



{"id":3694,"date":"2012-06-26T11:17:12","date_gmt":"2012-06-26T09:17:12","guid":{"rendered":"http:\/\/www.largeur.com\/?p=3694"},"modified":"2012-07-09T10:11:12","modified_gmt":"2012-07-09T08:11:12","slug":"photographie","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/largeur.com\/?p=3694","title":{"rendered":"La nostalgie du clich\u00e9 rat\u00e9"},"content":{"rendered":"<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"\/wp-content\/uploads\/large290712.jpg\" alt=\"large290712.jpg\" title=\"large290712.jpg\" border=\"0\" height=\"300\" width=\"468\" \/>Jaunie, les coins noircis, la photo \u00e9voque un toast grill\u00e9. C\u2019est pourtant un iPhone tout neuf qui l\u2019a g\u00e9n\u00e9r\u00e9e. L\u2019application Instagram permet de retoucher ses clich\u00e9s. Entr\u00e9e de lumi\u00e8re, halo de flou, couleur s\u00e9pia, coupe au carr\u00e9: une fois ces effets appliqu\u00e9s, les images ressemblent \u00e0 de vieux polaro\u00efds rat\u00e9s.<\/p>\n<p>Le paradoxe est frappant: l\u2019imagerie approximative d\u2019antan conna\u00eet un \u00e9norme succ\u00e8s, \u00e0 l\u2019heure m\u00eame o\u00f9 les appareils photo n\u2019ont jamais \u00e9t\u00e9 aussi pr\u00e9cis et performants. Facebook n\u2019a pas h\u00e9sit\u00e9 \u00e0 d\u00e9bourser 1milliard de dollars pour s\u2019offrir lnstagram, la petite start-up de 13 employ\u00e9s. Moins de deux ans apr\u00e8s son lancement, l\u2019application a d\u00e9j\u00e0 attir\u00e9 pr\u00e8s de 30 millions d\u2019utilisateurs, qui chaque jour vieillissent artificiellement et partagent plus de 5 millions de clich\u00e9s. Son concurrent Hipstamatic, qui simule les prises de vue de vieux appareils en plastique, revendique 4 millions de t\u00e9l\u00e9chargements.<\/p>\n<p>\u00abCes applications font appel aux codes visuels de nos anciens albums de famille, analyse le photographe Mathieu Bernard-Raymond, qui enseigne \u00e0 l\u2019Ecole sup\u00e9rieure d\u2019arts appliqu\u00e9s de Vevey. Leurs photos renvoient au c\u00f4t\u00e9 rassurant de l\u2019enfance et des grands-parents. Elles \u00e9voquent aussi le sentiment d\u2019insouciance et de libert\u00e9 des ann\u00e9es 1970.\u00bb En somme, il suffit d\u2019un clic pour que n\u2019importe quelle image gagne en valeur sentimentale et nostalgique.<\/p>\n<p>En toile de fond, ce mouvement s\u2019appuie sur la d\u00e9mocratisation des appareils num\u00e9riques et des smartphones, poursuit Mathieu Bernard-Raymond: \u00abA l\u2019\u00e9poque de la pellicule, chaque photo \u00e9tait compt\u00e9e. Aujourd\u2019hui, tout le monde a acc\u00e8s \u00e0 des appareils haute d\u00e9finition, avec un nombre illimit\u00e9 de clich\u00e9s \u00e0 disposition. Du coup, les gens se mettent \u00e0 exp\u00e9rimenter, notamment avec des effets visuels. La pratique s\u2019est vraiment d\u00e9complex\u00e9e.\u00bb Pierre Fantys, professeur \u00e0 l\u2019ECAL\/Haute \u00e9cole d\u2019art et de design Lausanne et directeur de l\u2019Ecole romande d\u2019arts et communication (Eracom), observe \u00e9galement l\u2019arriv\u00e9e en force de logiciels de traitement d\u2019image con\u00e7us pour \u00abramener de l\u2019\u00e2me\u00bb aux clich\u00e9s digitaux: \u00abEn rendant les images floues et en utilisant des effets impr\u00e9cis, les gens essaient en quelque sorte d\u2019int\u00e9grer de la po\u00e9sie et du lyrisme dans leurs photos.\u00bb<\/p>\n<p><strong>Le pouvoir du flou<\/strong><\/p>\n<p>L\u2019art contemporain, terrain d\u2019exp\u00e9rimentation, s\u2019est aventur\u00e9 dans l\u2019impr\u00e9cision bien avant l\u2019apparition des filtres vieillissants \u2013 et en a d\u00e9duit certaines le\u00e7ons. Le photographe allemand Thomas Ruff a produit des grands tirages d\u2019images hautement compress\u00e9es au format jpeg. Vues de loin, ces photos semblent normales. Or, au fur et \u00e0 mesure que le spectateur s\u2019en rapproche, elles se transforment en amas de pixels m\u00e9connaissables. Une fois devant, il ne remarque plus que les approximations de l\u2019algorithme de compression. Dans une autre s\u00e9rie datant de 2003, Thomas Ruff exploite le potentiel de transformation du flou. Son sujet: la pornographie sur internet, caract\u00e9ris\u00e9e par des gros plans impersonnels, \u00e0 l\u2019\u00e9clairage quasi clinique. L\u2019artiste montre comment le simple fait de rendre floues ces images peut changer leur sens; les faire \u00e9voquer davantage un r\u00eave, un fantasme, qu\u2019une orgie en haute d\u00e9finition.<\/p>\n<p>Dans un registre plus \u00e9l\u00e9gant, Hiroshi Sugimoto, photographe japonais connu pour son extr\u00eame m\u00e9ticulosit\u00e9 technique, a captur\u00e9 des images floues d\u2019embl\u00e8mes de l\u2019architecture moderne, des \u0153uvres de Peter Zumthor, Le Corbusier ou encore Luis Barrag\u00e1n. \u00abIci le flou apporte une information suppl\u00e9mentaire, estime Pierre Fantys. Il nous fait d\u00e9couvrir la ligne g\u00e9n\u00e9rale du b\u00e2timent. Le d\u00e9tail peut parfois parasiter la vision.\u00bb<\/p>\n<p>L\u2019id\u00e9e est en r\u00e9alit\u00e9 tr\u00e8s ancienne. Au XIXe si\u00e8cle, Eug\u00e8ne Delacroix, illustre peintre fran\u00e7ais et repr\u00e9sentant majeur de l\u2019\u00e9cole du romantisme, emploie des photographies de femmes nues comme mod\u00e8les pr\u00e9paratoires pour ses dessins et ses tableaux. En 1859, irrit\u00e9 par la pr\u00e9cision des clich\u00e9s commerciaux de l\u2019\u00e9poque, il \u00e9crit dans son journal: \u00abLes photographies qui saisissent davantage sont celles o\u00f9 l\u2019imperfection m\u00eame du proc\u00e9d\u00e9 laisse certaines lacunes, certains repos pour l\u2019\u0153il.\u00bb Il demande alors \u00e0 son photographe d\u2019accentuer le flou des tirages, une mani\u00e8re de stimuler son imagination. Une fois sur la toile, les femmes apparaissent drap\u00e9es et orn\u00e9es de divers accessoires.<\/p>\n<p>Au d\u00e9but du XXe si\u00e8cle, le concept incarne m\u00eame un courant esth\u00e9tique appel\u00e9 \u00abpictorialisme\u00bb. En 1888, l\u2019industriel am\u00e9ricain George Eastman d\u00e9voile le tout premier appareil photo \u00e0 pellicule destin\u00e9 au grand public, sous la marque Kodak (une entreprise aujourd\u2019hui au bord de la faillite). Son slogan: You press the button, we do the rest. Cette vague de d\u00e9moc\u00adratisation pousse les professionnels \u00e0 vouloir se d\u00e9marquer des amateurs, et \u00e0 donner \u00e0 leur photographie le statut d\u2019\u0153uvre d\u2019art, au m\u00eame titre que la peinture. \u00abLes pictorialistes se sont mis \u00e0 manipuler leurs n\u00e9gatifs, explique Pierre Fantys. Ils faisaient appel \u00e0 toutes sortes d\u2019effets vaporeux.\u00bb Leur marque de fabrique: des contours flous et les tonalit\u00e9s estomp\u00e9es, non sans rappeler l\u2019esth\u00e9tique d\u2019Instagram. Ils int\u00adroduisent des encres de couleurs autres que le noir et blanc. Certains illumin\u00e9s donnent m\u00eame des coups de pinceau \u00e0 leurs clich\u00e9s. Tous s\u2019accordent sur une id\u00e9e: une photo doit transmettre une \u00e9motion plut\u00f4t qu\u2019une reproduction fid\u00e8le de la r\u00e9alit\u00e9.<\/p>\n<p>Cette imperfection volontaire dispara\u00eet d\u00e8s les ann\u00e9es 1920, \u00e9poque o\u00f9 l\u2019esth\u00e9tique industrielle s\u2019impose dans l\u2019art et l\u2019architecture. La photo\u00adg\u00adraphie se tourne alors vers la qu\u00eate de l\u2019objectivit\u00e9 et de la perfection technique. \u00abLes artistes de cette p\u00e9riode recherchent des images \u00e0 caract\u00e8re documentaire, d\u00e9nu\u00e9es d\u2019expressivit\u00e9\u00bb, explique le professeur de l\u2019Ecal. Un mouvement prend racine \u00e0 D\u00fcsseldorf en Allemagne, o\u00f9 Bernd et Hilla Becher enseignent la photo\u00adg\u00adraphie. Le couple se fait conna\u00eetre pour ses captures d\u2019installations industrielles, toutes similaires, neutres, catalogu\u00e9es selon un rituel rigoureux. \u00abCette pr\u00e9tendue objectivit\u00e9 est une imposture totale, conteste Pierre Fantys. Ce n\u2019est qu\u2019une signature. L\u2019objectivit\u00e9 n\u2019existe pas en photographie. Une prise de vue, aussi nette soit-elle, implique des choix comme le cadrage et l\u2019instant pr\u00e9cis. Il s\u2019agit toujours d\u2019une distorsion, puisqu\u2019on projette sur un papier ou un \u00e9cran des objets r\u00e9els en trois dimensions.\u00bb Avec leurs clich\u00e9s \u00e9loign\u00e9s de la r\u00e9alit\u00e9, les adeptes d\u2019Instagram semblent bien l\u2019avoir assimil\u00e9.<\/p>\n<p>_______<\/p>\n<p><strong>Photo, reflet d\u2019une r\u00e9alit\u00e9 brute?<\/strong><\/p>\n<p>Dans les ann\u00e9es 1970, l\u2019artiste japonais Hiroshi Sugimoto s\u2019int\u00e9resse \u00e0 l\u2019hypoth\u00e8se culturelle selon laquelle la photographie t\u00e9moigne toujours d\u2019une v\u00e9rit\u00e9. Il pr\u00e9sente alors des clich\u00e9s d\u2019animaux empaill\u00e9s pris dans des mus\u00e9es d\u2019histoire naturelle. A premi\u00e8re vue, le spectateur est pi\u00e9g\u00e9: il croit qu\u2019il s\u2019agit d\u2019animaux vivants. Or, lorsqu\u2019il regarde l\u2019image avec attention, il se rend compte du leurre: les b\u00eates se trouvent trop proches de l\u2019objectif, l\u2019image est trop d\u00e9taill\u00e9e. Typiquement, les photos animali\u00e8res sont captur\u00e9es de loin et, contrairement \u00e0 ces \u0153uvres, poss\u00e8dent un fond flou.<\/p>\n<p>Les artistes zurichois Taiyo Onorato et Nico Krebs questionnent eux aussi l\u2019id\u00e9e du r\u00e9alisme en photographie. (Sur leur site web, la page donnant leurs coordonn\u00e9es comporte une image de deux jeunes employ\u00e9s de commerce en costume. S\u2019agit-il vraiment d\u2019eux?) En 2009, les photographes publient un livre comportant des images de la campagne am\u00e9ricaine prises lors de diff\u00e9rents road-trips. L\u2019ouvrage m\u00e9lange des photographies construites et des montages avec des clich\u00e9s laiss\u00e9s intacts. \u00abLa pr\u00e9sence des photos manipul\u00e9es induit le spectateur \u00e0 se demander si les autres ne sont pas elles aussi truqu\u00e9es, explique Nico Krebs. Cela le pousse \u00e0 questionner la r\u00e9alit\u00e9.\u00bb<\/p>\n<p>______<\/p>\n<p>Une version de cet article est parue dans la revue H\u00e9misph\u00e8res (no 3).<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>La mode est au r\u00e9tro, y compris en photo. Faux polaro\u00efds et prises de vue s\u00e9pia remplissent les magazines de mode et les albums des jeunes urbains. 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