



{"id":336,"date":"2000-02-17T00:00:00","date_gmt":"2000-02-16T23:00:00","guid":{"rendered":"http:\/\/www.largeur.com\/?p=336"},"modified":"-0001-11-30T00:00:00","modified_gmt":"-0001-11-29T22:00:00","slug":"fait divers","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/largeur.com\/?p=336","title":{"rendered":"Deux romans pour comprendre l&rsquo;imposture de Jean-Claude Romand"},"content":{"rendered":"<p>Tout a commenc\u00e9 par un fait divers dans les environs de Gen\u00e8ve. Au matin du 9 janvier 1993, Jean-Claude Romand, connu en tant que m\u00e9decin et chercheur pour le compte de l&rsquo;Organisation mondiale de la sant\u00e9 (OMS), tue sa femme et ses deux enfants, puis ses parents. Il avale ensuite des barbituriques p\u00e9rim\u00e9s, d\u00e9clenche un incendie \u00e0 son domicile mais rate son suicide.<\/p>\n<p>La gendarmerie l&rsquo;interroge et s&rsquo;aper\u00e7oit vite que Romand n&rsquo;est pas celui qu&rsquo;il pr\u00e9tendait \u00eatre. Il n&rsquo;a jamais \u00e9t\u00e9 inscrit \u00e0 l&rsquo;ordre des m\u00e9decins. Il n&rsquo;a jamais travaill\u00e9 pour l&rsquo;OMS. Pendant dix-huit ann\u00e9es, il a menti \u00e0 tous ses proches, apparemment sans \u00e9veiller de soup\u00e7on.<\/p>\n<p>Pour s&rsquo;attirer les faveurs de Florence, sa future femme, il lui avait racont\u00e9 qu&rsquo;il \u00e9tait atteint d&rsquo;une maladie canc\u00e9reuse. Pour faire plaisir \u00e0 ses parents, il avait pr\u00e9tendu avoir r\u00e9ussi ses \u00e9tudes de m\u00e9decine. Et ainsi de suite. Son existence \u00e9tait devenue une \u00e9norme imposture, recouvrant des dizaines de grands ou petits mensonges.<\/p>\n<p>La vie factice de ce pseudo chercheur \u00e0 l&rsquo;OMS s&rsquo;arr\u00eatait d\u00e8s qu&rsquo;il quittait son domicile. Il passait ses journ\u00e9es sur des aires d&rsquo;autoroute, avalait sans but des kilom\u00e8tres au volant de sa berline ou fr\u00e9quentait la biblioth\u00e8que publique de l&rsquo;OMS pour se documenter.<\/p>\n<p>Cette vie \u00e0 double face, cette course \u00e0 l&rsquo;ab\u00eeme, Emmanuel Carr\u00e8re la relate m\u00e9ticuleusement dans son ouvrage \u00abL&rsquo;adversaire\u00bb, paru r\u00e9cemment aux \u00e9ditions POL. Neuf ans ont \u00e9t\u00e9 n\u00e9cessaires \u00e0 l&rsquo;auteur pour faire un roman de la vie de Romand. <\/p>\n<p>En 1993, Carr\u00e8re s&rsquo;\u00e9tait passionn\u00e9 pour ce fait divers et avait imm\u00e9diatement d\u00e9cid\u00e9 de lui consacrer un livre. Il voulait comprendre les motivations du meurtrier mythomane, mais le projet s&rsquo;\u00e9tait r\u00e9v\u00e9l\u00e9 plus difficile que pr\u00e9vu. De ses premi\u00e8res esquisses, il avait alors tir\u00e9 un autre ouvrage, \u00abClasse de neige\u00bb, paru en 1995.<\/p>\n<p>Les lecteurs qui empoigneront \u00abClasse de neige\u00bb apr\u00e8s \u00abL&rsquo;adversaire\u00bb auront un choc: ils verront se dessiner sous leurs yeux cette alchimie rare qui transforme la r\u00e9alit\u00e9 en fiction. Car comme Carr\u00e8re l&rsquo;explique en pr\u00e9ambule du second ouvrage, l&rsquo;affaire Romand a largement inspir\u00e9 le r\u00e9cit, imaginaire, du premier.<\/p>\n<p>\u00abClasse de neige\u00bb  raconte l&rsquo;histoire de Nicolas, 12 ans, enfant surprot\u00e9g\u00e9 et malingre qui va \u00eatre frapp\u00e9 par un drame terrible. Dans sa famille, tout est assourdi. La lumi\u00e8re du jour passe \u00e0 peine \u00e0 travers les fen\u00eatres de l&rsquo;appartement, un vrai cauchemar ouat\u00e9 o\u00f9 les parents baissent constamment le volume de la t\u00e9l\u00e9vision et de la radio, o\u00f9 r\u00e8gne le non-dit et o\u00f9 la m\u00e8re tressaute \u00e0 chaque fois que retentit la sonnerie du t\u00e9l\u00e9phone.<\/p>\n<p>Comprendre, c&rsquo;est d\u00e9j\u00e0 presque pardonner. L&rsquo;auteur, qui tentait \u00e0 l&rsquo;\u00e9poque de comprendre l&rsquo;incompr\u00e9hensible (les motivations de Romand) poursuit cet effort de mani\u00e8re palpable dans \u00abLa classe de neige\u00bb, au travers des deux personnages fictifs que sont Nicolas et son p\u00e8re. On le d\u00e9couvre aujourd&rsquo;hui: ils sont les deux versants de la personnalit\u00e9 de Romand.<\/p>\n<p>Le p\u00e8re, c&rsquo;est le c\u00f4t\u00e9 odieux, abject, un \u00eatre dont on ne distingue que la silhouette un peu flasque, qui suinte la transpiration. Autant de particularit\u00e9s physiques qu&rsquo;on retrouve dans le Romand de  \u00abL&rsquo;Adversaire\u00bb.<\/p>\n<p>Nicolas, c&rsquo;est bien s\u00fbr l&rsquo;enfant, a priori innocent et donc pardonnable. Mais cet enfant est aussi est un menteur. Son premier mensonge, il le commet comme un acte d&rsquo;amour d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9, comme Romand, adolescent, mentait pour se faire aimer des autres. Afin d&rsquo;attirer sur lui l&rsquo;affection de Hodkann, le gar\u00e7on le plus populaire de la classe, Nicolas lui raconte une atroce histoire d&rsquo;enfants enlev\u00e9s et retrouv\u00e9s quelques jours plus tard avec un rein ou deux yeux en moins.<\/p>\n<p>Et puis, il y a la m\u00e8re, qui devine ce quelque chose de terrible qui \u00e9chappe encore au lecteur. Ce savoir est aussi un pacte tacite qui la lie malgr\u00e9 elle \u00e0 son mari.<\/p>\n<p>On ne saura jamais ce qu&rsquo;a soup\u00e7onn\u00e9 l&rsquo;\u00e9pouse de Jean-Claude Romand. Avait-elle devin\u00e9 son secret? Gardait-elle le silence comme une arme pour le dominer? Emmanuel Carr\u00e8re n&rsquo;a pas os\u00e9 s&rsquo;aventurer sur ce terrain-l\u00e0 avec \u00abL&rsquo;adversaire\u00bb, mais il l&rsquo;a fait dans \u00abLa classe de neige\u00bb, et c&rsquo;est cela qui rend le livre passionnant.<\/p>\n<p>\u00abDans cette vie, pour [Nicolas], il n&rsquo;y aurait pas de pardon \u00bb, \u00e9crit Carr\u00e8re en guise de conclusion. Cette phrase s&rsquo;adresse sans doute \u00e0 Romand, qui commence une nouvelle vie derri\u00e8re ses barreaux.<\/p>\n<p>&#8212;&#8212;-<br \/>\n\u00abL&rsquo;Adversaire\u00bb, POL, 2000, 222 pages.<br \/>\n\u00abLa classe de neige\u00bb, POL et Gallimard (Folio), 1995, 148 pages.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Emmanuel Carr\u00e8re vient de publier \u00abL&rsquo;adversaire\u00bb, un ouvrage qui relate m\u00e9ticuleusement la trajectoire du faux m\u00e9decin cinq fois meurtrier. Mais pour bien comprendre ce livre, il faut en lire un autre.<\/p>\n","protected":false},"author":2871,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[3],"tags":[],"class_list":["post-336","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-pop-culture","pop-culture"],"aioseo_notices":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/336","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/2871"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=336"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/336\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=336"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=336"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=336"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}