



{"id":3753,"date":"2012-09-25T15:21:05","date_gmt":"2012-09-25T13:21:05","guid":{"rendered":"http:\/\/www.largeur.com\/?p=3753"},"modified":"2012-09-26T09:53:08","modified_gmt":"2012-09-26T07:53:08","slug":"stereotypes","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/largeur.com\/?p=3753","title":{"rendered":"Si peu de femmes dans le jazz"},"content":{"rendered":"<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"\/wp-content\/uploads\/image_jazz.jpg.jpg\" alt=\"image_jazz.jpg.jpg\" title=\"image_jazz.jpg.jpg\" width=\"468\" height=\"312\" border=\"0\" \/><br \/>\nPersonne n\u2019osera le nier: dans le monde du jazz, les femmes sont nettement sous-repr\u00e9sent\u00e9es. Si Billie Holiday et Ella Fitzgerald ont bel et bien r\u00e9ussi \u00e0 s\u2019\u00e9lever au rang de l\u00e9gendes au m\u00eame titre que Louis Armstrong, Miles Davis ou Duke Ellington, force est de constater que la liste est plus longue d\u2019un c\u00f4t\u00e9 que de l\u2019autre. Le souvenir lointain d\u2019une soci\u00e9t\u00e9 sexiste d\u00e9sormais d\u00e9pass\u00e9e? Pas si s\u00fbr: les \u00e9coles de jazz en Suisse affichent aujourd\u2019hui le m\u00eame d\u00e9s\u00e9quilibre, les \u00e9tudiantes atteignant tout juste une moyenne de 15% des effectifs, et le corps professoral comptant une \u00e9crasante majorit\u00e9 d\u2019hommes.<\/p>\n<p>A l\u2019heure o\u00f9 il est de bon ton de promouvoir l\u2019\u00e9galit\u00e9 des chances, le ph\u00e9nom\u00e8ne occupe les esprits de nombreux sp\u00e9cialistes en \u00e9tudes genre. A Paris, la sociologue Marie Buscatto a publi\u00e9 plusieurs ouvrages et articles sur le sujet. Pour elle, le probl\u00e8me est \u00e0 la fois une histoire de r\u00e9seaux, de normes et de st\u00e9r\u00e9otypes. \u00abLe milieu du jazz \u00e9tant essentiellement \u00abmasculin\u00bb, les musiciennes y manquent de visibilit\u00e9 et n\u2019y sont pas consid\u00e9r\u00e9es de mani\u00e8re \u00e9quivalente aux hommes. Les groupes ont donc tendance, sans r\u00e9elle volont\u00e9 de discriminer, \u00e0 engager des coll\u00e8gues hommes.\u00bb<\/p>\n<p>Pour s\u2019extraire de ce cercle vicieux, comme l\u2019ont montr\u00e9 diff\u00e9rentes \u00e9tudes sur le sujet, il faudrait, selon la sp\u00e9cialiste, que le taux de repr\u00e9sentation f\u00e9minine d\u00e9passe le seuil des 30%. Or, m\u00eame aux Etats-Unis, o\u00f9 la situation se r\u00e9v\u00e8le plus encourageante que sous nos latitudes, les femmes n\u2019occuperaient que 25% de la sc\u00e8ne du jazz.<\/p>\n<p>Mais comment expliquer qu\u2019un tel d\u00e9s\u00e9quilibre se soit install\u00e9? Anciennement d\u00e9l\u00e9gu\u00e9e \u00e0 l\u2019\u00e9galit\u00e9 pour la Haute Ecole de musique de Lucerne, Judith Estermann apporte des \u00e9l\u00e9ments de r\u00e9ponse dans son article Contexte et raisons de la faible repr\u00e9sentation des femmes dans la musique jazz, pop, rock, publi\u00e9 en 2009. Parmi les \u00abcoupables\u00bb d\u00e9sign\u00e9s, la socialisation diff\u00e9renci\u00e9e entre les sexes: l\u00e0 o\u00f9 un gar\u00e7on choisira ses partenaires musicaux en fonction de leurs performances, une fille privil\u00e9giera le c\u00f4t\u00e9 relationnel et optera par exemple pour le groupe dans lequel joue d\u00e9j\u00e0 sa meilleure amie. Elle se laissera par ailleurs plus facilement influencer par ses parents et ceux-ci accepteront peut-\u00eatre difficilement de la voir tra\u00eener dans les bars malfam\u00e9s souvent associ\u00e9s au monde du jazz ou \u00e9voluer dans un univers essentiellement masculin. Nous revoil\u00e0 plong\u00e9s dans ce fameux cercle vicieux, le m\u00eame qui dissuade les femmes de se lancer dans cette voie par manque de mod\u00e8les de leur propre sexe.<\/p>\n<p>Dans son \u00e9tude, Judith Estermann souligne \u00e9galement qu\u2019hommes et femmes n\u2019ont pas la m\u00eame fa\u00e7on d\u2019expliquer leurs \u00e9checs et leurs succ\u00e8s. Alors que les premiers attribuent leur r\u00e9ussite \u00e0 leurs capacit\u00e9s personnelles et rendent l\u2019environnement ext\u00e9rieur responsable des \u00e9ventuelles d\u00e9convenues, les secondes ont tendance \u00e0 fonctionner de mani\u00e8re oppos\u00e9e. Or, l\u2019improvisation, inh\u00e9rente \u00e0 ce genre musical, rec\u00e8le un risque constant. Il est n\u00e9cessaire d\u2019exp\u00e9rimenter et donc de commettre des erreurs.<\/p>\n<p>Pour compl\u00e9ter le tableau, mentionnons encore que le r\u00f4le des femmes dans le monde du jazz se cantonne g\u00e9n\u00e9ralement \u00e0 celui de chanteuse. Et lorsqu\u2019elles jouent d\u2019un instrument, on les retrouve plus volontiers au clavier d\u2019un piano que derri\u00e8re une batterie ou grattant une contrebasse. \u00abBien s\u00fbr, il y a une question pratique, reconna\u00eet Elisa Barman, chanteuse de jazz et professeure de musique en formation \u00e0 Gen\u00e8ve (lire son portrait ci-dessous). La contrebasse est un instrument difficile \u00e0 transporter.\u00bb Mais ces consid\u00e9rations physiologiques ne sont pas les seules \u00e0 entrer en ligne de compte: \u00abCertains instruments sont consid\u00e9r\u00e9s, socialement, comme \u00abf\u00e9minins\u00bb ou \u00abmasculins\u00bb. La trompette, par exemple, est synonyme de puissance, donc souvent associ\u00e9e aux hommes.\u00bb<\/p>\n<p>Comment, alors, rem\u00e9dier \u00e0 ces in\u00e9galit\u00e9s? En Suisse, plusieurs projets ont \u00e9t\u00e9 mis sur pied. Le premier, instaur\u00e9 par Judith Esterman en 2004, visait \u00e0 cr\u00e9er des \u00abFemale Band Workshop\u00bb, des ateliers destin\u00e9s \u00e0 faciliter l\u2019int\u00e9gration des filles dans les groupes de jazz. Le second, lanc\u00e9 en 2010, prend la forme d\u2019un <a href=\"http:\/\/www.helvetiarockt.ch\" target=\"_blank\">annuaire<\/a> sur internet am\u00e9liorant la visibilit\u00e9 des musiciennes de jazz, qu\u2019elles soient chanteuses ou instrumentalistes.<\/p>\n<p>Le futur du jazz sera-t-il donc plus ancr\u00e9 dans la f\u00e9minit\u00e9? Une chose est s\u00fbre: de plus en plus de femmes semblent se lancer dans l\u2019aventure. \u00abDans le cadre de mes cours, je remarque pas mal de jeunes filles qui ne sont pas pr\u00eates \u00e0 se laisser marcher sur les pieds, se r\u00e9jouit Elisa Barman. Elles en veulent, elles iront loin.\u00bb<\/p>\n<p>_______<\/p>\n<p><strong>Une enqu\u00eate au-del\u00e0 du probl\u00e8me de genre<\/strong><\/p>\n<p>\u00abJe serais ravie de voir davantage de femmes dans le milieu du jazz, mais il ne faut surtout pas forcer la donne. Mieux vaut attendre qu\u2019elles soient pr\u00eates au lieu de les accepter tout de suite dans un groupe. Un r\u00e9el int\u00e9r\u00eat, une r\u00e9elle motivation viendront \u00e0 bout de tous les obstacles.\u00bb Professeure de chant \u00e0 la Haute Ecole de musique de Lausanne (HEMU), Susanne Abbuehl dirige depuis d\u00e9but 2012 un projet de recherche visant \u00e0 mieux comprendre le ph\u00e9nom\u00e8ne de sous-repr\u00e9sentation f\u00e9minine dans le milieu du jazz. Au-del\u00e0 du fameux probl\u00e8me de genre, elle souhaite avant tout se pencher sur les parcours des \u00e9tudiants, hommes et femmes, de la HEMU afin d\u2019identifier les \u00e9ventuels obstacles rencontr\u00e9s par les uns et les autres. \u00abJe m\u2019int\u00e9resse \u00e0 l\u2019individualit\u00e9 de chaque musicien, il y a tellement de parcours, de visions diff\u00e9rentes dans le jazz\u2026 Pour ma part, je n\u2019ai jamais connu de difficult\u00e9s \u00e0 cause de mon sexe. C\u2019est une th\u00e9matique qui m\u2019est rest\u00e9e tr\u00e8s longtemps \u00e9trang\u00e8re. L\u2019id\u00e9e de cette \u00e9tude, c\u2019est de dresser un \u00e9tat des lieux de la situation, de d\u00e9terminer si elle doit effectivement \u00eatre chang\u00e9e et de quelle mani\u00e8re.\u00bb<br \/>\n_______<\/p>\n<p>PORTRAITS<\/p>\n<p><strong>Elisa Barman &#8212; Le jazz, oui mais\u2026<\/strong><\/p>\n<p>\u00abDans le monde du jazz, on appelle les chanteuses les chianteuses. On est trop souvent mises en avant par rapport au reste du groupe, du coup, on n\u2019a pas tr\u00e8s bonne r\u00e9putation. C\u2019est difficile de se faire sa place\u2026\u00bb Ag\u00e9e aujourd\u2019hui de 30 ans, la Genevoise d\u2019adoption Elisa Barman a d\u00fb se r\u00e9soudre \u00e0 ne pas vivre uniquement de sa voix. Elle se forme actuellement pour devenir professeure de musique et donne d\u00e9j\u00e0 des cours dans les cycles d\u2019orientation.<\/p>\n<p>Arriv\u00e9e sur le tard dans le milieu du jazz &#8212; \u00abMon p\u00e8re \u00e9coutait des CD de Chet Baker, \u00e7a m\u2019a donn\u00e9 envie de chanter\u00bb &#8211;, elle commence ses classes \u00e0 19 ans dans son Tessin natal avant d\u2019\u00e9migrer \u00e0 Gen\u00e8ve, o\u00f9 elle int\u00e8gre l\u2019\u00e9cole professionnelle de l\u2019Association pour l\u2019encouragement de la musique improvis\u00e9e (AMR). \u00abNous \u00e9tions deux filles pour huit gar\u00e7ons. Mais je ne me suis pas sentie mise de c\u00f4t\u00e9 pour autant.\u00bb Elle monte rapidement un premier groupe exp\u00e9rimental, avant de s\u2019associer \u00e0 deux copines pour cr\u00e9er le trio El\u00e9, qui rencontre un certain succ\u00e8s sur la sc\u00e8ne genevoise.<\/p>\n<p>De quartets en duos, elle entame diverses collaborations avant finalement de se rendre \u00e0 l\u2019\u00e9vidence. \u00abLes cachets \u00e9taient d\u00e9risoires, c\u2019\u00e9tait impossible d\u2019en vivre.\u00bb M\u00eame si son duo actuel &#8212; en compagnie d\u2019un ami guitariste &#8212; se rattache plut\u00f4t \u00e0 la folk et \u00e0 la pop, elle conserve tout de m\u00eame un pied dans le monde du jazz en animant des ateliers vocaux dans le cadre de l\u2019AMR.<br \/>\n<a href=\"http:\/\/www.myspace.com\/baptisteetelisa\" target=\"_blank\">www.myspace.com\/baptisteetelisa<\/a><\/p>\n<p>_______<\/p>\n<p><strong>Juliane Rickenmann, une saxophoniste globe-trotteuse<\/strong><\/p>\n<p>L\u2019Australie, le Japon, la Chine, Bombay, la Tha\u00eflande, et bien s\u00fbr New York: la saxophoniste neuch\u00e2teloise Juliane Rickenmann aura davantage fait ses classes de musicienne dans les rues et les bars du monde entier que sur les bancs d\u2019une \u00e9cole suisse. \u00abAu d\u00e9part, je devais simplement partir une ann\u00e9e pour perfectionner ma technique de saxophone avant d\u2019int\u00e9grer le Conservatoire de jazz de Montreux. Finalement, je ne suis revenue que des ann\u00e9es plus tard.\u00bb Apr\u00e8s des premi\u00e8res exp\u00e9riences tr\u00e8s enrichissantes \u00e0 Melbourne et \u00e0 Kyoto &#8212; \u00abLes Japonais sont tr\u00e8s f\u00e9rus de jazz, de nombreuses femmes y jouent de la batterie ou du saxo\u00bb &#8211;, Juliane Rickenmann s\u2019envole finalement pour la Grosse Pomme: elle y fait la connaissance du batteur Denis Charles, qui la prend sous son aile. \u00abL\u00e0-bas, mon statut de femme n\u2019a jamais \u00e9t\u00e9 un obstacle. Au contraire, on me respectait. J\u2019\u00e9tais jeune, seule \u00e0 New York, sans argent, port\u00e9e uniquement par mon amour du jazz: les gens du milieu avaient envie de m\u2019aider \u00e0 progresser.\u00bb<\/p>\n<p>Le retour en Suisse s\u2019av\u00e8re en revanche plus difficile: \u00abJe ne jouais pratiquement plus. Aux Etats-Unis, les bars sont ouverts tous les soirs, je donnais des concerts 3 ou 4 fois par semaine\u2026\u00bb Apr\u00e8s deux ans de cours \u00e0 Montreux, elle d\u00e9cide donc de repartir, cette fois en Chine, o\u00f9 elle d\u00e9croche un contrat pour jouer dans un h\u00f4tel. De fil en aiguille, elle se retrouve finalement \u00e0 Bombay, puis \u00e0 Bangkok, avant de commencer \u00e0 ressentir le mal du pays. Aujourd\u2019hui maman d\u2019un petit b\u00e9b\u00e9 de 6 mois, elle parvient \u00e0 concilier sa vie de femme et d\u2019artiste. \u00abJ\u2019ai mont\u00e9 plusieurs groupes, j\u2019arrive \u00e0 vivre de ma musique.\u00bb Quant \u00e0 son saxophone, souvent consid\u00e9r\u00e9 comme un instrument masculin, elle assure pouvoir aussi en \u00abjouer tout en douceur\u2026 Et puis, on rencontre de plus en plus de femmes dans le milieu. Je joue avec beaucoup d\u2019hommes et il y a \u00e9norm\u00e9ment de tol\u00e9rance.\u00bb<br \/>\n<a href=\"http:\/\/www.julianerickenmann.com\" target=\"_blank\">www.julianerickenmann.com<\/a><\/p>\n<p>_______<\/p>\n<p>Une version de cet article est parue dans la revue H\u00e9misph\u00e8res (no 3).<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Dans le monde de Louis Armstrong, les femmes sont nettement moins nombreuses que les hommes. 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