



{"id":3837,"date":"2013-02-04T17:33:12","date_gmt":"2013-02-04T15:33:12","guid":{"rendered":"http:\/\/www.largeur.com\/?p=3837"},"modified":"2013-06-17T10:25:50","modified_gmt":"2013-06-17T08:25:50","slug":"portrait","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/largeur.com\/?p=3837","title":{"rendered":"Exil\u00e9 fiscal et anarchiste"},"content":{"rendered":"<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"http:\/\/www.largeur.com\/wp-content\/uploads\/012013\/aumont_bd.jpg\" alt=\"aumont_bd.jpg\" title=\"aumont_bd.jpg\" border=\"0\" height=\"311\" width=\"468\" \/><\/p>\n<p>Jug\u00e9s cyniques ou \u00abminables\u00bb, les exil\u00e9s fiscaux sont g\u00e9n\u00e9ralement consid\u00e9r\u00e9s comme des profiteurs du syst\u00e8me. De mani\u00e8re moins attendue, ils peuvent aussi devenir des pigeons sur leur nouveau lieu de r\u00e9sidence. Ils seraient en effet des proies r\u00eav\u00e9es pour des banquiers retors, affirme Jean-Jacques Aumont, un \u00abr\u00e9fugi\u00e9\u00bb fiscal fran\u00e7ais, comme il aime \u00e0 se d\u00e9crire, install\u00e9 \u00e0 Cologny (GE) depuis une vingtaine d\u2019ann\u00e9es. \u00abM\u00eame si on les vole, les exil\u00e9s fiscaux font profil bas, car souvent ils ne sont pas totalement en r\u00e8gle. Ils gardent un pied de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9. Les banques profitent de cette omerta, c\u2019est leur fond de commerce.\u00bb<\/p>\n<p>Les fortunes tricolores qui s\u2019installent en Suisse doivent se soumettre \u00e0 des r\u00e8gles strictes afin de b\u00e9n\u00e9ficier du forfait fiscal: passer au moins six mois dans le pays de r\u00e9sidence, ne plus poss\u00e9der le moindre bien immobilier en France ou encore scolariser les enfants en Suisse. L\u2019exil est alors souvent v\u00e9cu comme une d\u00e9chirure et l\u2019ennui pointe. \u00abG\u00e9n\u00e9ralement, les immigr\u00e9s se regroupent en communaut\u00e9, \u00e0 la mani\u00e8re, par exemple, des Portugais en Suisse. Quand on est exil\u00e9 fiscal, on se retrouve seul. On ne voit personne, sauf des filous, qui en veulent \u00e0 votre argent\u00bb, d\u00e9clare Jean-Jacques Aumont. D\u2019o\u00f9 la tentation de ne pas compl\u00e8tement couper les ponts et de tricher.<\/p>\n<p>Les conditions viennent encore de se durcir avec la r\u00e9cente offensive du Minist\u00e8re fran\u00e7ais des finances. Soulevant un toll\u00e9 en Suisse, il a d\u00e9nonc\u00e9 fin d\u00e9cembre la \u00abtol\u00e9rance\u00bb \u00e0 l\u2019\u00e9gard des b\u00e9n\u00e9ficiaires de forfaits fiscaux. Depuis 1972, ceux-ci n\u2019\u00e9taient pratiquement pas tax\u00e9s par Paris sur leurs activit\u00e9s fran\u00e7aises s\u2019ils payaient un forfait major\u00e9 de 30% en Suisse, un r\u00e9gime qui a pris fin le 1er janvier. Sur ce point, Jean-Jacques Aumont, qui ne poss\u00e8de qu\u2019un compte o\u00f9 il per\u00e7oit sa retraite en France, et qui a fait une demande de naturalisation suisse, se met au diapason de son gouvernement: \u00abOn ne peut pas avoir le beurre et l\u2019argent du beurre. Il faut consid\u00e9rer l\u2019exil fiscal comme un divorce et couper totalement les ponts.\u00bb<\/p>\n<p>L\u2019homme d\u2019affaires \u00e2g\u00e9 de 85 ans s\u2019est confi\u00e9 face \u00e0 la cam\u00e9ra de la cin\u00e9aste Ga\u00eblle Boucand. Obnubil\u00e9 par ses histoires d\u2019argent, il raconte sa r\u00e9ussite financi\u00e8re et ses turpitudes d\u2019exil\u00e9 fiscal en Suisse. De ces entretiens, la r\u00e9alisatrice a tir\u00e9 l\u2019excellent documentaire JJA, qui a remport\u00e9 une mention sp\u00e9ciale au festival du film de Marseille l\u2019an dernier. Mardi 29 janvier dernier, ce t\u00e9moignage iconoclaste, qui compose \u00e0 la fois le portrait d\u2019un homme extravagant et celui d\u2019un syst\u00e8me capitaliste non moins insens\u00e9 a eu droit \u00e0 sa premi\u00e8re suisse dans la salle lausannoise de l\u2019association Trafic.<\/p>\n<p>Contrairement aux discrets \u00e9trangers fortun\u00e9s qui peuplent les bords du L\u00e9man, Jean-Jacques Aumont n\u2019h\u00e9site pas \u00e0 s\u2019\u00e9pancher, ni m\u00eame \u00e0 balancer. Le spectateur assiste pendant cinquante minutes \u00e0 la tortueuse logorrh\u00e9e d\u2019un financier qui appara\u00eet comme une figure d\u2019Oncle Picsou sympathique et incurablement cupide. Il fait souvent rire. Il \u00e9nerve aussi. Et peut clairement offusquer des oreilles militant pour la r\u00e9partition des richesses. D\u2019un point de vue helv\u00e9tique, on ne manquera pas la critique au vitriol des banques priv\u00e9es, gestionnaires de fortune et avocats genevois: le millionnaire fran\u00e7ais va jusqu\u2019\u00e0 comparer le milieu d\u2019affaires du bout du lac \u00e0 des Th\u00e9nardier.<\/p>\n<p>Joint par Skype alors qu\u2019il passe l\u2019hiver dans l\u2019h\u00e9misph\u00e8re sud, Jean-Jacques Aumont poursuit sur ce versant pol\u00e9mique: \u00abEn Suisse, les banquiers priv\u00e9s ne cherchent pas \u00e0 faire fructifier votre argent mais juste \u00e0 le cacher. Ils vous proposent des usines \u00e0 gaz de soci\u00e9t\u00e9s \u00e9crans qui passent par Panama, les Bahamas et Singapour avec en g\u00e9n\u00e9ral pour objectif de vous enfumer. Les gestionnaires de fortune vous promettent des gains mirifiques mais, en r\u00e9alit\u00e9, ils prennent votre argent pour faire des affaires et engranger des commissions. Alors qu\u2019on vous arnaque, on vous explique beno\u00eetement que l\u2019ann\u00e9e n\u2019a pas \u00e9t\u00e9 tr\u00e8s bonne, qu\u2019il faut \u00eatre content de n\u2019avoir perdu que 4%. En Suisse, on est en plein d\u00e9lit d\u2019initi\u00e9s. Il y a une impunit\u00e9 tr\u00e8s nette pour toute une s\u00e9rie de pratiques d\u00e9lictueuses. Les r\u00e9glementations existent pourtant, mais on ne les applique pas et personne ne d\u00e9nonce ce syst\u00e8me\u00bb, se plaint-il.<\/p>\n<p>Self-made-man d\u2019origine juive, dont le p\u00e8re avait fui en Suisse en l\u2019abandonnant pendant la guerre, Jean-Jacques Aumont a connu ses premiers succ\u00e8s dans le commerce de textile dans l\u2019est de la France. Au cours des ann\u00e9es 60, il rejoint Romans, o\u00f9 il est nomm\u00e9 PDG du groupe Unic-Fenestrier, propri\u00e9taire de la marque de chaussures Weston. A cette m\u00eame \u00e9poque, l\u2019un de ses cousins lui demande de g\u00e9rer son portefeuille de titres. \u00abJe ne connaissais rien \u00e0 la finance, mais quand on sait acheter des marchandises, on sait aussi acheter des actions: il faut se renseigner et comparer\u00bb, assure-t-il. Son dada, c\u2019est le private equity, dont il se met en peine de nous expliquer tous les ressorts dans le d\u00e9tail.<\/p>\n<p>Dot\u00e9 d\u2019un sens des affaires exceptionnel, il va b\u00e2tir par ce biais sa fortune, qu\u2019il se refuse \u00e0 chiffrer, la qualifiant de \u00abtr\u00e8s petite en comparaison des pr\u00e9tendus riches\u00bb. Arriv\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00e2ge de la retraite, dans les ann\u00e9es 90, il d\u00e9cide de quitter la France pour mettre ses biens \u00e0 l\u2019abri du fisc. \u00abGr\u00e2ce \u00e0 la d\u00e9fiscalisation, j\u2019ai pu acheter une belle maison et conserver mon train de vie de personne active.\u00bb Il se dit inquiet pour la France, \u00abun pays d\u2019oligarques\u00bb o\u00f9, si l\u2019on ne sort pas de l\u2019ENA ou de Centrale, les chances de r\u00e9ussite sont minces.<\/p>\n<p><strong>Un air de mafieux repenti<\/strong><\/p>\n<p>Politiquement, il se d\u00e9crit de centre-gauche, ou vert\u2019lib\u00e9ral. En revanche, la g\u00e9n\u00e9ration des soixante-huitards l\u2019horripile. \u00abLa France est en pleine d\u00e9cadence: on y brise les initiatives et les espoirs. Je veux croire que la Suisse \u00e9chappera \u00e0 cette tendance. Dans ce pays, on ne casse pas les ambitions personnelles, \u00e0 part dans la finance. Le gestionnaire de fortune, pr\u00e9tendument ind\u00e9pendant, re\u00e7oit ses instructions de B\u00e2le ou de Zurich sur son ordinateur portable. Lorsqu\u2019on affiche un int\u00e9r\u00eat pour un produit diff\u00e9rent de ce que propose son entreprise, il doit en r\u00e9f\u00e9rer \u00e0 toute sa hi\u00e9rarchie. Les banquiers vous vendent toujours les m\u00eames produits structur\u00e9s ou hedge funds que j\u2019appelle la Longeole. Ils vous endorment comme avec une drogue douce. On vit dans la narcose financi\u00e8re suisse.\u00bb<\/p>\n<p>Compos\u00e9 en une s\u00e9rie de plans larges, le documentaire de Ga\u00eblle Boucand montre son h\u00e9ros dans les diff\u00e9rentes pi\u00e8ces de sa r\u00e9sidence transform\u00e9e en forteresse s\u00e9curis\u00e9e par onze cam\u00e9ras de vid\u00e9osurveillance. L\u2019exil prend l\u2019allure d\u2019un bannissement ou d\u2019une prison dor\u00e9e. Le calme provincial de Cologny d\u00e9tonne avec l\u2019animation du boulevard Saint-Germain, \u00e0 Paris, o\u00f9 ces immigr\u00e9s retranch\u00e9s avaient leurs habitudes durant leur vie active.<\/p>\n<p>Consid\u00e9r\u00e9 comme une fable par sa r\u00e9alisatrice, qui s\u2019est int\u00e9ress\u00e9e pr\u00e9c\u00e9demment \u00e0 un milieu totalement oppos\u00e9, celui des raveurs qui, lors de festivals techno open air, se construisent des espaces de libert\u00e9 en marge des r\u00e8gles de la soci\u00e9t\u00e9, JJA d\u00e9crit les m\u00e9canismes sous-jacents d\u2019un capitalisme qui renvoie aussi ses figures les plus convaincues dans la marge.<\/p>\n<p>Avec sa faconde et son air de bandit de la finance, Jean-Jacques Aumont ne laisse pas une image de victime sur laquelle s\u2019apitoyer pour autant. \u00abJ\u2019ai l\u2019air d\u2019un mafieux repenti, dites-le!\u00bb, s\u2019amuse-t-il \u00e0 provoquer pour nous prouver qu\u2019il n\u2019est pas dupe de l\u2019image qu\u2019il nous renvoie dans le film de Ga\u00eblle Boucand. \u00abJ\u2019ai 85 ans, je m\u2019en fous. Je prends plaisir \u00e0 dire tout haut ce que les autres gardent pour eux comme un vilain secret. Oui, j\u2019ai fraud\u00e9 le fisc fran\u00e7ais, mais quel mal y a-t-il \u00e0 frauder un Etat qui n\u2019est pas \u00e0 la hauteur?\u00bb Plaisir qu\u2019il souhaite poursuivre par la publication d\u2019un livre.<\/p>\n<p>Apr\u00e8s 85 ans d\u2019obsession financi\u00e8re, Jean-Jacques Aumont semble avoir trouv\u00e9 un nouveau passe-temps, celui d\u2019emmerdeur et de star de cin\u00e9ma. \u00abJe suis un capitaliste anarchiste\u00bb, r\u00e9sume-t-il.<br \/>\n_______<\/p>\n<p>Une version de cet article est parue dans L&rsquo;Hebdo.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>R\u00e9fugi\u00e9 \u00e0 Gen\u00e8ve, le millionnaire fran\u00e7ais Jean-Jacques Aumont cloue au pilori les banquiers suisses ind\u00e9licats. 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