



{"id":3876,"date":"2013-04-07T21:14:07","date_gmt":"2013-04-07T19:14:07","guid":{"rendered":"http:\/\/www.largeur.com\/?p=3876"},"modified":"2013-06-17T10:33:52","modified_gmt":"2013-06-17T08:33:52","slug":"litterature","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/largeur.com\/?p=3876","title":{"rendered":"Les Al\u00e9maniques sous le charme cru d&rsquo;une Romande"},"content":{"rendered":"<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"\/wp-content\/uploads\/032013\/large080413.jpg\" alt=\"large080413.jpg\" title=\"large080413.jpg\" border=\"0\" height=\"272\" width=\"468\" \/>Certains lecteurs romands se souviennent peut-\u00eatre de Sandrine Fabbri comme critique de th\u00e9\u00e2tre au Journal de Gen\u00e8ve, puis comme correspondante culturelle du Temps \u00e0 Zurich jusqu\u2019en 2000. Plus rares sont ceux qui la connaissent comme \u00e9crivaine. Son premier roman, La b\u00e9ance, s\u2019est modestement \u00e9coul\u00e9. Cette autofiction raconte l\u2019histoire d\u2019une jeune fille de 11 ans confront\u00e9e au suicide de sa m\u00e8re, puis au silence d\u2019un p\u00e8re despotique. Devenue adulte, la narratrice d\u00e9cide de reconstituer les bribes du pass\u00e9 au travers de photos, de rares mots l\u00e2ch\u00e9s par sa famille, d\u2019un dossier psychiatrique pour comprendre comment le drame s\u2019est nou\u00e9.<\/p>\n<p>En 2011, les \u00e9ditions b\u00e2loises Lenos ont publi\u00e9 sous le titre Dieses endlose Schweigen une traduction allemande de ce premier roman. Apr\u00e8s trois mois en librairie, pr\u00e8s des deux tiers des 2000 exemplaires avaient trouv\u00e9 preneur, deux fois plus qu\u2019en fran\u00e7ais. Un joli succ\u00e8s pour un roman aux phrases qui peuvent \u00eatre coupantes comme le verre. Et, surtout, un petit exploit pour une \u00e9crivaine genevoise, les Al\u00e9maniques n\u2019\u00e9tant pas forc\u00e9ment fanatiques de litt\u00e9rature romande.<\/p>\n<p>Avoir un premier roman traduit constitue d\u00e9j\u00e0 une performance en soi. \u00abSon succ\u00e8s peut tenir \u00e0 la maison d\u2019\u00e9dition. Lenos est un \u00e9diteur bien implant\u00e9, qui publie de tr\u00e8s bonnes traductions et qui vend aussi en Allemagne\u00bb, note Wolfgang Bortlik, \u00e9crivain et critique litt\u00e9raire. \u00abJ\u2019ajouterai aussi l\u2019attrait actuel pour les biographies fortes et les histoires de famille que je remarque dans les lectures publiques auxquelles je participe\u00bb, poursuit le critique zurichois. Au total, une dizaine d\u2019\u0153uvres franchissent la barri\u00e8re linguistique chaque ann\u00e9e, parmi lesquelles, en majorit\u00e9, celles d\u2019\u00e9crivains \u00e9tablis comme Daniel de Roulet ou Anne Cuneo. Et des classiques de Jacques Chessex, Corinna Bille et Nicolas Bouvier.<\/p>\n<p>D\u00e9sireuse de poursuivre son idylle avec le public germanophone, la romanci\u00e8re genevoise s\u2019est lanc\u00e9 un d\u00e9fi pour son deuxi\u00e8me ouvrage: \u00e9crire directement en allemand. Sorti \u00e0 la rentr\u00e9e 2012, Noras Mails fait penser aux \u00e9crits de nouvelles f\u00e9ministes comme Virginie Despentes qui d\u00e9peignent de mani\u00e8re crue et directe leurs aventures sexuelles, leurs exc\u00e8s de boisson et leur d\u00e9senchantement.<\/p>\n<p>Le roman se compose d\u2019une s\u00e9rie de mails en vers libres que la narratrice adresse \u00e0 une amie. D\u2019une extr\u00eame concision, presque squelettiques, parfois m\u00eame r\u00e9duits \u00e0 un seul mot, ces vers poss\u00e8dent aussi un potentiel ludique, tant dans le non-dit qu\u2019ils expriment que par les doubles sens et associations ambigu\u00ebs qu\u2019ils peuvent susciter. \u00abLes vers libres ont ceci d\u2019int\u00e9ressant qu\u2019ils obligent \u00e0 amener quelque chose de fort \u00e0 chaque ligne et \u00e0 jouer avec ce qu\u2019il y a entre les lignes. Aussi, pour moi, la question du rythme est essentielle en litt\u00e9rature et les vers libres deviennent comme les paroles d\u2019une chanson\u00bb, souligne Sandrine Fabbri.<\/p>\n<p>Malgr\u00e9 les origines bernoises de sa m\u00e8re, c\u2019est \u00e0 l\u2019\u00e9cole que Sandrine Fabbri a appris l\u2019allemand. \u00abMes parents ont \u00e9t\u00e9 entrav\u00e9s dans la pratique de leur langue maternelle, raconte-t-elle. Mon p\u00e8re, d\u2019origine slov\u00e8ne, a subi l\u2019interdiction de sa langue par le fascisme italien. Et ma m\u00e8re, arriv\u00e9e \u00e0 Gen\u00e8ve dans les ann\u00e9es 30, a \u00e9t\u00e9 consid\u00e9r\u00e9e comme une \u201cboche\u00a0\u00bb. Le fran\u00e7ais a donc \u00e9t\u00e9 l\u2019unique langue qu\u2019ils ont voulu me transmettre pour m\u2019\u00e9viter leur propre traumatisme linguistique.\u00bb<\/p>\n<p>La musique de l\u2019allemand lui est pourtant famili\u00e8re. Elle l\u2019\u00e9tudie \u00e0 l\u2019universit\u00e9, le pratique avec des amis, puis obtient ce poste de correspondante \u00e0 Zurich. En marge de ses activit\u00e9s litt\u00e9raires, elle traduit des auteurs comme Lukas B\u00e4rfuss et Sibylle Berg. Mais, en d\u00e9pit de ce concubinage germanique, l\u2019allemand sonne encore exotique \u00e0 ses oreilles. Dans l\u2019\u00e9criture romanesque, son emploi prot\u00e8ge comme un masque. \u00abDans une langue \u00e9trang\u00e8re, on a moins l\u2019impression de se d\u00e9voiler, comme si les sonorit\u00e9s cr\u00e9aient une distance. Je n\u2019aurais sans doute pas \u00e9crit ce livre d\u2019une mani\u00e8re aussi directe en fran\u00e7ais.\u00bb<\/p>\n<p>Elle ne cherche d\u2019ailleurs jamais \u00e0 imiter une Zurichoise de souche, insistant sur son statut d\u2019expatri\u00e9e linguistique, ponctuant ses vers d\u2019expressions fran\u00e7aises ou anglaises ou s\u2019\u00e9tonnant de termes amusants en allemand. \u00abJ\u2019ai par exemple tendance \u00e0 analyser les mots compos\u00e9s, \u00e0 jouer sur leur \u00e9tymologie cr\u00e9atrice d\u2019un sens devenu inconscient pour les germanophones.\u00bb Le critique Wolfgang Bortlik n\u2019a pas relev\u00e9 pour autant de francisme: \u00abCertaines constructions ne sont peut-\u00eatre pas typiquement allemandes, mais si je n\u2019avais pas su d\u2019o\u00f9 venait Sandrine Fabbri avant la lecture, j\u2019aurais pu lui imaginer une tout autre origine.\u00bb<\/p>\n<p>Dans Noras Mails, les savoureux jeux de langage laissent souvent place \u00e0 d\u2019autres jeux de langue moins \u00e9quivoques. Par rapport \u00e0 Zurich la d\u00e9bauch\u00e9e, New York passerait presque pour une clinique de d\u00e9sintox \u2013 et les h\u00e9ro\u00efnes de Sex and the City peuvent rougir face aux \u00e9vocations de cin\u00e9mas pornos, vibromasseurs et saunas \u00e9changistes. Si, comme Carrie Bradshaw, Nora s\u2019entoure d\u2019homosexuels et cherche l\u2019amour \u00e0 travers ses multiples rencontres, ce n\u2019est pas sous la forme d\u2019un prince charmant qu\u2019elle pourrait le trouver, mais sous celle d\u2019un \u00abErl\u00f6ser\u00bb, un r\u00e9dempteur, qui la d\u00e9livrerait de son d\u00e9sespoir et de la mort qui fauche ses amis. Une attente \u00e9videmment exag\u00e9r\u00e9e et toxique.<\/p>\n<p>Derri\u00e8re ce portrait de c\u00e9libataire, en qu\u00eate d\u2019oubli dans des bras noueux et dans la vodka, affleure aussi la chronique d\u2019une \u00e9poque. De Zurich \u00e0 Paris, o\u00f9 elle d\u00e9m\u00e9nage, Nora parcourt des villes dans toute leur mixit\u00e9 sociale, annonce l\u2019arriv\u00e9e des bobos, d\u00e9nonce le politically correct, suit la traque du g\u00e9n\u00e9ral croate Ante Gotovina, accus\u00e9 de crimes contre l\u2019humanit\u00e9 par le Tribunal p\u00e9nal international pour l\u2019ex-Yougoslavie. Ce sont ces allers et retours constants entre f\u00ealures intimes, nuits de biture et regard ac\u00e9r\u00e9 sur l\u2019actualit\u00e9 qui rendent le livre passionnant.<\/p>\n<p>A l\u2019origine, les mails de Nora ont \u00e9t\u00e9 publi\u00e9s dans la revue zurichoise Kult, dont la partie litt\u00e9raire \u00e9tait dirig\u00e9e par Sibylle Berg, une amie de Sandrine Fabbri. \u00abJe lui envoyais des mails qui racontaient mes aventures zurichoises. Elle les trouvait si amusants qu\u2019elle m\u2019a demand\u00e9 d\u2019en \u00e9crire pour la revue. J\u2019ai trouv\u00e9 le pseudonyme de Nora et nous avons publi\u00e9 ces textes pendant deux ans, accompagn\u00e9s de mon portrait en ombre chinoise\u00bb, explique l\u2019\u00e9crivaine. C\u2019est encore Sibylle Berg qui l\u2019a convaincue d\u2019\u00e9diter en roman ce feuilleton.<\/p>\n<p>Prochaine \u00e9tape et prochaine vie pour cette correspondance: sa traduction en fran\u00e7ais. \u00abJe vais m\u2019en charger moi-m\u00eame lors d\u2019une r\u00e9sidence de traduction au Litterarisches Colloquium de Berlin. Les jeux sur la langue vont tomber, il faudra adapter.\u00bb D\u2019ici l\u00e0, les lecteurs romands peuvent d\u00e9couvrir une nouvelle de Sandrine Fabbri dans L\u00e9man noir, recueil collectif regroupant vingt textes sombres ancr\u00e9s dans la r\u00e9gion l\u00e9manique r\u00e9unis par Marius Daniel Popescu.<br \/>\n_______<\/p>\n<p>Une version de cet article est parue dans L&rsquo;Hebdo.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>La Genevoise Sandrine Fabbri obtient davantage de succ\u00e8s de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 de la Sarine. D\u00e9cryptage d\u2019un ph\u00e9nom\u00e8ne litt\u00e9raire \u00e0 base d\u2019autobiographie, de sexe, de politique et de f\u00ealures.<\/p>\n","protected":false},"author":19343,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[3],"tags":[],"class_list":["post-3876","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-pop-culture","pop-culture"],"aioseo_notices":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/3876","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/19343"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=3876"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/3876\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=3876"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=3876"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=3876"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}