



{"id":381,"date":"2000-04-12T00:00:00","date_gmt":"2000-04-11T22:00:00","guid":{"rendered":"http:\/\/www.largeur.com\/?p=381"},"modified":"-0001-11-30T00:00:00","modified_gmt":"-0001-11-29T22:00:00","slug":"cinema","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/largeur.com\/?p=381","title":{"rendered":"Rechercher Proust le temps d&rsquo;un film"},"content":{"rendered":"<p>On n&rsquo;y croyait plus. Pr\u00e9sent\u00e9 \u00e0 Cannes l&rsquo;ann\u00e9e derni\u00e8re, sorti en mai 1999 sur les \u00e9crans fran\u00e7ais, \u00abLe Temps retrouv\u00e9\u00bb de Raoul Ruiz est enfin pr\u00e9sent\u00e9 en Suisse. Mais trois semaines apr\u00e8s sa sortie helv\u00e9tique, il est d\u00e9j\u00e0 rel\u00e9gu\u00e9 dans les petites salles qui servent d&rsquo;antichambre \u00e0 l&rsquo;\u00e9vacuation. Son insucc\u00e8s public se confirme. On ne s&rsquo;en \u00e9tonne gu\u00e8re mais on le regrette, car cette adaptation de Proust d\u00e9note une vraie intelligence litt\u00e9raire et cin\u00e9matographique.<\/p>\n<p>C&rsquo;est qu&rsquo;il y a sans doute m\u00e9prise quant au sujet du film. Ceux qui viendront qu\u00e9rir ici un digest de \u00abLa Recherche\u00bb seront d\u00e9\u00e7us. Car Ruiz s&rsquo;immerge dans l&rsquo;univers proustien sans rendre toujours clairs les liens entre les nombreux personnages. Et s&rsquo;il suit fid\u00e8lement le d\u00e9roulement du \u00abTemps retrouv\u00e9\u00bb, derni\u00e8re partie du grand \u0153uvre, il ne fait qu&rsquo;\u00e9voquer de mani\u00e8re impressionniste les volumes pr\u00e9c\u00e9dents.<\/p>\n<p>De sorte que les spectateurs qui n&rsquo;ont jamais lu ne serait-ce qu&rsquo;un fragment d&rsquo;\u00abA la recherche du temps perdu\u00bb ont de bonnes chances de s&rsquo;\u00e9garer dans ce jeu de piste auquel une clinquante distribution (Catherine Deneuve, Emmanuelle B\u00e9art, Chiara Mastroianni, Marie-France Pisier, Pascal Greggory, Vincent Perez, John Malkovich&#8230;) donne les apparences trompeuses d&rsquo;une galerie de portrait. De m\u00eame, ceux qui pensent trouver dans ce film \u00aben costumes\u00bb une peinture spirituelle de la soci\u00e9t\u00e9 fran\u00e7aise du d\u00e9but du XXe si\u00e8cle font fausse route.<\/p>\n<p>C&rsquo;est que Raoul Ruiz ne s&rsquo;attache pas \u00e0 d\u00e9peindre ou \u00e0 caract\u00e9riser. Il retrace et traduit. Il retrace la mati\u00e8re romanesque du dernier livre de \u00abLa Recherche\u00bb. C&rsquo;est-\u00e0-dire, pour faire vite, le d\u00e9voilement des contradictions des personnages dans un monde en train de basculer et la prise de conscience du narrateur qu&rsquo;il est destin\u00e9 \u00e0 l&rsquo;\u00e9criture.<\/p>\n<p>Mais surtout, Ruiz s&rsquo;attache \u00e0 traduire en image la pens\u00e9e proustienne. Et c&rsquo;est l\u00e0 le principal int\u00e9r\u00eat du film, ce qui en fait l&rsquo;originalit\u00e9 formelle. Car sans trucages sophistiqu\u00e9s, par la seule force de plans de coupe, de meubles gliss\u00e9s sur des rails et d&rsquo;\u00e9clairages oniriques, le cin\u00e9aste parvient \u00e0 mettre en image le th\u00e8me central de la \u00abRecherche\u00bb: le Temps et son investigation par le biais de la m\u00e9moire.<\/p>\n<p>La preuve par l&rsquo;exemple: il y a trois Marcel Proust dans ce film. Le premier est \u00e2g\u00e9, c&rsquo;est l&rsquo;\u00e9crivain sur son lit de mort, dictant son livre \u00e0 C\u00e9leste Albaret. Tandis qu&rsquo;il parle d&rsquo;une voix essouffl\u00e9e et revenue de tout (rien moins que celle de Patrice Ch\u00e9reau), les meubles se mettent \u00e0 bouger comme pour signifier le glissement dans le pass\u00e9 o\u00f9 l&rsquo;on croise un Marcel enfant, puis un Marcel d&rsquo;\u00e2ge m\u00fbr&#8230;<\/p>\n<p>C&rsquo;est ce dernier qui va dor\u00e9navant occuper la majorit\u00e9 des plans, car il est le personnage principal du \u00abTemps retrouv\u00e9\u00bb. Mais des associations d&rsquo;id\u00e9es &#8211; avec des sc\u00e8nes puis\u00e9es dans les livres pr\u00e9c\u00e9dents &#8211; ne cessent de s&rsquo;immiscer dans le d\u00e9roulement lin\u00e9aire, comme des flash-back dans le flash-back. D&rsquo;o\u00f9 l&rsquo;apparition sporadique de Marcel enfant ou adolescent.<\/p>\n<p>On est fascin\u00e9 par la simplicit\u00e9 d&rsquo;un proc\u00e9d\u00e9 quasi th\u00e9\u00e2tral: trois acteurs diff\u00e9rents permettent de rendre sensibles les divers niveaux du r\u00e9cit, le \u00abje\u00bb qui raconte, le \u00abje\u00bb qui agit et le \u00abje\u00bb du souvenir.<\/p>\n<p>Ces va-et-vient temporels convergent vers le moment-cl\u00e9 de toute \u00abLa Recherche\u00bb: dans la biblioth\u00e8que des Guermantes, Marcel comprend soudain qu&rsquo;il peut faire revivre le pass\u00e9 en s&rsquo;abandonnant aux sensations (le go\u00fbt de la fameuse madeleine, le bruit d&rsquo;une cuill\u00e8re dans une tasse, les pav\u00e9s in\u00e9gaux&#8230;) et que le chemin entrouvert par ces sensations l&#8217;emm\u00e8nera vers son \u0153uvre.<\/p>\n<p>C&rsquo;est dans cette biblioth\u00e8que, tr\u00e8s significativement, que le personnage reprend courage en l&rsquo;\u00e9criture. D\u00e8s lors, la \u00abRecherche\u00bb est termin\u00e9e&#8230; C&rsquo;est-\u00e0-dire qu&rsquo;elle commence! La sc\u00e8ne suivante du film, la derni\u00e8re du roman, est donc une coda. On y retrouve les principaux personnages, vieillis, d\u00e9natur\u00e9s par le temps. Comme pour confirmer la d\u00e9couverte qu&rsquo;il vient de faire, le Marcel-personnage rencontre des personnages m\u00e9connaissables, et quand soudain il reconna\u00eet Gilberte ou Mme Verdurin, l&rsquo;image remplace le visage rid\u00e9 par celui d&rsquo;Emmanuelle B\u00e9art ou Marie-France Pisier. Mani\u00e8re de dire que le travail de m\u00e9moire est toujours aussi un travail d&rsquo;imagination.<\/p>\n<p>L&rsquo;infinie richesse des jeux de miroirs sur lesquels la \u00abRecherche\u00bb est b\u00e2tie transpara\u00eet ainsi dans ce film forc\u00e9ment r\u00e9ducteur, mais qui a compris que le sujet du roman, ce ne sont pas les souvenirs romanc\u00e9s d&rsquo;un salonard. Non, l&rsquo;enjeu de la \u00abRecherche\u00bb est esth\u00e9tique: ces 2500 pages racontent le long chemin qui a men\u00e9 leur auteur \u00e0 les \u00e9crire. On ne peut qu&rsquo;admirer Ruiz d&rsquo;avoir compris cela et d&rsquo;en avoir fait une \u0153uvre proprement cin\u00e9matographique.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Dans le dernier film de Raoul Ruiz, il n&rsquo;y a pas un Marcel Proust, mais trois. Il y a aussi des meubles qui bougent et beaucoup d&rsquo;intelligence. On le recommande.<\/p>\n","protected":false},"author":3594,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[3],"tags":[],"class_list":["post-381","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-pop-culture","pop-culture"],"aioseo_notices":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/381","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/3594"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=381"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/381\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=381"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=381"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=381"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}