



{"id":334,"date":"2000-02-16T00:00:00","date_gmt":"2000-02-15T23:00:00","guid":{"rendered":"http:\/\/www.largeur.com\/?p=334"},"modified":"-0001-11-30T00:00:00","modified_gmt":"-0001-11-29T22:00:00","slug":"vie","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/largeur.com\/?p=334","title":{"rendered":"Fred Wander, \u00e9crivain autrichien, livr\u00e9 par la police genevoise \u00e0 Vichy, rescap\u00e9 d\u2019Auschwitz"},"content":{"rendered":"<p>La cin\u00e9aste zurichoise Irene Loebell a retrouv\u00e9 dans les archives genevoises les photos de famille que la police avait s\u00e9questr\u00e9 \u00e0 Fred Wander lors de son arrestation en 1942. Elle est all\u00e9 les lui montrer \u00e0 Vienne, en a fait un film, \u00abUn voyage \u00e0 Gen\u00e8ve\u00bb.<\/p>\n<p>Une pol\u00e9mique stupide \u00e0 propos de ce film a agit\u00e9 la T\u00e9l\u00e9vision suisse romande. Ce film a \u00e9t\u00e9 pr\u00e9sent\u00e9 au Festival de Soleure, puis diffus\u00e9 par DRS et 3-Sat. La cha\u00eene romande a d\u2019abord refus\u00e9 de montrer ce documentaire sous pr\u00e9texte que son esth\u00e9tique ne convenait pas, puis est revenue sur sa d\u00e9cision en d\u00e9clarant qu\u2019elle n\u2019avait jamais voulu le censurer ce film.<\/p>\n<p>Puisqu\u2019il sera diffus\u00e9, les t\u00e9l\u00e9spectateurs jugeront sur pi\u00e8ce. Une chose est certaine, dans cette affaire ce n\u2019est pas la Suisse qui est en cause, mais le gouvernement genevois qui, en envoyant Wander \u00e0 Auschwitz, a outrepass\u00e9 ses comp\u00e9tences. Pour savoir qui est Fred Wander, il suffit de lire ses livres.<\/p>\n<p>Quand on demande au vieux M. Riegner, qui \u00e9tait secr\u00e9taire du Congr\u00e8s Juif Mondial pendant la Seconde Guerre, combien de personnes survivent aujourd\u2019hui apr\u00e8s avoir \u00e9t\u00e9 refoul\u00e9es par la Suisse entre 1939 et 1945, il r\u00e9pond: une vingtaine.<\/p>\n<p>Et sur ces vingt, combien sont \u00e9crivains? Un seul, sans doute. Fred Wander, dont deux livres au moins \u00e9voquent l\u2019histoire personnelle. Un roman, \u00abH\u00f4tel Baalbeck\u00bb, publi\u00e9 en 1991 par Luchterhand et \u00abDas gute Leben\u00bb, publi\u00e9 par Hanser en 1996.<\/p>\n<p>C\u2019est une belle histoire, c\u2019est la vie d\u2019un homme, n\u00e9 en 1917 \u00e0 Vienne dans une famille pauvre. A quatorze ans, Fred Wander quitte l\u2019\u00e9cole et ses parents. Il voyage, aime surtout la France. En 1938, \u00e0 21 ans, il est pi\u00e9g\u00e9 par l\u2019Anschluss de l\u2019Autriche \u00e0 l\u2019Allemagne. Les Juifs fuient en masse.<\/p>\n<p>Fred \u00e9tudie les cartes de g\u00e9ographie, y d\u00e9couvre un chemin pour rejoindre la Suisse. A peine pass\u00e9 le Rhin, il se retrouve nez \u00e0 nez avec un vieux gendarme qui veut le remettre aux nazis. De l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 du pont flottent les drapeaux \u00e0 croix gamm\u00e9es. Mais le gendarme a piti\u00e9 de Fred, h\u00e9site \u00e0 le refouler, propose une solution \u00e0 son malheur. Si Fred \u00e9tait communiste, on pourrait le garder en Suisse, l\u2019interner puis \u00e9ventuellement le renvoyer vers la France. Ainsi en 1938 Fred se d\u00e9clare communiste sans l\u2019\u00eatre, la Suisse le sauve et l\u2019extrade sans le livrer aux nazis. <\/p>\n<p>Dans le Paris d\u2019avant-guerre il habite l\u2019asile des clochards et vagabonde. En 1939, lorsque la France entre en guerre, consid\u00e9r\u00e9 comme Allemand puisqu\u2019Autrichien, il est arr\u00eat\u00e9 et intern\u00e9 d\u2019abord dans un stade de football parisien, puis dans des camps pr\u00e9caires et insalubres dans la campagne fran\u00e7aise. Ainsi d\u2019un camp \u00e0 l\u2019autre, parfois \u00e9vad\u00e9, parfois enferm\u00e9, il parcourt la France. La guerre ne lui offre d\u2019autre destin que l\u2019errance. <\/p>\n<p>En septembre 1942, sa situation de Juif autrichien dans la France occup\u00e9e n\u2019\u00e9tant plus de tout repos, il songe une fois encore \u00e0 la Suisse comme refuge. Il passe \u00e0 pied une montagne et r\u00e9ussit \u00e0 traverser la fronti\u00e8re pr\u00e8s de Gen\u00e8ve. Mais la police du canton a perdu son visage bon enfant. La Suisse de 1942 n\u2019est plus celle de 1938.<\/p>\n<p>Fred arr\u00eat\u00e9, jet\u00e9 au cachot, encha\u00een\u00e9 \u00e0 six autres d\u00e9tenus, est livr\u00e9 d\u00e8s le lendemain matin \u00e0 ses bourreaux. (Le chef de la police f\u00e9d\u00e9rale des \u00e9trangers, le sinistre Rothmund lui-m\u00eame, venait pourtant de demander aux autorit\u00e9s genevoises de ne pas renvoyer les Juifs).<\/p>\n<p>La milice fran\u00e7aise le transf\u00e8re, toujours encha\u00een\u00e9 aux autres prisonniers, jusqu\u2019au camp de Rivesaltes. C\u2019est l\u00e0 qu\u2019on concentre les Juifs avant de les envoyer mourir dans les chambres \u00e0 gaz. Comme 80.000 autres livr\u00e9s par Vichy, Fred part pour Auschwitz, mais en r\u00e9chappe miraculeusement. <\/p>\n<p>En 1945, quand se termine la guerre, il est \u00e0 Buchenwald. Il r\u00eave des Etats-Unis, mais o\u00f9 prendrait-il les mille dollars n\u00e9cessaires au visa? Le voici tondu dans l\u2019Europe en ruines, de nouveau dans un camp, d\u2019abord \u00e0 Salzbourg, puis \u00e0 Vienne sous contr\u00f4le sovi\u00e9tique.<\/p>\n<p>Il trouve un emploi de reporter dans un journal du soir, quotidien communiste. Il \u00e9crit si bien qu\u2019on l\u2019invite pour un stage d\u2019\u00e9crivain \u00e0 Berlin-Est. Il finira par se fixer l\u00e0-bas avec sa femme Maxie, car son \u00e9diteur ne le paie qu\u2019en marks de l\u2019Est qui ne valent rien \u00e0 l\u2019Ouest. <\/p>\n<p>Pourtant il continue de voyager: la Corse, l\u2019Italie, Paris, mais jamais la Suisse dont il garde un souvenir peu r\u00e9joui. L\u2019Allemagne de l\u2019Est construit le Mur exactement au fond de son jardin. C\u2019est l\u00e0 que s\u2019amuse sa petite fille de onze ans. Mais le terrain est mal stabilis\u00e9, la fillette est enterr\u00e9e vive par une coul\u00e9e de terre. Litt\u00e9ralement tu\u00e9e par le Mur qui s\u00e9pare l\u2019Est de l\u2019Ouest.<\/p>\n<p>Fred d\u00e9m\u00e9nage, mais ne sait o\u00f9 aller. Malgr\u00e9 son d\u00e9pit, il reste en Allemagne de l\u2019Est. Sa femme Maxie se met \u00e0 \u00e9crire et publie une s\u00e9rie de portraits de femmes de l\u2019Est, \u00abGuten Morgen, du Sch\u00f6ne\u00bb. Le succ\u00e8s est consid\u00e9rable, 60&rsquo;000 exemplaires d\u00e8s la premi\u00e8re ann\u00e9e. Mais Maxie souffre d\u2019un cancer qui s\u2019\u00e9tend. Elle meurt en novembre 1977 et laisse un journal qui sera vendu \u00e0 des centaines de milliers d\u2019exemplaires, \u00abLeben w\u00e4r\u2019 eine prima Alternative\u00bb. <\/p>\n<p>Une ann\u00e9e plus t\u00f4t, ce m\u00eame mois de novembre, un jeune homme suisse est mort du cancer en laissant un r\u00e9cit, c\u2019est Fritz Zorn et son \u00abMars\u00bb que pr\u00e9face Adolf Muschg. Or Maxie dans son journal raconte qu\u2019elle aurait voulu rencontrer Muschg&#8230; <\/p>\n<p>Plus tard, en 1983, Fred Wander revient \u00e0 Vienne o\u00f9 il compte terminer sa vie. En 1996, dans sa quatre-vingti\u00e8me ann\u00e9e, il tire le bilan de ses errances. C\u2019est une autobiographie sereine qu\u2019il appelle \u00abDas gute Leben\u00bb, la bonne vie. <\/p>\n<p>Un jour ou l\u2019autre, le temps lui donnera raison.<\/p>\n<p>&#8212;&#8212;-<br \/>\nDaniel de Roulet, \u00e9crivain, travaille \u00e0 Gen\u00e8ve.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Combien de personnes survivent aujourd\u2019hui apr\u00e8s avoir \u00e9t\u00e9 refoul\u00e9es par la Suisse entre 1939 et 1945? Une vingtaine. Et sur ces vingt, combien sont \u00e9crivains? Un seul, sans doute. 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