



{"id":3562,"date":"2011-12-28T14:32:27","date_gmt":"2011-12-28T12:32:27","guid":{"rendered":"http:\/\/www.largeur.com\/?p=3562"},"modified":"2011-12-29T13:14:48","modified_gmt":"2011-12-29T11:14:48","slug":"recyclage","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/largeur.com\/?p=3562","title":{"rendered":"Un si\u00e8cle condamn\u00e9 \u00e0 recycler le pass\u00e9"},"content":{"rendered":"<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"\/wp-content\/uploads\/large301211.jpg\" alt=\"large301211.jpg\" title=\"large301211.jpg\" width=\"468\" height=\"307\" border=\"0\" \/>En 1991, la chanteuse Natalie Cole enregistrait un duo post-mortem avec son p\u00e8re Nat King Cole d\u00e9c\u00e9d\u00e9 26 ans plus t\u00f4t. Cette nouvelle version de \u00abUnforgettable\u00bb avait atteint le sommet des hit-parades, tout en suscitant un d\u00e9bat quant \u00e0 sa d\u00e9marche.<\/p>\n<p>Certains acclamaient ce dialogue \u00e9mouvant entre le p\u00e8re et la fille, d\u2019autres n\u2019y voyaient que cupidit\u00e9 et paresse de la part d\u2019une chanteuse qui ne faisait que coller sa voix sur un standard. <\/p>\n<p>Vingt ans plus tard, Jennifer Lopez chante sur la musique de la \u00abLambada\u00bb et personne ne s\u2019offusque du proc\u00e9d\u00e9. Entretemps, le sampling, cet \u00e9chantillonnage de la musique, de m\u00eame que le remix, se sont impos\u00e9s comme des composants essentiels de la cr\u00e9ation musicale. <\/p>\n<p>Recyclage du pass\u00e9 et greffes dans d\u2019autres univers stylistiques ne touchent de loin pas que la musique. L\u2019art contemporain joue constamment sur le principe de la r\u00e9appropriation et de la citation. Selon le th\u00e9oricien fran\u00e7ais Nicolas Bourriaud, les artistes sont devenus des \u00abs\u00e9mionautes\u00bb (interpr\u00e8tes de signes) et des \u00abprogrammateurs\u00bb de formes avant d\u2019\u00eatre des cr\u00e9ateurs.<\/p>\n<p>Sur le m\u00eame mod\u00e8le, de nombreux vid\u00e9oclips, pochettes d\u2019album et publicit\u00e9s apparaissent comme des pots-pourris d\u2019\u00e9l\u00e9ments p\u00each\u00e9s dans diff\u00e9rents univers visuels. Une grande partie des blogs ne fait qu\u2019amasser du contenu pioch\u00e9 pour cr\u00e9er un mur d\u2019inspiration ou une chambre d\u2019adolescent. La mode se cite et se re-cite en permanence. La d\u00e9coration joue l\u2019\u00e9clectisme \u00e0 l\u2019image de l&rsquo;architecte d&rsquo;int\u00e9rieur Jacques Garcia, qui cr\u00e9e des espaces mariant minimalisme, n\u00e9o-gothique, exotisme, ou encore style Napol\u00e9on III. <\/p>\n<p>\u00abUn jour, j\u2019ai regard\u00e9 autour de moi et je me suis dit que je vivais dans un poster de <a target=\"_blank\" href=\"http:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Robert_Rauschenberg\">Rauschenberg<\/a>, la chanson que j\u2019\u00e9coutais \u00e9tait un Rauschenberg, et mon recueil de po\u00e8mes de chevet, construit \u00e0 partir de morceaux d\u2019autres po\u00e8mes, en \u00e9tait un aussi\u00bb, constate avec un humour d\u00e9sabus\u00e9 l\u2019essayiste Mandy Kahn au d\u00e9but du livre \u00abCollage Culture\u00bb, qu\u2019elle publie avec l\u2019artiste Aaron Rose et le graphiste Brian Roettinger aux \u00e9ditions JRP Ringier. <\/p>\n<p>Mais si tout a l\u2019air d\u2019un collage pop, tout n\u2019en a plus forc\u00e9ment la force visuelle et conceptuelle. \u00abLes collages sont si omnipr\u00e9sents qu\u2019on ne les remarque plus\u00bb, regrette l\u2019essayiste am\u00e9ricaine, rencontr\u00e9e r\u00e9cemment \u00e0 Paris lors de la promotion de son livre.<\/p>\n<p>Quand Picasso et Braque l&rsquo;invent\u00e8rent vers 1910, puis lorsque les dada\u00efstes en firent leur m\u00e9dium de pr\u00e9dilection, le collage avait une puissance subversive et r\u00e9volutionnaire. Il devait rapprocher l\u2019art de la vie, combattre le bon go\u00fbt, les valeurs bourgeoises, l\u2019ordre dominant. Sous diff\u00e9rentes formes, comme les cut-ups de William Burroughs ou les d\u00e9tournements des situationnistes, il a conserv\u00e9 une dimension exp\u00e9rimentale et critique jusque dans les ann\u00e9es 90.  <\/p>\n<p>L\u2019informatique, avec les touches couper\/coller, a fait directement passer ce proc\u00e9d\u00e9 artisanal au stade post-industriel. Dans le m\u00eame temps, internet a rendu accessible presque tout le r\u00e9pertoire culturel du pass\u00e9. Il n\u2019en fallait pas plus pour que la pop culture se r\u00e9approprie le collage, le r\u00e9duisant au passage \u00e0 une simple esth\u00e9tique qui ne provoque plus de d\u00e9bat sur les notions d\u2019originalit\u00e9, d\u2019auteur et de propri\u00e9t\u00e9 intellectuelle. <\/p>\n<p>Cette accessibilit\u00e9 sans limites peut donner lieu \u00e0 des \u0153uvres vertigineuses comme le film \u00abThe Clock\u00bb de l&rsquo;artiste am\u00e9ricano-suisse Christian Marclay, pr\u00e9sent\u00e9 cette ann\u00e9e \u00e0 la Biennale de Venise. L\u2019artiste suisse a r\u00e9uni pr\u00e8s de 3000 s\u00e9quences de films o\u00f9 apparaissent des horloges et des montres, puis il les a assembl\u00e9s de mani\u00e8re chronologique dans un montage synchronis\u00e9 qui dure une journ\u00e9e enti\u00e8re; son film, diffus\u00e9 en boucle, \u00abdonne l&rsquo;heure\u00bb \u00e0 tout moment du jour ou de la nuit.<\/p>\n<p>Mais pour cet incontestable chef-d\u2019\u0153uvre, combien de ti\u00e8des revivals? \u00abLa culture du collage utilise l\u2019esth\u00e9tique visuelle des sous-cultures du si\u00e8cle pass\u00e9, mais laisse tomber leur dimension philosophique\u00bb, regrette ainsi l&rsquo;artiste Aaron Rose. <\/p>\n<p>Mandy Kahn constate pour sa part que ces objets hybrides brouillent notre perception du monde. \u00abJ\u2019avais l\u2019intuition, dit-elle, que la gestion par notre cerveau de plusieurs signaux divergents provenant d\u2019un m\u00eame objet pouvait provoquer des naus\u00e9es semblables au mal de mer, qui est provoqu\u00e9 par un conflit entre le corps qui ressent du mouvement et les yeux qui indiquent l\u2019immobilit\u00e9. Johannes Burge, un chercheur sur les syst\u00e8mes de perception de l\u2019universit\u00e9 d\u2019Austin, m\u2019a confirm\u00e9 que mon hypoth\u00e8se \u00e9tait plausible.\u00bb<\/p>\n<p>Il n\u2019est ainsi pas impossible que l\u2019omnipr\u00e9sence du collage contribue \u00e0 notre sensation d\u2019\u00eatre submerg\u00e9s d\u2019informations. C&rsquo;est du moins l&rsquo;impression laiss\u00e9e par les \u00abmash-ups\u00bb du musicien am\u00e9ricain Lady Talk, qui compose des morceaux en mettant bout \u00e0 bout \u00e0 peine quelques secondes de centaines de titres existants.<\/p>\n<p>Difficile pourtant d\u2019imaginer un avenir cr\u00e9atif au-del\u00e0 du collage comme l\u2019a montr\u00e9 une exp\u00e9rience des auteurs de \u00abCollage Culture\u00bb. \u00abNous avons propos\u00e9 \u00e0 seize artistes de r\u00e9aliser la partie visuelle du livre en leur sp\u00e9cifiant de cr\u00e9er sans r\u00e9f\u00e9rence, pour voir ce que pourrait \u00eatre l\u2019\u00e8re du post-collage. Ils \u00e9taient tr\u00e8s excit\u00e9s par le projet, mais ils ont abandonn\u00e9 en arguant qu\u2019il leur \u00e9tait impossible de cr\u00e9er sans r\u00e9f\u00e9rence\u00bb, raconte Mandy Kahn.<\/p>\n<p>Dans un r\u00e9cent essai baptis\u00e9 \u00abHomo Sampler\u00bb (\u00e9ditions Inculte) sur les m\u00e9tamorphoses de la pop culture contemporaine, le professeur de litt\u00e9rature espagnol Eloy Fernandez Porta expliquait que \u00abcelui qui sample rejette le temps progressif et lui pr\u00e9f\u00e8re une temporalit\u00e9 en stase\u00bb. En proclamant la fin de l\u2019histoire et la mort des avant-gardes, notre monde occidental a lui aussi rejet\u00e9 le temps lin\u00e9aire. Ne reste plus alors qu\u2019\u00e0 r\u00e9interpr\u00e9ter les grands r\u00e9cits du pass\u00e9. Si possible, de mani\u00e8re critique.<br \/>\n_______<\/p>\n<p>\u00abCulture Collage\u00bb, textes (en anglais) d\u2019Aaron Rose et Mandy Kahn, design Brian Roettinger, JRP-Ringier, 95 pages.<\/p>\n<p>\u00abHomo Sampler\u00bb, Eloy Fernandez Porta, \u00e9ditions inculte, 388 pages. <\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>La culture actuelle appara\u00eet domin\u00e9e par l&rsquo;\u00e9clectisme, la citation, le remix ou encore le revival. Que signifie ce remodelage infini? R\u00e9ponses de chercheurs.<\/p>\n","protected":false},"author":19343,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[3],"tags":[],"class_list":["post-3562","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-pop-culture","pop-culture"],"aioseo_notices":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/3562","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/19343"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=3562"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/3562\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=3562"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=3562"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=3562"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}