



{"id":3680,"date":"2012-05-30T17:44:45","date_gmt":"2012-05-30T15:44:45","guid":{"rendered":"http:\/\/www.largeur.com\/?p=3680"},"modified":"2012-07-06T15:03:38","modified_gmt":"2012-07-06T13:03:38","slug":"science","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/largeur.com\/?p=3680","title":{"rendered":"Le sport, tyran moderne"},"content":{"rendered":"<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"\/wp-content\/uploads\/large310512.jpg\" alt=\"large310512.jpg\" title=\"large310512.jpg\" width=\"468\" height=\"252\" border=\"0\" \/>Euro 2012 de football, Jeux olympiques de Londres: les \u00e9crans g\u00e9ants ont envahi l\u2019espace public, les bars sont pleins de supporters et les m\u00e9dias autant que les quidams n\u2019ont plus qu\u2019un sujet \u00e0 la bouche: le sport. \u00abL\u2019activit\u00e9 sportive a jou\u00e9 un r\u00f4le important \u00e0 diff\u00e9rentes \u00e9poques, mais jamais ce ph\u00e9nom\u00e8ne n\u2019avait connu une telle ampleur, constate Fabien Ohl, directeur de l\u2019Institut des sciences du sport de l\u2019Universit\u00e9 de Lausanne. Aujourd\u2019hui, un simple fait sportif peut devenir une affaire d\u2019Etat. R\u00e9cemment, un sketch humoristique des \u00abGuignols de l\u2019info\u00bb (une \u00e9mission satirique de Canal+, ndlr) qui sous-entendait que les performances de Rafael Nadal \u00e9taient li\u00e9es au dopage a conduit \u00e0 une crise diplomatique entre la France et l\u2019Espagne!\u00bb<\/p>\n<p>Comment en est-on arriv\u00e9 l\u00e0? \u00abLe sport moderne est n\u00e9 du journalisme, r\u00e9pond Christophe Jaccoud, professeur de sociologie du sport \u00e0 l\u2019Universit\u00e9 de Neuch\u00e2tel. Le maillot jaune du Tour de France doit sa couleur \u00e0 celle des pages du journal \u00abL\u2019Auto\u00bb qui organisait la course, et le maillot rose du Tour d\u2019Italie \u00e0 celle du journal \u00abLa Gazzeta dello Sport\u00bb. La presse a cr\u00e9\u00e9 le sport moderne afin de vendre du papier. Associ\u00e9e \u00e0 la mondialisation, cette large m\u00e9diatisation a transform\u00e9 la pratique sportive en un spectacle qui s\u2019est propag\u00e9 \u00e0 l\u2019ensemble de la plan\u00e8te. Aujourd\u2019hui, le sport est litt\u00e9ralement sorti des stades pour investir tous les pans de la soci\u00e9t\u00e9. Il y occupe  d\u00e9sormais une place centrale.\u00bb<\/p>\n<p>Mais cette m\u00e9diatisation croissante des exploits sportifs n\u2019explique pas tout. \u00abDans les ann\u00e9es 1960, les athl\u00e8tes \u00e9taient d\u00e9j\u00e0 adul\u00e9s pour leurs exploits, mais en dehors de cela ils \u00e9taient un peu consid\u00e9r\u00e9s comme de gentils idiots \u00e0 l\u2019image de Marcel Cerdan ou de Raymond Poulidor, rappelle Christophe Jaccoud. Ce n\u2019est finalement qu\u2019\u00e0 partir des ann\u00e9es 1970 que le sportif devient un mod\u00e8le d\u2019excellence.\u00bb<\/p>\n<p><strong>La performance comme id\u00e9al<\/strong><\/p>\n<p>A cette \u00e9poque, la soci\u00e9t\u00e9 conna\u00eet un changement socioculturel et \u00e9conomique qui conduit au rapprochement de deux mondes: celui du sport et de l\u2019entreprise. \u00abLes compagnies sont pass\u00e9es d\u2019un mod\u00e8le capitaliste qui visait la productivit\u00e9 (fordisme) \u00e0 un mod\u00e8le plus souple ax\u00e9 sur la performance (toyotisme), poursuit le sociologue. Sport et entreprise se sont ainsi r\u00e9unis autour de cette notion commune de performance, marqu\u00e9e par une individualisation croissante de la soci\u00e9t\u00e9, une injonction \u00e0 l\u2019excellence et une mise en concurrence accrue des personnes.\u00bb<\/p>\n<p>Cette r\u00e9union a conduit \u00e0 une modification aussi bien des entreprises que des athl\u00e8tes. \u00abNous sommes pass\u00e9s du patron Louis de Fun\u00e8s, bourgeois et col\u00e9rique, au chef d\u2019entreprise sportif \u00e0 l\u2019image de Bernard Tapie, Robert-Louis Dreyfus ou Richard Branson qui ont soit investi dans le sport financi\u00e8rement, soit r\u00e9alis\u00e9 eux-m\u00eames des exploits physiques.\u00bb De leur c\u00f4t\u00e9, les athl\u00e8tes sont devenus des mod\u00e8les d\u2019excellence, invit\u00e9s \u00e0 donner leur avis sur tout, admir\u00e9s autant pour leurs prestations sportives que pour le reste de leur vie. <\/p>\n<p>\u00abAujourd\u2019hui, l\u2019ensemble de la soci\u00e9t\u00e9 cherche \u00e0 ressembler au sport, aussi bien en ce qui concerne l\u2019apparence vestimentaire que dans la recherche de la performance. Apr\u00e8s tout, la meilleure fa\u00e7on d\u2019\u00e9pouser un top-mod\u00e8le est d\u2019\u00eatre footballeur\u00bb, sourit Christophe Jaccoud. Michel Platini est l\u2019un des premiers sportifs \u00e0 avoir acquis ce statut de mod\u00e8le de soci\u00e9t\u00e9 \u00e0 travers son invitation \u00e0 l\u2019\u00e9mission culturelle \u00abApostrophes\u00bb, sa participation \u00e0 des campagnes antidopage, et finalement sa nomination au poste de pr\u00e9sident de l\u2019UEFA (Union des associations europ\u00e9ennes de football).<\/p>\n<p>En parall\u00e8le, les ann\u00e9es 1970-1980 ont vu la mise en place de politiques n\u00e9olib\u00e9rales coupl\u00e9es \u00e0 un effritement des r\u00e9gimes de s\u00e9curit\u00e9 sociale. \u00abDe nouvelles questions sont ainsi apparues, note Christophe Jaccoud. Faut-il soigner gratuitement un ob\u00e8se? Combien co\u00fbtez-vous \u00e0 la soci\u00e9t\u00e9?\u00bb Dans ce contexte, un hygi\u00e9nisme massif s\u2019est propag\u00e9 pour vanter les m\u00e9rites du sport en mati\u00e8re de sant\u00e9. R\u00e9sultat: \u00abAujourd\u2019hui, une personne qui ne fait pas de sport est en d\u00e9calage avec la soci\u00e9t\u00e9, constate Fabien Ohl. Le sport intensif repr\u00e9sente pourtant des risques et des co\u00fbts en mati\u00e8re de sant\u00e9 publique en raison des accidents. Il peut \u00e9galement \u00eatre un lieu d\u2019initiation aux beuveries et \u00e0 la consommation de drogues. Mais \u00e7a, on l\u2019entend peu. Il existe un v\u00e9ritable manque de volont\u00e9 critique vis-\u00e0-vis du sport.\u00bb<\/p>\n<p>Pire: plut\u00f4t que de critiquer, la soci\u00e9t\u00e9 cherche \u00e0 s\u2019accaparer l\u2019image positive v\u00e9hicul\u00e9e par la pratique physique, \u00e0 l\u2019image de Nicolas Sarkozy s\u2019affichant en plein effort lors de la campagne pr\u00e9sidentielle fran\u00e7aise. \u00abJusque dans les ann\u00e9es 1960, le sport \u00e9tait soit un plaisir, soit un m\u00e9tier, rappelle Christophe Jaccoud. Les campagnes hygi\u00e9nistes ou \u00absant\u00e9istes\u00bb v\u00e9hiculant l\u2019id\u00e9e que le sport va sauver l\u2019humanit\u00e9 ne remontent qu\u2019aux ann\u00e9es 1970. A cette \u00e9poque, il existait des courants m\u00e9dicaux d\u00e9lirants pr\u00e9tendant que pour \u00eatre en bonne sant\u00e9, il fallait courir un marathon par jour. En fait, il n\u2019existe aucune preuve que la pratique sportive permette de vivre plus longtemps. Et aujourd\u2019hui, on revient \u00e0 des choses plus raisonnables en pr\u00e9conisant 30 minutes de marche par jour plut\u00f4t que la pratique intensive d\u2019un sport.\u00bb<\/p>\n<p><strong>Sport de riches, sport de pauvres<\/strong><\/p>\n<p>En Suisse, 80% de la population pratique une activit\u00e9 physique de mani\u00e8re r\u00e9guli\u00e8re ou occasionnelle, mais ces chiffres cachent une r\u00e9elle disparit\u00e9. Les femmes migrantes, par exemple, font tr\u00e8s peu d\u2019exercices physiques et les hommes des classes populaires cessent \u00e0 l\u2019\u00e2ge adulte. \u00abAvoir une bonne forme est capital, car le march\u00e9 des apparences est devenu tyrannique, regrette Christophe Jaccoud. Si vous n\u2019\u00eates pas mince, les statistiques montrent que vous n\u2019obtiendrez pas de fonctions importantes dans votre entreprise. Ainsi, les patrons des quarante entreprises fran\u00e7aises les plus importantes (CAC 40) sont tous minces. Mais il faut se demander \u00e0 qui profitent ces normes.\u00bb Sans surprise, la pratique du sport \u00e0 l\u2019\u00e2ge adulte est index\u00e9e au niveau d\u2019\u00e9tude: les classes sup\u00e9rieures ont une pratique physique r\u00e9guli\u00e8re alors que les classes populaires consomment \u00e9norm\u00e9ment de sport dans les stades, \u00e0 la t\u00e9l\u00e9vision ainsi que dans les magasins d\u2019habits.<\/p>\n<p>Pour Fabien Ohl, le sentiment d\u2019un effritement des rep\u00e8res est \u00e9galement une raison de la mont\u00e9e en puissance de la comp\u00e9tition sportive dans notre soci\u00e9t\u00e9: \u00abLa mondialisation a chang\u00e9 les rep\u00e8res culturels. Par exemple, \u00eatre Suisse ne se traduit plus par une alimentation, des v\u00eatements ou une pratique culturelle bien identifiables. En apparence, le monde s\u2019est globalement uniformis\u00e9. Dans ce contexte, le sport est utilis\u00e9 pour r\u00e9affirmer son appartenance. Une victoire de Roger Federer, donne \u00e0 beaucoup de Suisses l\u2019impression d\u2019appartenir \u00e0 une m\u00eame nation. Lorsque l\u2019\u00e9quipe de France de football refuse de s\u2019entra\u00eener lors de la Coupe du monde en Afrique du Sud, c\u2019est tous les Fran\u00e7ais qui se sentent engag\u00e9s symboliquement. Il y a \u00e0 ce niveau un certain paradoxe: le sport, pratique globalis\u00e9e, sert \u00e0 r\u00e9affirmer une appartenance qui v\u00e9hicule parfois une culture nationaliste tr\u00e8s loin des valeurs humanistes affich\u00e9es, notamment aux Jeux olympiques.\u00bb<\/p>\n<p>Le sport a-t-il remplac\u00e9 la religion au XXIe si\u00e8cle avec ses stades-cath\u00e9drales? \u00abLa religion, comme la comp\u00e9tition, peuvent \u00eatre utilis\u00e9s pour faire face \u00e0 la menace r\u00e9elle ou imaginaire de l\u2019\u00e9tranger, estime Fabien Ohl. C\u2019est une d\u00e9rive inqui\u00e9tante qui vire parfois \u00e0 la haine de l\u2019autre. Il faudrait s\u2019affranchir de cette obsession de l\u2019identit\u00e9.\u00bb<\/p>\n<p>_______<\/p>\n<p>Une version de cet article est parue dans le magazine Reflex.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>La soci\u00e9t\u00e9 occidentale serait-elle obs\u00e9d\u00e9e par le culte de la performance? 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