



{"id":3810,"date":"2012-12-18T16:38:39","date_gmt":"2012-12-18T14:38:39","guid":{"rendered":"http:\/\/www.largeur.com\/?p=3810"},"modified":"2012-12-18T19:02:38","modified_gmt":"2012-12-18T17:02:38","slug":"valeur","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/largeur.com\/?p=3810","title":{"rendered":"Les coups mont\u00e9s du march\u00e9 de l\u2019art"},"content":{"rendered":"<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"\/wp-content\/uploads\/122012\/image_marche_art.jpg\" alt=\"image_marche_art.jpg\" title=\"image_marche_art.jpg\" width=\"473\" height=\"323\" border=\"0\" \/>Adrian Anthony Gill n\u2019aurait jamais imagin\u00e9 vendre aussi cher son vieux portrait de Joseph Staline. L\u2019\u00e9ditorialiste du Sunday Times avait acquis le tableau non sign\u00e9 pour seulement 200 livres sterling et l\u2019utilisait dans son bureau comme \u00abaide pour travailler dur\u00bb. En 2007, Gill envoie une demande de mise aux ench\u00e8res \u00e0 la soci\u00e9t\u00e9 Christie\u2019s, qui refuse sous pr\u00e9texte qu\u2019elle ne prend pas de repr\u00e9sentations de Staline ou Hitler. \u00abEt si c\u2019\u00e9tait un Staline par Damien Hirst?\u00bb, r\u00e9torque le journaliste. \u00abDans ce cas, nous serions ravis de l\u2019avoir\u00bb, admet Christie\u2019s. Gill appelle alors l\u2019artiste et lui demande de peindre un nez rouge au dictateur, ce qu\u2019il accepte de faire. R\u00e9sultat: l\u2019\u0153uvre trouve preneur \u00e0 168\u2019000 livres, soit plus de 250\u2019000 francs.<\/p>\n<p>Paradoxe \u00e9tonnant, des cr\u00e9ations qui passent difficilement pour des chefs-d\u2019\u0153uvre, du moins aux yeux de profanes, atteignent des sommes exorbitantes sur le march\u00e9 de l\u2019art. Damien Hirst est pass\u00e9 ma\u00eetre en la mati\u00e8re: le Britannique a \u00e9coul\u00e9 pour plusieurs millions de dollars des tableaux tr\u00e8s similaires ne comportant que des points de couleurs sur fond blanc &#8212; qui plus est produits par ses assistants. Autre exemple: en 2005, une publicit\u00e9 Marlboro reprise en photo, sign\u00e9e et encadr\u00e9e par l\u2019artiste am\u00e9ricain Richard Prince est vendue 1,2 million de dollars, ce qui en fait alors la photographie la plus ch\u00e8re de l\u2019histoire. En 2010, un tas de bonbons atteint aux ench\u00e8res 4,6 millions de dollars: pour l\u2019artiste d\u00e9funt, F\u00e9lix Gonz\u00e1lez-Torres, ces friandises sont cens\u00e9es \u00eatre empil\u00e9es sur le sol et mang\u00e9es par les spectateurs &#8212; elles repr\u00e9sentent son ami le collectionneur Marcel Brient.<\/p>\n<p><strong>Des cr\u00e9ateurs devenus usines <\/strong><\/p>\n<p>Comment justifier de telles sommes? \u00abLe prix d\u2019une \u0153uvre d\u2019art ne correspond pas forc\u00e9ment \u00e0 sa valeur artistique, estime Pierre-Henri Jaccaud, directeur de la galerie Skopia \u00e0 Gen\u00e8ve. Le march\u00e9 refl\u00e8te le go\u00fbt moyen d\u2019un certain nombre de personnes \u00e0 un certain moment. Des clowneries peuvent \u00eatres mises en vente pour une fortune, des \u0153uvres somptueuses pour un prix accessible.\u00bb Dans son livre The $12 Million Stuffed Shark, l\u2019\u00e9conomiste Don Thompson souligne que le prix d\u00e9pend avant tout de \u00abl\u2019image de marque\u00bb de l\u2019artiste, une valeur qui s\u2019acquiert en travaillant avec une galerie r\u00e9put\u00e9e, en b\u00e9n\u00e9ficiant de relais dans les m\u00e9dias ou encore en int\u00e9grant de grandes collections priv\u00e9es. Le march\u00e9 a ainsi tendance \u00e0 automatiquement pl\u00e9bisciter les nouvelles \u0153uvres des artistes cot\u00e9s &#8212; quelle qu\u2019en soit la qualit\u00e9 intrins\u00e8que. <\/p>\n<p>Il n\u2019est, par exemple, pas rare que des collectionneurs participent aux ench\u00e8res d\u2019un artiste uniquement pour s\u2019assurer qu\u2019une pi\u00e8ce ne soit pas \u00e9coul\u00e9e trop bon march\u00e9 et ne d\u00e9value leur propre collection. Certains artistes contemporains comme Andy Warhol ont mont\u00e9 de v\u00e9ritables usines artistiques, produisant des pi\u00e8ces similaires par dizaines voire centaines durant leur carri\u00e8re: il suffit que le prix de l\u2019une d\u2019entre elles baisse pour que la valeur de toutes les autres soit tir\u00e9e vers le bas sur le march\u00e9 de l\u2019art. <\/p>\n<p>Un march\u00e9 qui est d\u2019ailleurs tout sauf transparent, ce qui contribue aussi \u00e0 fausser le lien entre valeur artistique et valeur marchande: acheter une \u0153uvre en possession d\u2019informations privil\u00e9gi\u00e9es, comme le fait de savoir avant tout le monde que cet artiste va prochainement \u00eatre expos\u00e9 dans un grand mus\u00e9e, ne constitue pas un d\u00e9lit d\u2019initi\u00e9 comme \u00e0 la Bourse. Analyste financier et fondateur de la soci\u00e9t\u00e9 Skate\u2019s Art Market Research, Sergey Skaterschikov confirme: \u00abL\u2019art n\u2019est pas vendu comme un instrument financier: les marchands parlent plut\u00f4t d\u2019une \u2039qu\u00eate intellectuelle\u203a et en sortent ainsi blanchis.\u00bb<\/p>\n<p>Les artistes eux-m\u00eames ne sont pas toujours innocents dans l\u2019apparition de ces engouements commerciaux: \u00abComme parfois dans le cin\u00e9ma ou la musique, certains cr\u00e9ateurs essaient de suivre les tendances pour s\u00e9duire un public plut\u00f4t que d\u2019inventer des choses nouvelles et maintenir une \u00e9thique de travail, d\u00e9nonce Yann Chateign\u00e9, responsable du d\u00e9partement Arts visuels \u00e0 la Haute \u00e9cole d\u2019art et de design Gen\u00e8ve (HEAD). D\u2019autres distinguent dans leur pratique les \u0153uvres destin\u00e9es aux collectionneurs priv\u00e9s de celles plut\u00f4t exp\u00e9rimentales pour les institutions. Cependant, de nombreux artistes \u00e9voluent en dehors du march\u00e9 et se concentrent sur leur d\u00e9marche artistique. Pour moi, les meilleurs restent avant tout ceux qui donnent le sentiment d\u2019une \u0153uvre coh\u00e9rente dans sa globalit\u00e9.\u00bb<\/p>\n<p><strong>La crise, \u00e9pine dans le pied de l\u2019art contemporain<\/strong><\/p>\n<p>Les prix des \u0153uvres sont \u00e9galement influenc\u00e9s par l\u2019environnement conjoncturel. Les p\u00e9riodes de crise favorisent ainsi les grands noms de l\u2019art comme Picasso ou Van Gogh, qui font alors office de valeurs refuges, poursuit l\u2019analyste Sergey Skaterschikov: \u00abLes \u0153uvres qui co\u00fbtent entre 1 et 20 millions de dollars ont l\u2019avantage de bien conserver leur valeur sur le long terme. Elles ont attir\u00e9 de nombreux investisseurs depuis la crise de 2008.\u00bb <\/p>\n<p>Au-del\u00e0 de ces montants, il ne s\u2019agit plus d\u2019investissements mais d\u2019une \u00abchasse aux chefs-d\u2019\u0153uvre\u00bb pratiqu\u00e9e par un club restreint de multi-milliardaires. Ce jeu a lui aussi connu un essor fulgurant durant la crise: onze des vingt plus grandes sommes jamais pay\u00e9es aux ench\u00e8res pour des \u0153uvres d\u2019art ont \u00e9t\u00e9 enregistr\u00e9es depuis 2008. Le record remonte au 2 mai 2012, avec la vente du Cri d\u2019Edvard Munch pour 120 millions de dollars. \u00abIl faut cependant savoir qu\u2019aucune \u0153uvre d\u2019art achet\u00e9e pour plus de 30 millions de dollars n\u2019a jamais \u00e9t\u00e9 revendue \u00e0 profit, souligne Sergey Skaterschikov. En ce sens, il est compl\u00e8tement irrationnel de payer davantage.\u00bb<\/p>\n<p>La crise n\u2019est en revanche pas b\u00e9n\u00e9fique aux \u0153uvres d\u2019art contemporain, qui inspirent moins de solidit\u00e9 sur le long terme aux investisseurs. Pas s\u00fbr que le nez rouge de Hirst aurait atteint une telle somme dans la p\u00e9riode post-2008. \u00abIl existe un surplus d\u2019offre pour une demande tr\u00e8s s\u00e9lective. Actuellement, Damien Hirst ne vend quasiment pas d\u2019\u0153uvres \u00e0 plusieurs millions.\u00bb Pas de quoi rel\u00e9guer l\u2019artiste pour autant\u2026 \u00abIl joue d\u00e9sormais sur son image et propose \u00e0 des prix abordables des posters, \u00e9ditions limit\u00e9es ou autres produits associ\u00e9s. Son mod\u00e8le d\u2019affaires se rapproche aujourd\u2019hui plus d\u2019une marque de mode et rencontre un \u00e9norme succ\u00e8s.\u00bb Pour Sergey Skaterschikov, c\u2019est bien ce jeune segment du march\u00e9 \u2013 les \u0153uvres d\u2019art de \u00abconsommation\u00bb et leurs d\u00e9riv\u00e9s \u2013 qui affichera la plus forte croissance ces prochaines d\u00e9cennies.<\/p>\n<p><strong>Etonner le public<\/strong><\/p>\n<p>La question demeure: au-del\u00e0 de ces m\u00e9canismes purement commerciaux, comment juger de la v\u00e9ritable valeur artistique d\u2019une \u0153uvre? Jerry Saltz, critique d\u2019art au magazine New York, dresse un constat sans appel: 85% des nouvelles \u0153uvres contemporaines ne valent absolument rien. Probl\u00e8me: le monde de l\u2019art est incapable de se mettre d\u2019accord quant aux \u0153uvres \u00e0 ranger dans les 15% restants&#8230; \u00abCe qui est s\u00fbr, c\u2019est qu\u2019on ne peut plus juger une \u0153uvre uniquement sur le savoir-faire technique, expliqueHans Rudolf Reust, critique d\u2019art et ancien pr\u00e9sident de la Commission f\u00e9d\u00e9rale d\u2019art. L\u2019art s\u2019est ouvert \u00e0 toutes sortes de supports au si\u00e8cle pass\u00e9. Il ne se d\u00e9finit donc plus vraiment par son m\u00e9dium, mais par la mise en \u0153uvre d\u2019une id\u00e9e dans un m\u00e9dium donn\u00e9.\u00bb <\/p>\n<p>Pour lui, le crit\u00e8re le plus important repose dans la capacit\u00e9 de l\u2019\u0153uvre \u00e0 \u00ab\u00e9tonner\u00bb le spectateur: \u00abL\u2019art a la capacit\u00e9 de nous heurter, nous irriter, nous embarrasser, nous confronter \u00e0 ce qu\u2019on n\u2019attendait pas ou \u00e0 ce qu\u2019on avait oubli\u00e9. Une \u0153uvre doit illuminer le coin d\u2019une pi\u00e8ce se trouvant auparavant dans l\u2019obscurit\u00e9.\u00bb Kirsten Ward, m\u00e9decin et psychologue am\u00e9ricaine, soutient ainsi que l\u2019art a le plus grand impact lorsqu\u2019il d\u00e9clenche un dialogue entre les zones rationnelles et \u00e9motionnelles du cerveau. D\u2019autres estiment qu\u2019une \u0153uvre d\u2019art de qualit\u00e9 ne lasse jamais son propri\u00e9taire: plac\u00e9e chez soi et observ\u00e9e plusieurs fois par jour pendant des semaines voire des mois, elle conserve son int\u00e9r\u00eat primaire.<\/p>\n<p>Pierre-Henri Jaccaud souligne de son c\u00f4t\u00e9 l\u2019importance du temps dans la reconnaissance de la valeur artistique: \u00abAujourd\u2019hui, le monde de l\u2019art est quasi unanime devant les \u0153uvres de C\u00e9zanne, qui n\u2019a pourtant pu exposer qu\u2019une seule fois au Salon officiel de Paris et dont le travail a convaincu la critique seulement \u00e0 la fin de sa vie.\u00bb Selon lui, le march\u00e9 de l\u2019art finit toujours par reconna\u00eetre les vrais g\u00e9nies: \u00abUn jeune artiste va toujours commencer par \u00eatre relativement bon march\u00e9. Son prix \u00e9voluera ensuite selon les modes et go\u00fbts du moment. Mais sur le long terme, la valeur artistique se verra et primera.\u00bb<br \/>\n______<\/p>\n<p>Une version de cet article est parue dans la revue H\u00e9misph\u00e8res (no 4).<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>L\u2019artiste Damien Hirst a fait exploser le prix d\u2019un vieux portrait de Joseph Staline par le simple ajout d\u2019un nez rouge. Comment une \u0153uvre d\u2019art a priori sans int\u00e9r\u00eat peut-elle soudainement valoir des millions? Explications.<\/p>\n","protected":false},"author":19858,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[3],"tags":[],"class_list":["post-3810","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-pop-culture","pop-culture"],"aioseo_notices":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/3810","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/19858"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=3810"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/3810\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=3810"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=3810"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=3810"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}