\u00e9 le Japon avec le fax et les Etats-Unis avec internet avait aussi pour but c\u00f4t\u00e9 japonais de sauver leur tradition calligraphique. Ils ont perdu une bataille, mais peut-\u00eatre pas la guerre, car avec le digital, on arrivera bient\u00f4t \u00e0 une complexit\u00e9 de dessin digne du fax.\u00bb<br \/>\n_______<\/p>\n<p>Une version de cet article est parue dans la revue H\u00e9misph\u00e8res (no 5).<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>L\u2019informatique et la mondialisation ont forc\u00e9 des r\u00e9gions du monde avec une forte tradition calligraphique \u00e0 adopter la culture typographique occidentale. 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