



{"id":3596,"date":"2012-02-14T12:25:04","date_gmt":"2012-02-14T10:25:04","guid":{"rendered":"http:\/\/www.largeur.com\/?p=3596"},"modified":"2017-07-12T10:49:41","modified_gmt":"2017-07-12T08:49:41","slug":"emploi-2","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/largeur.com\/?p=3596","title":{"rendered":"Cadavres, excr\u00e9ments: mon job est tabou"},"content":{"rendered":"<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"\/wp-content\/uploads\/large150212.jpg\" alt=\"large150212.jpg\" title=\"large150212.jpg\" border=\"0\" height=\"293\" width=\"468\" \/>Nettoyer les corps des d\u00e9funts, d\u00e9boucher les canalisations emplies d\u2019excr\u00e9ments, vider les animaux de leur sang. De tels profils de poste n\u2019attirent pas spontan\u00e9ment les jeunes sur le march\u00e9 du travail. \u00abNous ne recevons pas tellement d\u2019offres spontan\u00e9es\u00bb, constate philosophiquement Thierry Leroy, chef du centre fun\u00e9raire de Saint-Georges \u00e0 Gen\u00e8ve. Ces t\u00e2ches sont pourtant indispensables au fonctionnement de la soci\u00e9t\u00e9.<\/p>\n<p>\u00abLa mort et les d\u00e9jections, et les personnes qui s\u2019en occupent, sont retir\u00e9es de notre champ de vision, souligne l\u2019ethnologue fran\u00e7aise Agn\u00e8s Jeanjean, qui \u00e9tudie depuis pr\u00e8s de vingt ans le travail dans les \u00e9gouts et \u00e0 la morgue. Par exemple, les employ\u00e9s de la morgue doivent emprunter des passages cach\u00e9s lorsqu\u2019ils vont chercher un cadavre dans un h\u00f4pital. Certains racontent que des infirmi\u00e8res se signent \u00e0 leur passage.\u00bb<\/p>\n<p>Quel point commun entre des professions si diverses? \u00abLe sentiment d\u2019occuper une position transgressive. Une barri\u00e8re s\u00e9pare ceux qui supportent des autres. Ces m\u00e9tiers vont \u00e0 l\u2019encontre des principes de l\u2019\u00e9ducation de notre soci\u00e9t\u00e9. Certains employ\u00e9s de la morgue ont peur de s\u2019habituer \u00e0 la r\u00e9alit\u00e9 du cadavre.\u00bb<\/p>\n<p>Les v\u00e9ritables vocations sont rares. Beaucoup de professionnels ont d\u00e9but\u00e9 dans ces m\u00e9tiers p\u00e9nibles \u00e0 la suite d\u2019une p\u00e9riode de ch\u00f4mage. Mauvaises odeurs, sentiment de briser des tabous: certains ne tiennent pas le coup, rebut\u00e9s tant par la duret\u00e9 physique que par le regard des autres. \u00abIci, soit on reste trente ans, soit on repart apr\u00e8s quelques mois\u00bb, confie Henri Roch, \u00e0 la t\u00eate de l\u2019entreprise genevoise de vidange Guimet Fils.<\/p>\n<p>Il n\u2019existe pas de formation ni de syst\u00e8me d\u2019apprentissage pour travailler dans un centre fun\u00e9raire ou chez un vidangeur. La plupart sont des \u00abreconvertis\u00bb de m\u00e9tiers manuels, qui se forment sur le tas: anciens carrossiers, plombiers, cuisiniers-bouchers, serveurs, aides-soignants, nettoyeurs.<\/p>\n<p>Lionel Bellon, chef d&rsquo;\u00e9quipe \u00e0 l&rsquo;abattoir du Service intercommunal de gestion (Sige) \u00e0 Clarens (VD), a quant \u00e0 lui obtenu un CFC de boucher-charcutier en 1996, suite \u00e0 un apprentissage de 3 ans. \u00abLe m\u00e9tier de boucher ne semble peut-\u00eatre pas tr\u00e8s intellectuel, mais il est tr\u00e8s technique, lance le Valaisan. Abattre les animaux dans de bonnes conditions, les d\u00e9sosser, les d\u00e9couper et pr\u00e9parer la viande \u00e0 la consommation, tout en respectant les normes d\u2019hygi\u00e8ne, requi\u00e8rent de bonnes connaissances et comp\u00e9tences.\u00bb<\/p>\n<p>Les conditions salariales avantageuses en raison de primes \u00e0 la p\u00e9nibilit\u00e9 dans certains cas, la r\u00e9gularit\u00e9 des horaires et la s\u00e9curit\u00e9 de l\u2019emploi jouent un r\u00f4le important dans la d\u00e9cision de r\u00e9orientation. \u00abC\u2019est un m\u00e9tier auquel on s\u2019accommode, mais cela ne peut pas \u00eatre une passion, estime Eric Gry, chauffeur chez Guimet et ancien \u00e9b\u00e9niste. Au d\u00e9but, \u00e7a me g\u00eanait de dire que je travaillais dans les \u00e9gouts, aujourd\u2019hui je l\u2019assume sans peine. Et il y a toujours de la demande: ici, on n\u2019a pas connu la crise!\u00bb<\/p>\n<p>Certains revendiquent un v\u00e9ritable choix professionnel: \u00abDepuis tout petit, je voulais savoir ce qui se passait \u00e0 la mort des gens, il y avait une curiosit\u00e9 par rapport \u00e0 ce m\u00e9tier \u00e9trange, peut-\u00eatre un peu de voyeurisme, explique S\u00e9bastien Reuteler, 35 ans, chef de convoi au centre fun\u00e9raire de Saint-Georges \u00e0 Gen\u00e8ve. J\u2019appr\u00e9cie toujours la relation avec les familles et le respect autour de la pr\u00e9paration des d\u00e9funts. Je ne pourrais pas rester assis derri\u00e8re un ordinateur toute la journ\u00e9e.\u00bb<\/p>\n<p>Le boucher Lionel Besson a \u00e9galement choisi son m\u00e9tier par passion. \u00abLes conditions de travail ne sont pas \u00e9videntes. On commence \u00e0 5 h du matin et on passe toute la journ\u00e9e les pieds dans des bottes en plastiques, les mains dans l\u2019eau et le sang. Il faut aimer cette activit\u00e9 pour l\u2019exercer. D\u2019autant plus que financi\u00e8rement, comme la plupart des professions du domaine alimentaire, elle n\u2019est pas particuli\u00e8rement avantageuse.\u00bb<\/p>\n<p>Dans ces professions manuelles, les \u00e9quipes sont souvent compos\u00e9es d\u2019hommes uniquement: \u00abC\u2019est tr\u00e8s physique. Un cercueil p\u00e8se facilement 200 kilos\u00bb, explique le chef de centre fun\u00e9raire Thierry Leroy.<\/p>\n<p>Ceux qui ont opt\u00e9 par d\u00e9faut pour ces m\u00e9tiers et ont \u00abtenu le coup\u00bb se disent fiers d\u2019accomplir pour la soci\u00e9t\u00e9 ce qui r\u00e9pugne leurs semblables. \u00abIl y a l\u2019id\u00e9e de maintenir l\u2019ordre et le service public, le sentiment de puissance par la crainte que les d\u00e9chets ou la mort peuvent inspirer aux autres et le courage d\u2019\u00eatre les seuls \u00e0 oser faire ce travail indispensable, explique Agn\u00e8s Jeanjean. Au fond, les eaux us\u00e9es sont plus int\u00e9ressantes que les eaux limpides.\u00bb<\/p>\n<p>Ces professionnels ne crient certes pas leur m\u00e9tier sur les toits. \u00abQuand on rentre \u00e0 la maison, on a une odeur d\u2019\u00e9gout, c\u2019est s\u00fbr, explique Henri Roch. Mais les poissonniers aussi sentent le poisson.\u00bb Des cons\u00e9quences qui n\u2019ont pas d\u00e9go\u00fbt\u00e9 les h\u00e9ritiers de reprendre le flambeau chez Guimet, soci\u00e9t\u00e9 familiale depuis sept g\u00e9n\u00e9rations. Le vidangeur revendique plus de reconnaissance pour les t\u00e2ches d\u2019utilit\u00e9 publique qu\u2019il m\u00e8ne: \u00abNous sommes une entreprise comme les autres. A part l\u2019odeur.\u00bb<br \/>\n_______<\/p>\n<p><strong>\u00abJe ne regrette pas mon poste de comptable\u00bb<\/strong><br \/>\n<em>Sylvain Roch, 30 ans, vidangeur, Guimet Fils, Gen\u00e8ve <\/em><\/p>\n<p>C\u2019est un voyage \u00e0 travers le globe qui a d\u00e9cid\u00e9 Sylvain Roch \u00e0 tourner le dos \u00e0 sa profession de comptable il y a deux ans. \u00abJe me suis rendu compte que je ne voulais plus rester enferm\u00e9 dans un bureau. J\u2019aime \u00eatre sur le terrain, discuter avec des gens\u2026\u00bb Lorsqu\u2019il annonce \u00e0 ses anciens coll\u00e8gues sa reconversion, c\u2019est la surprise, pour ne pas dire le choc. \u00abIl y a beaucoup de l\u00e9gendes urbaines autour des \u00e9gouts. Certains croient qu\u2019on y va directement avec les mains.\u00bb<\/p>\n<p>Le jeune homme n\u2019est certes pas en terrain inconnu: Guimet Fils, fond\u00e9e en 1873, est la soci\u00e9t\u00e9 de ses a\u00efeux, que son p\u00e8re et ses deux oncles dirigent toujours en famille. Mais avant de rejoindre un service plus administratif, Sylvain Roch a pass\u00e9 un an \u00abau front\u00bb, \u00e0 d\u00e9boucher les canalisations et transporter des d\u00e9chets. \u00abJ\u2019aime ce m\u00e9tier, m\u00eame s\u2019il assez ingrat. Je ne regrette pas ce choix.\u00bb<\/p>\n<p>Cam\u00e9ras de d\u00e9tection et buses de nettoyage ont certes diminu\u00e9 le contact direct entre le vidangeur et les d\u00e9chets, mais la technologie n\u2019a pas enlev\u00e9 l\u2019odeur. Le jeune homme relativise: \u00abOn s\u2019y habitue apr\u00e8s quelques minutes, contrairement \u00e0 l\u2019odeur de la mort, qui reste impr\u00e9gn\u00e9e sur notre peau. Je ne pourrais pas travailler \u00e0 la morgue.\u00bb<br \/>\n_______<\/p>\n<p><strong>\u00abIl n\u2019y a pas le stress de la production\u00bb<\/strong><br \/>\n<em>Thierry Leroy, 48 ans, chef du centre fun\u00e9raire de Saint-Georges, Gen\u00e8ve<\/em><\/p>\n<p>Lorsque la Ville de Gen\u00e8ve met au concours un poste de \u00abconcierge de centre fun\u00e9raire\u00bb, il ne s\u2019agit pas, comme certains postulants l\u2019imaginent, de laver les dalles du cimeti\u00e8re. Les soins sont ici d\u2019un autre genre: le corps de chaque d\u00e9funt doit \u00eatre pr\u00e9par\u00e9 avec minutie avant d\u2019\u00eatre inhum\u00e9 ou incin\u00e9r\u00e9.<\/p>\n<p>Comme nombre de ses coll\u00e8gues, Thierry Leroy a opt\u00e9 pour ce m\u00e9tier hors du commun devant la menace du ch\u00f4mage. \u00abJ\u2019avais le choix entre \u00e7a et gardien de prison. Les motivations salariales l\u2019ont emport\u00e9.\u00bb En 17 ans, l\u2019ancien photographe a appris \u00e0 appr\u00e9cier son nouveau m\u00e9tier: \u00abJe n\u2019ai plus le stress de la production. Mais notre motivation vient surtout du r\u00e9confort que nous apportons aux familles. Une personne m\u2019a m\u00eame dit une fois que le d\u00e9funt paraissait mieux qu\u2019avant. La mort lib\u00e8re le corps de certaines souffrances.\u00bb<\/p>\n<p>A la longue, le m\u00e9tier p\u00e8se quand m\u00eame: \u00abLes retrait\u00e9s du centre fun\u00e9raire nous disent se sentir plus l\u00e9gers. Plus que la mort elle-m\u00eame, c\u2019est la peine des familles qui nous affecte. Et les odeurs, qui restent longtemps dans le nez.\u00bb Au contact quotidien avec la grande faucheuse, le responsable a appris \u00e0 la relativiser, mais la redoute toujours: \u00abJe la souhaite le plus tard possible. Je ne crois pas au paradis.\u00bb<br \/>\n_______<\/p>\n<p><strong>\u00abIl faut avoir le c\u0153ur solide\u00bb <\/strong><br \/>\n<em>Lionel Bellon, 30 ans, boucher \u00e0 l\u2019abattoir du Service intercommunal de gestion, Clarens (VD)<\/em><\/p>\n<p>Enfant, Lionel Bellon d\u00e9testait l\u2019id\u00e9e de devoir tuer un animal pour le manger. \u00abLorsque je voyais mon p\u00e8re conduire un veau \u00e0 l\u2019abattoir, cela me faisait mal au c\u0153ur et je jurais que moi-m\u00eame je ne le ferais jamais!\u00bb Ag\u00e9 de 30 ans aujourd\u2019hui, ce p\u00e8re de quatre gar\u00e7ons exerce pourtant depuis pr\u00e8s de 15 ans la profession de boucher, et abat quotidiennement des dizaines de vaches, de moutons et de cochons au sein de l\u2019abattoir du Service intercommunal de gestion. \u00abAujourd\u2019hui j\u2019assume parfaitement ma profession. J\u2019ai bien conscience que j\u2019\u00f4te des vies, il faut avoir le c\u0153ur solide au quotidien, tout le monde n\u2019est pas fait pour ce m\u00e9tier.\u00bb<\/p>\n<p>Le boucher a souvent eu \u00e0 faire \u00e0 de jeunes stagiaires supportant difficilement la vue du sang et l\u2019odeur ambiante. Lui, a appris \u00e0 relativiser. \u00abLes gens ont parfois tendance \u00e0 oublier que les steaks qu\u2019ils mangent proviennent d\u2019animaux, qui ont des pattes, une t\u00eate, de la peau\u2026 on est bien oblig\u00e9 de les pr\u00e9parer pour la consommation.\u00bb<\/p>\n<p>Tuer les animaux par \u00e9lectrocution le rassure. \u00abOn a la garantie que les b\u00eates ne souffrent pas. Si on me demandait d\u2019\u00e9gorger un animal, je d\u00e9missionnerais sur le champ! Contrairement aux croyances, les vaches ne hurlent pas en entrant dans l\u2019abattoir car elles sentent qu\u2019elles vont mourir. Elles crient \u00e0 chaque changement de lieu, m\u00eame lorsqu\u2019elles passent d\u2019une \u00e9table \u00e0 l\u2019autre.\u00bb<\/p>\n<p>R\u00e9sidant de la commune valaisanne de Troistorrents dans le val d&rsquo;Illiez, Lionel Bellon a \u00e9galement install\u00e9 un laboratoire \u00e0 son domicile. \u00abJe transforme la viande en bons produits du terroir que je propose \u00e0 la vente directe. C\u2019est une grande fiert\u00e9 de pouvoir expliquer leur provenance et leur conception, et de les pr\u00e9senter aux consommateurs.\u00bb<br \/>\n_______<\/p>\n<p>Collaboration: Melinda Marchese<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Les m\u00e9tiers en contact direct avec la mort, les d\u00e9jections ou le sang suscitent un m\u00e9lange de curiosit\u00e9 et de d\u00e9gout. 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