



{"id":3678,"date":"2012-05-24T13:13:40","date_gmt":"2012-05-24T11:13:40","guid":{"rendered":"http:\/\/www.largeur.com\/?p=3678"},"modified":"2012-07-09T09:50:14","modified_gmt":"2012-07-09T07:50:14","slug":"emploi","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/largeur.com\/?p=3678","title":{"rendered":"La r\u00e9volte des nounous"},"content":{"rendered":"<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"\/wp-content\/uploads\/large280512.jpg\" alt=\"large280512.jpg\" title=\"large280512.jpg\" border=\"0\" height=\"300\" width=\"468\" \/>En cette fin de matin\u00e9e ensoleill\u00e9e, le parc Bertrand, situ\u00e9 sur les hauteurs de Champel \u00e0 Gen\u00e8ve, r\u00e9sonne de cris d\u2019enfants. Dans ce quartier hupp\u00e9 de la ville, on croise de nombreuses femmes \u00e9trang\u00e8res, venues pour la plupart d\u2019Am\u00e9rique du Sud ou d\u2019Asie pour s\u2019occuper d\u2019enfants pendant que leurs parents travaillent. Parmi elles, Nica. Cette Br\u00e9silienne de 49 ans pousse nonchalamment un blondinet de 23 mois sur une balan\u00e7oire tout en parlant avec animation au t\u00e9l\u00e9phone gr\u00e2ce \u00e0 son kit main libre.<\/p>\n<p>Nica vit depuis onze ans en Suisse, sans permis de s\u00e9jour. \u00abJ\u2019ai quitt\u00e9 le Br\u00e9sil apr\u00e8s mon divorce. Je suis venue en Suisse avec une amie pour les vacances et j\u2019y suis rest\u00e9e\u00bb, raconte-t-elle. Dans son pays, elle a laiss\u00e9 un fils, aujourd\u2019hui presque adulte. Elle le voit rarement, car voyager c\u2019est courir le risque d\u2019\u00eatre refoul\u00e9e \u00e0 la fronti\u00e8re. Outre le petit gar\u00e7on dont elle a la charge, elle fait un peu de repassage et d\u2019autres t\u00e2ches m\u00e9nag\u00e8res pour la famille qui l\u2019emploie. Elle dit aimer son poste et l\u2019enfant dont elle prend soin depuis sa naissance. Ses conditions de travail sont pourtant loin d\u2019\u00eatre enviables.<\/p>\n<p>Nica travaille du lundi ou vendredi, de 8 \u00e0 19 heures, pour 2000 francs par mois. \u00abMa patronne m\u2019a dit qu\u2019elle allait m\u2019augmenter et elle paie mes charges sociales avec le syst\u00e8me Ch\u00e8que Service\u00bb, ajoute-t-elle. On reste tout de m\u00eame loin des 3625 francs mensuels pour un travailleur sans qualification requis par le contrat type qui fait office de convention collective dans le secteur de l\u2019\u00e9conomie domestique.<\/p>\n<p>En 2005, un rapport des professeurs Yves Fl\u00fcckiger et Cyril Pasche du laboratoire d\u2019\u00e9conomie appliqu\u00e9e de l\u2019Universit\u00e9 de Gen\u00e8ve d\u00e9nombrait entre 5000 et 5600 travailleurs immigr\u00e9s sans autorisation de s\u00e9jour dans la branche de l\u2019\u00e9conomie domestique \u00e0 Gen\u00e8ve, un secteur dont ces personnes occuperaient 70% des emplois. Puisant dans ce large r\u00e9servoir, de nombreux employeurs n\u2019appliquent pas le tarif minimal l\u00e9gal. \u00abSelon nos observations, les gens sont pay\u00e9s, en moyenne, 1000 francs de moins que le salaire minimum\u00bb, rel\u00e8ve Martine Bagnoud du syndicat SIT.<\/p>\n<p>Or, il arrive que ces travailleurs, souvent r\u00e9duits au silence par leur statut pr\u00e9caire, ne se r\u00e9v\u00e8lent pas aussi conciliants que Nica. Le Tribunal des prud\u2019hommes genevois enregistre ainsi pr\u00e8s d\u2019une quarantaine de plaintes par an. Des affaires qui tournent en grande majorit\u00e9 \u00e0 l\u2019avantage des plaignants. \u00abQue cela se r\u00e8gle par une s\u00e9ance de conciliation ou par un proc\u00e8s, les employ\u00e9s repartent presque toujours avec une somme d\u2019argent\u00bb, confirme la pr\u00e9sidente de la juridiction, Sylvianne Zeder-Aubert.<\/p>\n<p>Parfois s\u2019\u00e9levant \u00e0 plusieurs dizaines de milliers de francs, les montants obtenus correspondent pourtant rarement au manque \u00e0 gagner. Luis Cid, le fondateur de Syndicat sans fronti\u00e8res qui aide r\u00e9guli\u00e8rement les immigr\u00e9s dans leurs d\u00e9marches juridiques, trouve \u00abscandaleuse\u00bb cette pond\u00e9ration du tribunal: \u00abLorsqu\u2019il me manque 50 centimes pour acheter une miche de pain, on ne me la donne pas. Je ne vois pas pourquoi on peut avoir des domestiques au rabais.\u00bb<\/p>\n<p>Dans ce genre d\u2019affaire, le fardeau de la preuve repose sur le plaignant, qui a souvent du mal \u00e0 \u00e9tayer ses dires. \u00abEn raison du caract\u00e8re non d\u00e9clar\u00e9 de l\u2019activit\u00e9, il est compliqu\u00e9 de d\u00e9montrer que l\u2019on travaille 12 heures par jour. Les salaires sont souvent vers\u00e9s de main \u00e0 main. Les emplois du temps sont difficiles \u00e0 v\u00e9rifier: les plaignants affirment qu\u2019ils travaillent 60 heures par semaine; les employeurs parlent de temps partiel, d\u00e9taille Sylvianne Zeder-Aubert. Ils disent par exemple que leur employ\u00e9e peut se reposer pendant que le b\u00e9b\u00e9 fait la sieste. Or, dans la mesure o\u00f9 elles ne sont libres ni d\u2019aller au cin\u00e9ma ni m\u00eame de sortir, il s\u2019agit bien de travail\u00bb, poursuit Sylvianne Zeder-Aubert.<\/p>\n<p>En comparaison du nombre de cas litigieux, les plaintes restent n\u00e9anmoins limit\u00e9es. Les syndicats r\u00e8glent une majorit\u00e9 de conflits en amont en signant des accords avec les employeurs. Mais les employ\u00e9s h\u00e9sitent aussi souvent \u00e0 se plaindre. \u00abLorsque tout va bien, les gens ne se plaignent pas car ils ont trop d\u2019orgueil. Ils viennent nous voir lors de licenciements, d\u2019accusations de vol ou de manque de respect. Je persiste \u00e0 croire que plus que de l\u2019argent, ils cherchent seulement une forme de respect et de reconnaissance\u00bb, explique Sylvianne Zeder-Aubert. Les tiroirs de l\u2019instance genevoise d\u00e9bordent d\u2019histoires douloureuses, comme celle de cette Sud-Am\u00e9ricaine licenci\u00e9e lorsqu\u2019elle est tomb\u00e9e enceinte, mais dont les patrons assuraient qu\u2019elle avait d\u00e9missionn\u00e9 pour profiter de sa grossesse&#8230; \u00abSon compagnon gagnait 1000 francs par mois en faisant la plonge dans un restaurant. On voit mal comment elle en aurait profit\u00e9.\u00bb<\/p>\n<p>Fait plus rare, les employeurs peuvent aussi se trouver en situation de d\u00e9tresse \u00e0 l\u2019instar de cette m\u00e8re c\u00e9libataire, vendeuse dans un magasin de meubles. La nounou qu\u2019elle employait \u00e0 plein temps l\u2019a poursuivie aux Prud\u2019hommes parce qu\u2019elle ne lui versait que 1500 francs par mois. \u00abElle gagnait \u00e0 peine plus que le salaire qu\u2019elle aurait d\u00fb verser\u00bb, note la pr\u00e9sidente du tribunal.<\/p>\n<p>Un cas r\u00e9v\u00e9lateur: la population ayant recours aux nounous ne se limite pas aux familles ais\u00e9es. \u00abLe motif principal d\u2019embauche des travailleuses domestiques que nous appelons les \u00abcareuses d\u2019enfant\u00bb &#8212; car elles jouent un r\u00f4le important dans les soins, l\u2019\u00e9ducation et la socialisation des enfants &#8212; est d\u2019ordre structurel. On fait appel \u00e0 ces femmes lorsqu\u2019il y a une incompatibilit\u00e9 entre les contraintes horaires li\u00e9es \u00e0 la prise en charge des enfants et les horaires professionnels, pour des personnes qui travaillent par exemple dans la sant\u00e9, la vente, l\u2019h\u00f4tellerie et pour les cadres sup\u00e9rieurs. L\u2019engagement d\u2019une \u00abcareuse\u00bb garantit une grande flexibilit\u00e9 qui vient compl\u00e9ter d\u2019autres formes de prise en charge\u00bb, explique Jeanne-V\u00e9ronique Pache Huber, professeure d\u2019anthropologie sociale \u00e0 l\u2019Universit\u00e9 de Fribourg qui entame avec Marie Anderfuhren, charg\u00e9e d\u2019enseignement \u00e0 l\u2019HETS \u00e0 Gen\u00e8ve, une \u00e9tude sur le \u00abProcessus et les crit\u00e8res d\u2019embauche des careuses d\u2019enfants\u00bb.<\/p>\n<p>M\u00eame pour des foyers plus ais\u00e9s, le salaire minimal repr\u00e9sente souvent une charge trop lourde, comme en t\u00e9moigne ce couple de m\u00e9decins genevois avec deux enfants: \u00ab3600 francs par mois, cela aurait \u00e9t\u00e9 hors de port\u00e9e, explique la maman. Nous avons employ\u00e9 pendant six ans une nounou chilienne clandestine que nous avons pay\u00e9e 2500 francs, plus les charges, pour un peu moins d\u2019un plein temps. Pour d\u00e9terminer son salaire, j\u2019ai demand\u00e9 autour de moi. En comparaison, je la payais plut\u00f4t bien, il \u00e9tait important qu\u2019elle puisse vivre dignement.\u00bb Pourtant, l\u2019ancienne employ\u00e9e, avec qui la famille a gard\u00e9 de tr\u00e8s bons rapports, pourrait r\u00e9clamer pr\u00e8s de 72 000 francs aux Prud\u2019hommes\u2026<\/p>\n<p>Des d\u00e9marches que Luis Cid encourage, en informant de leurs droits les travailleurs domestiques dans les \u00e9glises hispanophones et lusophones de la ville. Un activisme qui fait peur \u00e0 certaines familles qui y voient une forme de \u00abpros\u00e9lytisme\u00bb. \u00abDe quoi m\u2019accuse-t-on? De conseiller les travailleurs? Il faut savoir que seulement 8% des personnes exploit\u00e9es portent plainte. Je pr\u00e9f\u00e8re \u00e9duquer un patron en lui disant d\u2019acheter un Code des obligations, de contracter une assurance perte de gain, une assurance accident et de payer l\u2019AVS de son employ\u00e9 plut\u00f4t que de me battre avec un travailleur pour qu\u2019il se d\u00e9fende\u00bb, r\u00e9torque le syndicaliste.<\/p>\n<p>A travers ces r\u00e9clamations salariales se joue aussi la question de la reconnaissance du m\u00e9tier de nounou. Dans sa pr\u00e9enqu\u00eate, Jeanne-V\u00e9ronique Pache a relev\u00e9 qu\u2019au fil du temps, ces femmes se reconvertissent dans les travaux de nettoyage, g\u00e9n\u00e9ralement plus r\u00e9mun\u00e9rateurs. On pourrait ainsi se demander pourquoi, en Suisse, on donne plus de valeur au m\u00e9nage qu\u2019\u00e0 la garde d\u2019enfants, un travail qui exige pourtant plus de responsabilit\u00e9s. L\u2019afflux de nounous immigr\u00e9es a d\u2019ailleurs un impact n\u00e9gatif sur la profession. \u00abDepuis quelques ann\u00e9es, nous pla\u00e7ons des Nannies \u00e0 des salaires mensuels inf\u00e9rieurs \u00e0 4500 francs, l\u00e0 o\u00f9 elles pouvaient pr\u00e9tendre \u00e0 plus de 5000 francs il y a quelques ann\u00e9es. La crise n\u2019y est pas \u00e9trang\u00e8re, mais la sous-ench\u00e8re pratiqu\u00e9e par les nounous clandestines joue aussi un r\u00f4le\u00bb, explique Didier Mattel, de l\u2019agence de placement de personnel de maison Serado \u00e0 Gen\u00e8ve.<\/p>\n<p>La r\u00e9gularisation collective des clandestins du secteur domestique, demand\u00e9e en 2005 par le Conseil d\u2019Etat genevois \u00e0 Berne, mettrait certainement de l\u2019ordre dans le domaine. Mais la requ\u00eate genevoise s\u2019est enlis\u00e9e et la r\u00e9it\u00e9rer ne fait pas partie des projets du Conseil d\u2019Etat actuel. C\u2019est que, en d\u00e9pit de l\u2019exploitation, des violations des lois sur l\u2019immigration et de la d\u00e9valorisation d\u2019un m\u00e9tier sous-pay\u00e9, les nounous clandestines jouent, par leur accessibilit\u00e9, un r\u00f4le n\u00e9cessaire \u00e0 la soci\u00e9t\u00e9, celui de soupapes dans le syst\u00e8me tr\u00e8s tendu de la garde d\u2019enfants.<\/p>\n<p>D\u2019autres solutions que l\u2019exploitation de personnel sans permis se profilent heureusement, \u00e0 l\u2019exemple de l\u2019offre Mary Poppins lanc\u00e9e par Pro Juventute. A travers ce projet, des ch\u00f4meuses en fin de droit sont form\u00e9es \u00e0 la garde d\u2019enfants \u00e0 domicile. Les parents n\u2019ont qu\u2019\u00e0 assumer 20% des frais, le reste \u00e9tant pay\u00e9 par l\u2019Office cantonal de l\u2019emploi; 168 enfants du canton passent par ce syst\u00e8me ing\u00e9nieux. A terme, 300 places seront propos\u00e9es.<br \/>\n_______<\/p>\n<p>Une version de cette article est parue dans L&rsquo;Hebdo.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Des familles genevoises sont poursuivies aux Prud\u2019hommes car elles sous-paient leurs employ\u00e9s. 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